LES YÉZIDIS

Actuellement, en France, de nombreux demandeurs d'asile se présentent comme Yézidis. Qui sont-ils ?
Pour en savoir plus, nous publions, avec l'autorisation de Lucine Brutti-Japharova, Docteur en lettres à l'INALCO, un résumé de l'exposé "Les Yézidis d'Arménie et de Géorgie" fait à l'École des hautes études en sciences sociales, en février 2003, dans le cadre du séminaire de Claire Mouradian : "Le Caucase entre les empires".

Les Yézidis et le Yézidisme
Qui a écrit ces livres, et quand ?
La répartition des Yézidis dans les territoires de l'ex-Union soviétique


Les Yézidis et le Yézidisme début

Que signifie le mot Yézidi, quel est son sens étymologique ?

Le mot "Yézidi" est employé pour désigner une entité tribale ainsi que l'appartenance à une confession religieuse. Il existe plusieurs théories concernant l'étymologie de ce mot ; plusieurs traductions sont proposées : il est traduit par "ange" (persan), ou par "semblable à Dieu" (Pahlavi), ou encore par "digne du service divin" (Sanskrit).

Selon le professeur Henri Korman, le mot "Yézidi" ne peut être traduit que comme "adorateur de l'ange" et non comme "adorateur du diable", un cliché répandu auprès de la population musulmane.

Aujourd'hui, il y a très peu d'infor-mations sur cette petite communauté religieuse qui compte près de 800 000 personnes dans le monde.

Actuellement, la communauté scientifique est quasi unanime sur l'appartenance des Yézidis au groupe ethnique kurde1.

Les Yézidis parlent en kurmanji (êzidîkî comme ils le disent eux-mêmes), le dialecte nord de la langue kurde.
Ils forment des îlots compacts dans les régions est de la Turquie (Diarbekir, Mûsh, Sasûn, Bîtlîs, Van, Kars), au nord de l'Irak (Sindjar, Sheiyxana), en Syrie (Kilîs, Efirîn, Qamishilî, Amûda). Il y a sans doute une toute petite communauté en Iran. Par ailleurs, on compte plus de 40 000 Yézidis en Allemagne et près de 180 000 en Arménie, en Géorgie et dans les régions sud de la Russie.

Le Yézidisme est une religion monothéiste qui, selon les uns, est vieille de plus de 5000 ans ; selon les autres, elle daterait du XIIe ou du XIIIe siècle et enfin une troisième version ne la situe qu'au XIXe siècle. Toujours est-il que cette religion est encore très peu étudiée et les scientifiques avancent plusieurs thèses sur ses origines.

L'une d'entre elles considère les Yézidis comme des descendants des disciples du Zoroastrisme ; d'après une autre thèse, le Yézidisme découlerait du paganisme ; d'autres encore affirment que cette religion est issue du Judaïsme ou lui attribuent un caractère syncrétique en y trouvant des éléments des religions musulmane, chrétienne et zoroastrienne.

Cependant, les thèses les plus approuvées et qui divisent le monde scientifique actuel en deux courants opposés sont celles de R. Lescot2(orientaliste français) et de N. Marr3 grand ethnographe russe, orientaliste) : l'une penche pour des origines islamiques des Yézidis et l'autre y voit un héritage du paganisme kurde d'avant l'Islam.

Les traditions religieuses des Yézidis leur interdisent le mariage avec les étrangers et les représentants du clergé avancent un dogme catégorique selon lequel "l'on ne devient pas Yézidis mais on le naît".

Si aujourd'hui on manque d'informations sur cette communauté, c'est en grande partie à cause de son caractère mystique, dû au repli forcé sur elle-même.

Dans tous les pays du moyen-orient où les Yézidis forment une population compacte, ils se sont retirés dans des régions montagneuses très difficiles d'accès, afin de protéger leur communauté de l'intolérance et des persécutions répétées provenant des adeptes de l'Islam.

Victimes des conversions forcées, des pillages, des destructions de villages entiers, les Yézidis se seraient isolés du reste du monde depuis la conversion des Kurdes à l'Islam, et ce, entre les VIIe et XIIe siècles. Leur retrait et leur isolement du monde extérieur ont contribué à la propagation d'une idée fausse sur le caractère sectaire et satanique du Yézidisme.
De ce fait, au XIXe siècle, tuer un Yézidi était considéré dans l'empire ottoman comme un acte menant droit au paradis.

Les persécutions au niveau étatique y étaient autrefois justifiées car on considérait le Yézidisme comme "une religion sans livre", donc hors la loi.

Le manque d'informations concernant les Yézidis et leur croyance s'explique en grande partie par l'absence de documents écrits par les Yézidis eux-mêmes : depuis le XIIe siècle, le clergé interdit au peuple l'accès à l'éducation. Toute la culture spirituelle, les concepts religieux, l'histoire de cette communauté se transmettent d'une génération à l'autre grâce au folklore.

Au début du XIXe siècle, suite à la découverte des livres sacrés "Jêlva" et "Mesxefa resh" (Livre de révélations – Kniga otkrovenij et Les chroniques noires – Tchiornaja letopis), la communauté scientifique a découvert que le Yézidisme contenait des parties constitutives des "religions du livre".

Ces livres suscitèrent un grand intérêt dans les cercles diplomatiques et militaires de l'époque.

Qui a écrit ces livres, et quand ? début

D'après une des versions scientifiques, les livres sacrés auraient été écrits au XVIIe siècle (O. Viltchevskij) ; d'après les autres, ils datent du XIXe siècle (Shakir Fetakh) ; une autre hypothèse dit que le livre des révélations est écrit par le réformateur du Yézidisme Cheikh Adî ibn Mussafar Marvan aux XIe ou XIIe siècles (K. Kourdoev).

Victimes de l'intolérance religieuse, des tribus yézidies ont parcouru (entre le XVIIe et le XIXe siècle) le chemin migratoire de la chaîne montagneuse de Jebel Sinjar au nord de l'Irak jusqu'aux frontières tsaristes du Caucase du sud.

Une partie des Yézidis renie ses liens ethniques avec les Kurdes et se présente comme issu d'un groupe ethnique êzidî parlant le ezdîkî4.

Ceci est lié en partie aux pogromes et aux persécutions que certains émirs kurdes intensifient au XIXe siècle envers cette population :

- Émir de Botan Badir xan beg (1832) ;
- Mexmed Ravanduzi (1833),
- le régent de Diarbekir et de Mossul, Teiyer Pasha (1838) ;
- Vêxbî Pasha Fêrîk (1892).

La répartition des Yézidis dans les territoires de l'ex-Union soviétique début

Quelques tribus kurdes (yézidies et musulmanes confondues) habitaient déjà au XVIIIe et au début du XIXe siècle le territoire de l'Arménie actuelle, mais leur arrivée massive de l'Asie antérieure remonte à la guerre de Crimée (1853-1856), ainsi qu'à la guerre russo-turque (1877-1878). Selon le recensement tsariste, près de 130 000 kurdes musulmans et yézidis vivaient en 1897 dans le Caucase.

Aujourd'hui, lorsqu'on parle des kurdes d'Arménie, il s'agit essentiellement des Yézidis. Une des premières migrations des Yézidis dans le Caucase du sud s'est déroulée vers 1874. La deuxième et la plus importante migration a eu lieu pendant la 1re guerre mondiale (1914-1918).

La troisième et la dernière vague migratoire a eu lieu entre 1918 et 1920.

D'après les données du recensement effectué par le département central des statistiques en 1989, sur le territoire de l'ex-URSS, on comptait 120 000 Kurdes : 17 000 en Azerbaïdjan, 33 000 en Géorgie (majoritairement yézidis), un peu plus de 50 000 en Arménie (majoritairement yézidis) et environ 20 000 dispersés en Russie et dans les Républiques d'Asie centrale. Les Kurdes transcaucasiens affirment que ces chiffres ont été minorés par les autorités des républiques en question car, si un certain quota était dépassé, les Kurdes pouvaient alors prétendre aux privilèges socio-politiques prévus par la Constitution à l'égard des peuples minoritaires. Ainsi, en 1989, selon les sources kurdes, 170 000 kurdes vivaient en Azerbaïdjan et plus de 80 000 en Géorgie.

En Géorgie, les Yézidis habitent principalement dans la capitale, Tbilissi. Aujourd'hui, on rencontre quelques familles de paysans agriculteurs kurdes dans les régions de Kakhéti5 et de Marnéuli6.

Les conditions économiques critiques que l'Arménie traversait au début du XXe siècle ont incité les Yézidis à rechercher des travaux saisonniers qui leur étaient proposés à Tbilissi.

Très rapidement, ces citadins ont intégré le mode de vie urbain (si l'on peut employer ce terme, à cette époque) et se sont initiés aux métiers manuels. L'évolution de ce processus a suscité dans les années 1940-1950 la naissance d'un groupe social ouvrier qui se localisait dans les villes industrielles de Géorgie comme Tbilissi et Roustavi.

Dans les années 1970, les autorités géorgiennes ont fait un effort considérable pour appliquer des réformes sociales et élaborer une politique complexe visant les minorités du pays, les Kurdes-Yézidis en l'occurrence. De grands progrès ont été faits dans le domaine culturel et déjà dans les années 1980 la Géorgie avait la réputation d'être un important centre culturel de Kurdes soviétiques. Malheureusement, depuis les années 1990, la situation se détériore ; la population yézidie quitte massivement le pays et les autorités refusent de soutenir le programme socioculturel soumis aux instances gouvernementales par l'intelligentsia yézidie.

Avec les changements historiques et les bouleversements soci-économiques des pays du monde post-soviétique, les Yézidis se retrouvent aujourd'hui dans un "vacuum" d'information.

Actuellement, ils subissent un désintérêt croissant des autorités des jeunes pays de Transcaucasie qui ont tendance à se replier plus ou moins sur leurs nationalismes.

Plus de 150 000 Yézidis vivent actuellement une nouvelle vague d'exode, aussi importante que celle du début du XXe siècle. Cet exode a pour conséquence de les déplacer bien plus au nord, vers des peuples dont ils ne partagent ni coutumes, ni mœurs, ni destin historique – contrairement à ce que l'on retrace dans leurs relations avec les peuples du Caucase du sud.

À l'heure actuelle, les régions du sud de la Russie abritent le plus grand nombre de kurdes jamais enregistré sur le territoire soviétique ; ils y ont pour la plupart immigré depuis les pays du Caucase du sud. Ces dernières décennies, dans les pays occidentaux, nous constatons parmi eux un grand nombre de demandeurs d'asile politique, la France ne faisant pas exception.

En grand majorité il s'agit de Kurdes-Yézidis. Jusqu'à ces derniers temps, leurs mouvements migratoires ne concernaient que les territoires frontaliers avec leurs terres historiques, désormais, il faudra admettre que le problème socio-politique que soulève cette vague de migration ne touche plus seulement les pays du Moyen-Orient mais aussi ceux du Caucase du sud.

Notes

1 Les Kurdes, peuple iranien du Proche-Orient, habitent au carrefour de la Turquie plus ou moins laïcisée, de l'Iran chiite, de l'Irak et de la Syrie septentrionale arabes et sunnites et de la Transcaucasie. En Irak, les Yézidis habitent au Nord et au Nord-est du pays.
Le lieu sacré des Yézidis – Lalesh – se trouve au nord de Mossoul.

2 Enquête sur les Yézidis de Syrie et du Djebel Sindjar, mémoire de l'Institut de Damas, tome 4, 1938
3 Yesco o slove "celebi" (Encore une fois concernant le mot "celebi"), en russe.
Notes du département oriental de la société géographique russe, tome 20, Moscou, 1912

4 G. S. Asatrian, A. P. Poladian, La religion des Yézidis : les principales divinités et les livres sacrés, en arménien, Erevan, 1989, p. 133-136.
5 Environ 300 familles yézidies habitent aujourd'hui dans la ville de Télavi. Avant les années 1990, on en comptait le double.
6 Actuellement, en Géorgie, il n'existe quasiment plus de kurdes musulmans. Dans les années 1940-1950, un grand nombre d'entre eux fut déporté des régions d'Akhalkalaki, d'Akhaltsikhé et de Marnéuli vers les steppes du Kazakhstan.

 
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