_ L'Affaire Louis-Ferdinand Céline
LES SINGULIERS

David Alliot _
Les archives de l’ambassade de France à Copenhague (1945-1951)

2007
184 pages___14X22,5____20,50 Euros
ISBN 978-2-7058-0451-0
EAN 9782705804510


De 1945 à 1951, Céline, réfugié au Danemark, va engager une bataille dont l’enjeu principal est sa survie. En France, l’Épuration bat son plein. Après quatre années d’occupation, les Français crient vengeance, et les « règlements de comptes » se multiplient. Céline, activement recherché par la justice française pour « haute trahison », est localisé à Copenhague. Arrêté et emprisonné par les autorités danoises, sur ordre de la justice Française, Céline est en passe d’être extradé…
Une lutte sans merci va opposer Céline et ses avocats, à Guy Girard de Charbonnière, l’ambitieux ambassadeur de France à Copenhague. Ce dernier, rêve de donner des gages au pouvoir gaulliste en ramenant un magnifique « trophée ». Depuis sa prison Céline clame haut et fort son innocence…

L’Affaire Louis-Ferdinand Céline publie toutes les pièces du dossier qui dormaient aux archives du Ministère des Affaires étrangères. Pour la première fois, et par dérogation spéciale, il a été possible de les consulter et de les publier en intégralité (date de réserve initiale 2051). Lettres diplomatiques, télégrammes, correspondance privée, coupures de presse, c’est une somme inédite de plus de 100 pages qui est dévoilée dans ce livre.
Pour la première fois, le lecteur peut lire « à chaud » les pièces du dossier, et comprendre pourquoi le gouvernement danois n’a finalement pas extradé Louis-Ferdinand Céline, le sauvant ainsi d’une mort certaine.

L’Affaire Louis-Ferdinand Céline est précédée d’une introduction qui replace ladite « affaire » dans son contexte. Des notes de l’auteur permettent de mieux comprendre l’intérêt des pièces publiées, et l’enjeu des parties en présence. En fin d’ouvrage, une chronologie et des annexes inédites permettent au lecteur d’en savoir un peu plus sur le contexte historique.

L’Affaire Louis-Ferdinand Céline publie cinq lettres, deux documents personnels, et deux portraits photographiques inédits de l’écrivain.

David Alliot a publié plusieurs ouvrages aux éditions Horay - dont leur 1000e livre Chier dans le cassetin aux apostrophes et autres trésors du vert langage des enfants de Gutenberg (Prix Références, Nuit du Livre 2005) - dans la collection En Verve Louis-Ferdinand Céline, Lénine et Révolutionnaires - et un Guide des Librairies spécialisées, Paris et Banlieue.


 

REVUE DE PRESSE

« Céline s’est beaucoup plaint de son sort, criant en toute occasion à l’injustice, à la persécution. La position de la victime, qu’il n’eut aucun scrupule à revendiquer, lui inspira des accents colorés et des invectives à l’égard de ses « persécuteurs ». De fait, s’il s’était trouvé à Paris à la Libération, il aurait subi le même sort qu’un Brasillach, fusillé en 1945. Son statut d’écrivain connu ne l’aurait pas protégé, au contraire. Mais voilà, il avait fui à temps. Dès juin 1944, avec femme et chat, il s’était retrouvé à Baden-Baden puis à Sigmaringen, avant de rejoindre Copenhague en mars 1945.
David Alliot a pu consulter les archives diplomatiques concernant l’écrivain durant les six ans de son exil au Danemark. L’histoire est passionnante et complexe. On y voit un Céline particulièrement pugnace – il est vrai qu’il joue sa vie –, habile, sachant trouver les meilleurs soutiens, tant en France qu’au Danemark, où il passera l’année 1946 en prison.
Au travers de tous ces documents, on apprend l’obstination d’un diplomate maladroit et inexpérimenté, Guy de Girard de Charbonnière, ambassadeur de France à Copenhague, qui « s’est probablement accommodé avec Vichy avant de rejoindre De Gaulle à Londres », pour obtenir l’extradition de Céline. « Du point de vue juridique, résume David Alliot, le dossier est vide. » Paris et le ministre de la justice, Georges Bidault, n’envoient pas à Charbonnière les pièces qui étayeraient l’accusation de haute trahison, seule apte à permettre l’extradition. Aux yeux de la justice danoise, les écrits du pamphlétaire s’assimilèrent à un simple délit d’opinion. En attendant, à la suite de la demande de la France, Céline est incarcéré durant l’année 1946.
Cela ne l’empêche pas d’organiser fort bien sa défense. Il nie tout, collaboration avec Vichy et même antisémitisme ! Le 21 février 1950, il est condamné par contumace pour avoir « accompli sciemment des actes de nature à nuire à la défense nationale » : un an de prison (déjà effectué), une amende et la confiscation de la moitié de ses biens. Il s’en sort bien, mais il veut davantage…
L’action discrètement conduite par son avocat, Jean-Louis Tixier-Vignancour, qui s’appuie sur une loi d’août 1947, va permettre à Céline de bénéficier, en avril 1951, d’une amnistie au titre d’invalide de la Grande Guerre. Et en juillet de la même année, Céline, sa femme, ses chats et sa chienne rentrent à Paris et s’installent à Meudon. Il n’oubliera pas de vilipender celui qu’il nomme, dans D’un château l’autre, « l’Ambassadeur Carbougniat »… »
P.K.

Le Monde des Livres du12 octobre 2007

 

 

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PARIS, 3 oct 2007 (AFP) – La publication 60 ans après les faits des archives de l’ambassade de France à Copenhague (1945-51) révèle pourquoi l’écrivain Louis-Ferdinand Céline n’a pas été extradé du Danemark, où il s’était réfugié à la Libération, échappant ainsi à une mort certaine.
Conservé aux archives du ministère des Affaires étrangères, le dossier d’extradition, normalement « réservé » jusqu’en 2051, a pu être consulté par dérogation par l’éditeur David Alliot, qui le publie le 9 octobre sous le titre L’affaire Louis-Ferdinand Céline (Horay).
Auteur de pamphlets antisémistes avant guerre, Céline s’est enfui en Allemagne en juin 1944. En décembre 1945, il est repéré à Copenhague par une Danoise : « La quarantaine, vaguement danseuse, entraîneuse, la donneuse type… j’ai senti le couperet dès la première vue… », écrit Céline.
Le gouvernement français demande aussitôt son extradition pour « haute trahison » et l’ambassadeur de France, Guy de Charbonnière, multiplie les démarches.
Sur le principe, les Danois sont d’accord. L’auteur du Voyage au bout de la nuit a tenu sous l’Occupation de violents propos en faveur de la collaboration avec l’Allemagne. Il est arrêté le 17 décembre. « Mais tous les protagonistes savent que l’extradition immédiate de Céline équivaut à un arrêt de mort », écrit Alliot.
Dès lors, une bataille juridique et diplomatique s’engage. Ce sont ces dizaines de télégrammes, lettres diplomatiques, correspondances privées, qui sont d’aujourd’hui publiés. « Une partie des documents était connue, mais on n’avait pas une vision d’ensemble », explique David Alliot à l’AFP.
Les autorités danoises demandent « une spécification détaillée des chefs d’accusation retenus contre l’inculpé » et invitent un représentant de la police française à venir l’interroger au Danemark. Ce qu’aucun enquêteur français ne fera jamais.
« Charbonnière fait une grave erreur en jouant sur le délit d’opinion, la justice scandinave est très pointilleuse sur ce point : on ne condamne pas le délit d’opinion », souligne David Alliot.
L’ambassadeur se heurte au « rigorisme juridictionnel des Danois », qui refusent jusqu’au bout d’extrader l’écrivain, et se plaint amèrement de n’avoir « reçu qu’un appui dérisoire des autorités judiciaires françaises ».
Céline sera finalement jugé par contumace en février 1950 à Paris. Mais cinq ans après la fin de la guerre, les passions sont apaisées. « L’accusation d’atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat n’a pas été retenue, ce qui, par effet de miroir, justifie la procédure danoise », écrit Alliot.
Il s’en tire avec un an de prison (couvert par la préventive au Danemark), 50.000 francs d’amende et une mesure d’indignité nationale.
Un an plus tard, son avocat obtiendra même l’amnistie pour son client au titre de « grand invalide de guerre » (Céline a été grièvement blessé en 1914), en présentant son dossier sous la véritable identité de l’écrivain, Louis-Ferdinand Destouches. Aucun magistrat ne fera le rapprochement.
Parallèlement au dossier Céline, les Editions Montparnasse publient pour leur part mi-octobre un double DVD, Céline vivant, qui rassemble les trois entretiens accordés par l’écrivain de 1957 à 1961, un document inédit sur Céline au travail et divers témoignages.

Dominique Chabrol

AFP , 3 octobre 2007


 

« Les Danois ont-ils sauvé Céline de la mort en 1945 et dans les années suivantes, en refusant son extradition au terme d’une bataille juridique incessante ? Mais oui, et c’est la révélation détaillée que nous apporte le livre de David Alliot, L’affaire Louis-Ferdinand Céline, archives de l’ambassade de France à Copenhague 1945-1951. Céline est devenu, à ce moment-là, une affaire d’Etat, et il aurait certainement connu, de retour en France à cette date, après la prison danoise qui l’a physiquement exténué, un sort définitif.
[…]
Voilà l’homme, certes peu recommandable, que son pays voulait écraser. David Alliot, à ce sujet, conclut avec raison : « Le petit royaume scandinave a donné une exemplaire leçon de droit à la France, pays de Descartes, de Montesquieu, de Voltaire, patrie des Lumières et des Droits de l’homme. » On a eu chaud. »
Philippe Sollers

Le Journal du Dimanche du 28 octobre 2007


 

Louis-Ferdinand Céline, ce trou noir de la littérature, revient sur le devant de la scène avec deux livres qui apportent des pièces capitales et stupéfiantes au dossier. Gallimard, dans une édition établie par Jean-Paul Louis, publie le 22 novembre, 508 lettres ou billets que l’auteur du Voyage au bout de la nuit adressa à Marie Canavaggia, sa secrétaire dévouée pendant vingt-quatre ans.
La première lettre date du 11 avril 1936. Elle est envoyée du Havre alors que Céline réside à l’hôtel Frascati. Il révise Mort à crédit. La dernière est postée de Meudon le 14 septembre 1960, dix mois avant sa mort. L’homme aux paletots serpillières avertit sa secrétaire que son premier volume Pléiade est sous presse. Il mourra avant de le voir en librairie. Entre ces deux lettres se déploie et s’expose tout le cirque Céline.
Il apparaît toujours aussi frénétique, antisémite nauséabond dans ses jugements. La prison au Danemark l’a définitivement gelé dans sa haine du genre humain. La dinguerie Céline, ses ruses, sa hargne contre les écrivains de la France résistante, son hystérie, son catastrophisme, ses bouffées imprécatoires, ses malédictions, sa sauvagerie, sa misanthropie, sa hargne, ses insinuations, ses calomnies, tout y est… Les lettres envoyées de Copenhague, depuis sa prison danoise, en 1946, sont particulièrement significatives, car on voit comment il construit son système de brouillage et de dénégation. Tout est réglé, implacable sous l’apparente divagation spontanée. Il ose se présenter comme le seul innocent dans un monde coupable. Réclamé par le gouvernement français pour ses pamphlets antisémites et sa collaboration avec les nazis, il retourne dialectiquement sa position : d’accusé, il se fait accusateur, inquisiteur extravagant qui utilise sa gouaille inépuisable pour cracher, salir, haïr… Il endosse avec aplomb le rôle du crucifié. Il se blanchit de tout sans s’apercevoir que trois lignes plus loin il ressasse sa haine. Son inculpation ? « Un amas de monstrueuses délirantes sottises, inventions, abracadabrantes niaiseries […] » Et il décide d’attaquer. Il écrit, le 22 janvier 1947 : « C’est moi à présent qui accuse, Marie. Et ce n’est pas fini – Je suis écoeuré par ma propre gentillesse et une infinie mansuétude. J’ai avalé toutes les couleuvres faisant la part de l’hystérie collective. Mais maintenant, stop ! On va parler une autre musique ! » Cabotinage bien douteux d’un immense comédien : c’est de Funès dans Tartuffe, Le Vigan en faux Christ, Galabru dans L’avare. Le milieu littéraire parisien ? « Ménagerie de monstres. » Charbonnière, l’ambassadeur à Copenhague ? « Chétif névropathe. » Jean Paulhan (qui essaie de l’aider chez Gallimard) ? « Merde de Paulhan et son plésiosaure. » Le 30 octobre 1945, il ose écrire : « Ma place était au marquis logiquement, mais c’eût été d’une dépendance à une autre. »
Le ton oscille entre plainte victimaire et dénonciation fielleuse, façon corbeau. Mais il le fait toujours avec une verve stupéfiante et des glapissements ricaneurs…
Pour bien saisir cette période clé de ses mois de prison à Copenhague, il faut ouvrir un livre de David Alliot. C’est un célinien de la nouvelle génération. Ce dernier a eu accès aux archives de l’ambassade de France à Copenhague entre 1945 et 1951. Elles se trouvent à… Nantes ! Théoriquement, il aurait fallu attendre 2051 pour y avoir accès. Mais, bénéficiant d’une dérogation spéciale, Alliot a consulté l’ensemble des pièces. Les biographes de Céline butaient sur bien des points obscurs et imprécis concernant les circonstances de l’arrestation de l’écrivain. Qui fut le donneur ? Sans doute son marchand de journaux. Que s’était-il passé pour que le gouvernement danois, farouchement antinazi, n’ait pas livré Céline, à l’épuration, lui sauvant ainsi la vie ?
On découvre aujourd’hui combien Guy de Girard de Charbonnière du Rozet, l’ambassadeur à Copenhague, a mal géré le dossier, comment il a choqué les Danois et leur sens du respect des droits individuels. Alliot commente, replace, explique avec rigueur. On est surpris de voir la minceur du dossier d’accusation envoyé par Paris. On ne comprend pas non plus que l’offre danoise d’accueillir un inspecteur de police venu de France pour questionner Céline soit restée sans réponse… On découvre également que, du point de vue strictement juridique, son arrestation avec Lucette et le chat Bébert est totalement arbitraire. Enfin, las de ne rien obtenir, Charbonnière écrira : « Je suis ridiculisé toutes les semaines en demandant l’extradition de Céline. Son dossier est vide !… Le seul reproche que je lui fais, c’est d’avoir un vocabulaire ordurier. »
[…]
Jacques-Pierre Amette

Le Point du 1er novembre 2007


 

Céline sous ses masques
Ferdine sauvé des communistes

Documents officiels à l’appui, David Alliot dévoile comment l’écrivain compromis échappa aux tribunaux de l’épuration à la Libération.

Le grand mérite des archives est de couper court aux supputations et controverses. Le grand mérite de David Alliot est d’avoir voulu avoir le cœur net sur « L’Affaire Louis-Ferdinand Céline », c’est-à-dire l’histoire de l’arrestation de l’écrivain traqué, le 17 décembre 1945 à Copenhague. Alors l’affaire commença, car, tandis que la justice française réclamait Céline pour pouvoir le fusiller à Vincennes comme ses confrères anticommunistes (je résume), le gouvernement danois se fit d’abord tirer l’oreille. Puis les autorités danoises refusèrent carrément d’accorder l’extradition souhaitée vers la France de l’épuration. L’écrivain s’en tira avec un an de prison, suivi de quatre années d’exil à Korsör, sur les rivages de la mer Baltique, avant la fin de son procès par contumace, suivi d’une amnistie en avril 1951, qui l’autorisa à rentrer à Paris l’été suivant.
La polémique sur les circonstances de cette arrestation et de cette détention, alimentée par Céline lui-même dans ses lettres et plus tard dans ses livres, n’était pas totalement éteinte. En 1975, un livre de Helga Petersen, traduit par Marchetti, posait encore la question : Le Danemark a-t-il sauvé Céline ? Il fallait voir le fond du sac, c’est chose faite. Le remarquable travail de David Alliot se situe sur le plan de l’histoire et non plus de la polémique ; la publication des archives intégrales des Affaires étrangères « dans l’ordre où les archivistes du ministère les ont classées » permet à chaque lecteur de digérer lui-même le conflit politico-littéraire. On assiste en direct aux actions opposées de l’ambassadeur de France Girard de Charbonnière et de l’avocat défenseur de Céline, Thorvald Mikkelsen, lequel eut l’habileté d’avertir le gouvernement danois des « complications futures » que ne pouvait manquer de soulever une extradition. En effet, le dossier de l’écrivain se trouvait vide ; et l’ambassadeur réclama en vain à Paris des « preuves » exigées par les Danois, gens pointilleux sur l’honneur et la justice. « Démocrates exemplaires, les Danois n’avaient pas oublié, malgré la guerre et l’occupation allemande, les principes fondamentaux d’une société démocratique. (…) Ils demandent à la France d’étayer ses accusations. » Or, du point de vue juridique, aucun étayage n’était possible, il n’y avait « contre lui aucune preuve de collaboration ».
Il faut comprendre l’époque : dans la France libérée, le Parti communiste jouissait en 1945 d’un poids énorme, à la mesure de l’engagement de ses militants dans la Résistance. Les communistes tâchaient donc de se venger des publications antisoviétiques d’avant-guerre, et Céline méritait la hart pour avoir scandalisé les bolcheviques par ses diatribes féroces contre le régime stalinien dans Mea culpa et surtout à la fin de Bagatelles. Comme du reste Henri Béraud et son Ce que j’ai vu à Moscou, en 1925. Par une équation sommaire, anticommuniste signifiait à l’époque collabo à abattre – à livrer aux faucilles de la Camarade !
Par conséquent la réponse est un « oui » France et massif : le Danemark a bien sauvé Louis-Ferdinand Céline d’une exécution certaine, et donné aux Français le plus beau complément à son œuvre littéraire avec Nord ou Féérie pour une autre fois. Il faut remercier David Alliot d’avoir écrit : « Plutôt que le Danemark, ce sont les Danois qui ont sauvé l’écrivain. (…) Le petit royaume scandinave a donné une exemplaire leçon de droit à la France. » Mais, au fond, les Danois ne sont-ils pas les inventeurs de la démocratie ?

Claude Duneton

Le Figaro Littéraire, 22 novembre 2007


Danemark. Quand l’auteur de Mort à crédit écrivait depuis Elseneur.
Céline et la « vache matière »

(…)
1945, 1946, 1947 : la France réclame l’extradition de l’écrivain. Pour le juger, l’exécuter certainement. Le dossier (dépêches diplomatiques, lettres d’avocats, coupures de presse) réuni et présenté parallèlement par David Alliot, aux éditions Horay, laisse peu de doutes sur le sort hexagonal qui l’attendait. Céline doit beaucoup à la maladresse de l’ambassadeur, Guy de Girard Charbonnières, un descendant de Hugues Capet. Paul Morand l’appelait « lapin à guêtres ». Céline ne l’épargne pas : « Petit foireux vichyssois de la plus sale espèce », « Charbonnières ne boit pas – mais c’est un chétif névropathe qui se prétend atteint d’un grand mal d’amour déçu (avec une femme mariée), il fait des crises d’hystérie. Il est prétentieux et infiniment gaffeur. » L’écrivain indexe ses phrases sur ses émotions. Il insulte, calomnie, quitte à changer plus tard d’avis. Il ne pardonne ni les offenses qu’on lui fait, ni celles qu’on ne lui fait pas.
Mais il doit d’abord sa survie à son avocat et aux Danois. Leur jurisprudence est démocratique : ils exigent plus que des écrits pour extrader l’homme, ils veulent des preuves concrètes de sa collaboration. On ne leur en donne pas – sinon un entretien dans Au pilori, journal vichyssois, et les Beaux Draps, pamphlet publié en 1941. Ces tirades antisémites ne suffisent pas. Les Danois flairent la justice à l’aube et de circonstance, le consensus moral se payant vite sur la vilaine bête : ils ne donneront pas à la France sa « viande à corrida ». Ce dossier, en instruisant le cas Céline, pose concrètement deux vieilles questions : quels rapports entre justice et politique ? Quelle responsabilité ont les mots – les mots antisémites ?
À la manœuvre et à la page, Céline devine d’où viendront les coups, ce qu’on lui reprochera. Son instinct sent, puis sa conscience déforme. Il se bat. Au passage, il analyse. Il anticipe par exemple en novembre 1945 le futur destin du général de Gaulle et les accusations antigaullistes de 1958 : « Je vois que le Prince Président est déjà à la culbute. Il n’a pas traîné. Sedan déjà ! Mais il aura un retour. C’est alors qu’il entrera dans l’irréparable. Ils sont tous les mêmes. La Dictature est aussi irrésistible d’attraits aux hommes que la scène aux femmes – Ils s’en font crever. »
« Capilotade ». En prison, ses dents tombent. Les lettres à Lucette le montraient tendre et déprimé. Avec Marie, l’angoisse tourne à la rage, à la farce agressive. « Les Erynnies (sic) seraient-elles fatiguées ? lui demande-t-il. De mon entour foutraient-elles enfin le camps ? Seraient-elles lasses de me torturer dans tout ce qui m’est cher ? » Certainement pas. Les Erinyes, c’est la vie. Très précisément, très furieusement, ses divines alchimistes de l’écrit.
Marie Canavaggia lui envoie des journaux, des livres. Il lui répond en commentant, tenant chronique depuis Elseneur. Chaque spécimen humain a droit à son paquet, son caleçon de ténèbres : orgueilleux, possessif, jaloux de tout et de rien, jouissant plume en main des persécutions qu’il subit ou s’invente, Céline n’a aucune conscience à perdre envers ceux qui ne lui veulent pas tout le bien possible et s’y dévouent. Ses ennemis, ceux qui « jouissent de [sa] capilotade », il les injurie. Son essaim d’admirateurs et de défenseurs, c’est à peine mieux : l’une est une « conne gaffeuse », l’autre, un « rabbin imbécile », tous sont des « hystériques ». En résumé, « le monde est plein de gens prêts à monter sur [son] échafaud, sur [sa] guillotine, pour qu’on les remarque, pendant qu’on [lui] coupera la tête ». Aimer Céline, c’est souffrir presque autant que lui.
Face à cette humanité qui vit de lui manquer, l’antisémite aux arrêts joue à Shylock : « J’ai pesé l’homme : il ne vaut pas les cinq deniers. » Plus généralement, il s’invite chez Shakespeare : « J’ai pourtant commis moins de crimes que Lady Macbeth. L’on m’en a voulu commettre beaucoup ! – Cela revient au même !… J’ai mal à la conscience des autres – «  Préciosité homérique, éternité de trouvailles, dentelles d’acier : comme chez Proust, en chaque lettre le ton est là. Toutes filent dans le courant des œuvres, les nourrissant au limon. Sur le bras de l’auteur, nulle tache criminelle. Elle est noyée dans l’encre, la folie des autres, le désastre surjoué. Au bout du bras, il y a une main. En écrivant, elle le lave.
« Evénements ». Lettre après lettre, Céline devient héros furieux de sa persécution. Ce processus d’assimilation physique de la vie sur la page est décrit, rabâché, exaspéré, enguirlandé. C’est une maladie. Marseille, 2 janvier 1940 : « Je connais des malades qui vivent avec leur azote, d’autres avec leur sucre, leur albumine, leur cancer, leur lèpre. Nous vivons avec nos événements. » Et, si nous nous nommons Céline, nous les projetons dans une galerie de glaces déformantes où l’imagination du verbe tient lieu de reflet. Que lit-il en prison ? Léon Bloy, qui a vécu au Danemark et l’a détesté, mais aussi le moraliste Vauvenargues, qui mourut jeune et fut toujours malade. Une fois, il le cite : « Qui sait tout souffrir peut tout oser. » Plus qu’un destin, la maxime est un programme que Céline accomplit. Souffrir beaucoup, écrire davantage : il s’agit de « tricher en musique l’horreur de vivre ».
Libéré sur parole, ayant échappé à l’extradition, il s’installe sur la propriété de son avocat danois et lutte pour son retour – éditorial, puis physique – en France. Chez maître Mikkelsen, « pas de Trianon ». On cultive des poires, mais il n’y a ni lait ni sardine. Là-bas, Céline aime sa femme, le chat Bébert, sa secrétaire et la mer (« La mer donne l’enfance »). Le reste est détestable ou menaçant : froid, campagne, écrivains, journalistes, politiciens, faux frères humains ; mais lire les lettres qui le dénoncent, quelle joie ! Le prêt-à-juger se défait dans la splendeur des phrases. Et c’est comme si l’écrivain faisait payer au monde – et à lui-même – tout le génie qui lui rend.
(…)
Philippe Lançon

Libération, 29 novembre 2007

Comm@nder