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Archimède   Emission du 27 février 2001
  

Le riz qui sauve

200 à 300 millions d'enfants dans le monde souffrent de carence en vitamine A. Beaucoup perdent la vue, tous sont vulnérables aux maladies. Chaque année, 2 millions et demi d'enfants meurent directement ou indirectement d'une carence en vitamine A.

Derrière ces fenêtres pousse du riz.
Des chercheurs de Zurich et Fribourg viennent d'accomplir un exploit scientifique : ils ont réussi à ajouter trois gènes à ce riz. Ils espèrent ainsi atténuer le problème de la carence en vitamine A.

Les grains de riz sont blancs. Mais grâce aux nouveaux gènes, ce riz synthétise naturellement du ß-carotène, molécule qui colore les grains en jaune.Or le corps humain transformer le ß-carotène en vitamine A. À l'institut d'agronomie de l'université technique de Zurich poussent déjà les premiers spécimens de ce "riz doré". L'un de leurs pères est Peter Beyer, de l'université de Fribourg.

Prof. Beyer : C'est vraiment la première fois quele génie génétique réussit à introduire dans un tissu végétal l'intégralité d'une voie de biosynthèse par transformation. Jusqu'à présent, les organismes génétiquement modifiés, les fameux OGM, ne recevaient qu'un seul gène supplémentaire, chargé de leur conférer une propriété bien déterminée. Or nous avons introduit tout un groupe de gènes, qui commandent une voie de biosynthèse complète dans un tissu qui n'en disposait pas encore.

Les grains de riz contiennent déjà du ß-carotène - mais seulement dans leur enveloppe. Or on l'élimine pour améliorer la conservation du riz. Les grains que nous consommons ne contiennent donc plus de ß-carotène.

La vitamine A est présente seulement dans des produits d'origine animale, comme le lait, les œufs ou la viande. Le ß-carotène, ce précurseur de la vitamine A, est contenu dans les fruits et les légumes - ainsi que dans les fleurs. Le narcisse a fourni deux gènes au nouveau riz ; le troisième provient d'une bactérie de type Erwinia.

Tous les gènes résident dans le noyau des cellules, au sein de la molécule d'ADN. Un gène correspond à un segment d'ADN déterminé. C'est au moyen d'enzymes - des espèces de ciseaux chimiques - que les chercheurs extraient les gènes dont ils ont besoin. Deux sur le narcisse le troisième sur la bactérie.

Les gènes contiennent ce que l' on nomme un promoteur. Il provient du riz et active les gènes au bon moment. Le gène de la bactérie d'Erwinia reçoit encore une sorte de messager : une information qu'il enverra plus tard à la bonne destination.

Les gènes sont introduits dans le riz au moyen d'une agrobactérie, qui injecte dans la plante des boucles d'ADN, qu'on appelle des plasmides.
Des enzymes coupent les plasmides où les gènes s'intègrent. Les chercheurs utilisent également un gène qui permettra ensuite d'effectuer une sélection.
Les agrobactéries se fixent sur la nouvelle cellule de riz. Elles produisent alors des copies parfaites des nouveaux gènes.Ces copies migrent à l'intérieur de la cellule de riz et le noyau intègre bientôt les nouveaux gènes dans son ADN. Quelques cellules suffisent pour faire pousser ensuite un nouveau plant de riz.

Si la performance scientifique ne fait pas de doute, son utilisation future est plus contestée. La teneur en ß-carotène est encore trop faible, et aucune analyse sanitaire n'a été conduite. En outre, on ignore également si le ß-carotène se digère facilement.
Des efforts importants ont été déployés au Népal et dans d'autres pays pour essayer de résoudre le problème de la carence en vitamine A. Des organismes privés, notamment, se sont beaucoup engagés dans ce sens. À court terme, l'administration de vitamine A, par ingestion d'une préparation huileuse ou de gélules est une solution judicieuse et efficace, notamment dans les régions les plus touchées. Les enfants et les jeunes femmes enceintes en ont le plus besoin.Dans certains cas, l'enrichissement des aliments existants peut aussi constituer une solution pertinente. Mais à long terme, seule une alimentation variée et équilibrée permettra de résoudre le problème. Tel est l'avis de la professeur indienne Vandana Shiva.

Vandana Shiva : Nous devons régénérer la biodiversité, rétablir les connaissances des femmes et leur maîtrise de l'agriculture. Si ces 100 millions de dollars qui ont été gaspillés dans des recherches de génie génétique high-tech avaient été consacrés au rétablissement de la biodiversité, à la conservation des semences, à la distribution gratuite de graines végétales pour les jardins, nous aurions eu beaucoup plus de succès, et je crois vraiment que c'est la voie à suivre.

Florianne Koechlin, une opposante suisse aux techniques génétiques, est elle aussi favorable à une alimentation variée et à l'implantation de jardins familiaux.

Florianne Koechlin : La FAO comme l'OMS ont mené des projets remarquables avec des organismes privés, par exemple au Bangladesh, en Inde, en Indonésie. L'objectif était de créer des jardins familiaux, de réapprendre aux gens à se nourrir, de modifier leurs habitudes alimentaires. Quand les gens n'avaient pas de terre, on a même planté du raisin sur les murs des maisons, avec des haricots ou des potirons par exemple - ce sont des cultures très riches en vitamine A. Et ça a marché.

En conséquence, la proportion des personnes aveugles a baissé des deux tiers dans certaines régions. Une ancienne employée de l'institut zurichois est malgré tout sceptique.
Petra Frey travaille aujourd'hui aux États-Unis.

Petra Frey: Je comprends bien que la meilleure solution serait que les gens mangent des légumes ou de la viande ou qu'ils boivent du lait pour absorber suffisamment de vitamine A, mais je ne crois pas que ce soit possible pour tout le monde. Notamment pour les habitants des villes. On sait que de plus en plus de gens partent vivre en ville, on estime même que 50 % de la population sera citadine en 2020. Tous ces gens n'ont aucune chance d'avoir un jardin pour cultiver leurs légumes ; d'autant que la plupart sont très pauvres et ne mangent rien d'autre que du riz, parce que le riz se conserve bien, tandis que les légumes doivent arriver frais en ville.

Pourtant, une alimentation plus variée est souvent possible. Car ce qui fait défaut, ou s'est perdu, c'est le savoir.

Florianne Koechlin : Le plus gros problème que l'on rencontre dans les régions atteintes par la carence en vitamine A, c'est le côté parfaitement déséquilibré de l'alimentation. Les gens mangent du riz : du riz au petit-déjeuner, du riz à midi, du riz le soir. Ils ont le ventre plein, mais ils ne se rendent pas compte que la maladie de leurs enfants est liée à une alimentation aussi déséquilibrée.

L'organisation mondiale de la santé, l'OMS, et des associations d'aide ont réalisé un gros travail d'éducation pour lutter contre la carence en vitamine A. Mais les conséquences d'un déséquilibre alimentaire ne s'arrêtent pas à cette vitamine. Le fer, l'iode ou les protéines manquent aussi. Le riz doré ne résoudra pas seul tous les problèmes. Il peut même développer un effet inverse, en contribuant à renforcer les mauvaises habitudes alimentaires, ce qui ruinerait tous les efforts d'éducation.Mais Petra Frey ne pense pas que les gens modifieront rapidement leur alimentation.

Petra Frey : Un autre avantage est qu'il n'est pas nécessaire d'instruire les gens, une tâche très difficile. Apprendre aux gens à manger des légumes n'est pas facile chez des populations qui n'en ont pas du tout l'habitude. Avec le riz doré, les gens pourront conserver leurs habitudes alimentaires ; ceux qui mangent déjà du riz s'habitueront facilement au riz doré, et il leur sera très bénéfique.

Les gens ont l'habitude de manger du riz blanc. On peut donc se demander s'ils adopteront rapidement le nouveau riz jaune.Le riz doré a fait l'objet de nombreux brevets, détenus par les chercheurs, mais aussi par Syngenta et Monsanto. Ces sociétés seraient prêtes à renoncer à une partie de leurs droits, en autorisant les chercheurs à offrir ce riz aux paysans les plus pauvres. Elles ne font pas mystère de leur générosité. Le nouveau riz doit les aider à vaincre la résistance croissante envers les cultures génétiquement modifiées.

Prof.Beyer : Si une société qui détient un tel brevet est de bonne volonté - et je suis réellement persuadé qu'elles le sont -, alors ça ne me gênera nullement que ces entreprises utilisent et exploitent cette coopération à des fins publicitaires.

Le riz doré promet une solution séduisante, mais trop simple, à un problème beaucoup plus complexe, dont les causes profondes sont la pauvreté et l'ignorance.
Dans le meilleur des cas, le riz génétiquement modifié peut constituer une partie de la solution. Mais cela prendra encore plusieurs années et coûtera très cher. Il faut espérer que cet argent ne fera pas défaut à d'autres projets.

Vandana Shiva : Il y a une très belle histoire à propos des choses dorées dans l'épopée de Ramayana. Comme le riz doré. Ramayana parle du cerf doré que les démons célestes ont envoyé pour séduire Sita, et celle-ci envoie le dieu Ram chasser le cerf doré pour le lui ramener. Pendant que Ram est parti, Sita est kidnappée par Ravena et une grande guerre éclate. C'est une histoire sur l'illusion que peut créer un démon pour piéger une personne innocente. Je trouve que le riz doré ressemble beaucoup au cerf doré de Ramayana.

  © 1998 ARTE G.E.I.E

 

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