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« Recenser, étudier, faire connaître » André Malraux

 

Plus de 130000 dossiers ont été constitués depuis la création du service régional de l'Inventaire en Bretagne en 1964: textes, photographies, plans, cartes, reproductions de documents anciens alimentent un fonds de données patrimoniales exceptionnelles, véritables archives architecturales et formidable outil de connaissance des territoires. 

Compétence de la Région depuis 2004, les enquêtes d'Inventaire sont conduites par des historiens de l'architecture accompagnés de photographes, dessinateurs, documentalistes ...

Parce qu'il est essentiel de rendre plus accessible la connaissance produite, le portail patrimoine.bzh permet à chacun d'atteindre à ces dossiers. Ceux-ci regroupent des données historiques ainsi que de nombreuses observations relatives à la datation, aux matériaux, au statut de la propriété, à la nature de la protection des édifices publiés, à l'intérêt de l'édifice ou de l'objet, et sont abondamment illustrés ... Si la méthodologie de l'Inventaire du patrimoine est commune à tous, ces 130 000 dossiers ont été réalisés à des périodes et dans des contextes différents; la richesse de leur contenu peut donc être variable.

D'entre eux, encore au format papier (avec certains avis succincts dans les bases nationales) font - dès que possible - l'objet d'une conversion en dossiers électroniques et diffusés sur ce site. 

Pour toutes les commandes de clichés photographiques présents sur ce site, nous vous invitons à consulter notre photothèque .

 

Focus sur:

Les Baraques de la Reconstruction en Bretagne

Présentation de l'opération "Etude de l'espace cistercien breton" (en cours)

Fours à pain de Basse Bretagne: collection privée de photographies de Pierre Le Guiriec et valorisation par Tiez Breiz

Collections pédagogiques des lycées de Bretagne

Présentation de l'opération: architecture urbaine en pan de bois en Bretagne (en cours)

Les moulins du territoire du Schéma de cohérence territoriale du Trégor - Lannion-Trégor Communauté

La statuaire du Christ aux outrages

Présentation de la commune de Minihy-Tréguier

Lycées de Bretagne (enquête thématique régionale en cours ...)

Patrimoine des sports (enquête thématique régionale en cours ...)

Présentation du patrimoine dansé et vestimentaire de Bretagne

Présentation du patrimoine bâti maritime du Parc naturel régional du Golfe du Morbihan

Présentation de la commune de Tréguier (enquête d'Inventaire en cours)

L es fortifications littorales du milieu du 19e siècle dans les îles de Bretagne Sud (1830-1870)

Inventaire du patrimoine des communes de Rennes Métropole

Inventaire des commanderies templières et hospitalières de Bretagne

Les moulins à marée de Bretagne

La guerre de 1870-1871 en Bretagne

 

 

Lumière sur

Les fortifications de Vauban en Bretagne

"Attaquer toujours par le plus faible des places et jamais par le plus fort, à moins qu'on y soit contraint par des raisons supérieures qui, comparées aux particulières, font que ce qui est le plus fort dans les cas ordinaires se trouve le plus faible dans les extraordinaires ; ce qui dépend des lieux, des temps, des saisons dans lesquelles les places sont attaquées", Vauban, les Oisivetés, maximes générales pour la conduite des attaques.

Vauban, 53 ans au service du Roi-Soleil

Sébastien le Prestre de Vauban est né en mai 1633 à Saint-Léger-de-Foucherets dans l'Yonne. Issu de la petite noblesse bourguignonne, il est le plus connu des ingénieurs militaires français. Tout le monde connaît le dicton : "ville assiégée par Vauban, ville prise, ville défendue par Vauban, ville imprenable".

De 1653 à 1703, Vauban participe à quarante-huit sièges au cours desquels il est blessé huit fois ! C´est à l´âge de 22 ans en 1655 qu´il reçoit son brevet d'ingénieur "ordinaire" du Roi. Nourri de l´expérience du feu, le jeune Vauban réfléchit aux procédés de l'attaque des places. Il conçoit et codifie une méthode de siège des places fortes décomposée en une suite logique de douze phases. En 1661-1662, Le Roi lui confie le démantèlement à la mine des fortifications de Nancy. En bon ingénieur, Vauban améliore les fortifications en préconisant l'adaptation du tracé bastionné au terrain et l'échelonnement de la défense en profondeur. Après les sièges de Tournai, de Douai et de Lille qui confirme sa notoriété de "preneur de ville", Louis XIV lui confie le soin d´édifier la citadelle de Lille dite : "la reine des citadelles".

A partir de 1668, Vauban est mis en concurence avec le chevalier de Clerville au sujet des fortifications de Dunkerque... En réalité, il s'agit d'une lutte d'influence entre deux ministres de Louis XIV : Louvois, « protecteur » de Vauban, à la guerre, et Colbert, protecteur de Clerville, à la marine. Le chevalier de Clerville restera commissaire général des Fortifications jusqu'en 1678 date de sa mort. Vauban en attendant, est en charge de toutes les fortifications du département de Louvois : c'est à dire les fortifications terrestres. Avec la guerre de Hollande en 1673, Vauban implore le Roi et Louvois de mettre en place "son pré carré" : réduire le nombre de ses places pour ne conserver que les plus fortes. Le siège victorieux de Maastricht sera pour lui le moyen de mettre en pratique sa méthode d'attaque des places et de "conduite des sièges".

De 1678, année ou il devient commissaire général des Fortifications, à 1706, Vauban contrôle, contresigne et arrête et tous les projets de fortifications du royaume. Au service du roi Soleil, il fortifie le royaume en se consacrant aux défenses côtières et terrestres (places du Nord et de l'Est). Il parcourt l'équivalent de 4000 km par an (le plus souvent à cheval ou en chaise à porteur) soit pour conduire des sièges (sièges de Luxembourg, Philisbourg, Mons, Namur, Charleroi, Ath, Vieux-Brisach...), soit pour réparer ou construire des fortifications (Besançon, Montdauphin, Neuf-Brisach...).

Grâce à un service de courrier (exceptionnel pour l'époque), il tient journellement au courant le roi et ses ministres de ses travaux... et reçoit des nouvelles du royaume. Ses correspondances montrent un homme instruit de tout (une qualité quand on gère plus d'une cinquantaine de chantier par an !), travailleur (voir perfectionniste !), franc ("Le roi se trompe, et veut bien se tromper de propos délibérés..."), "juste" et ayant le souci de "faire du bien" autour de lui.

Face à la montée des périls sur le littoral (en novembre 1693, Saint-Malo est attaquée par les anglo-hollandais), le roi lui confie pour la campagne de 1694 le "commandant de la place de Brest" interarmes (c´est à dire à la fois des troupe de terre et de mer). L'année suivante, Vauban commande en Bretagne dans six évêchés sur neuf : (Basse-Bretagne : Cornouaille, Léon, Trégor et Saint-Brieuc ; Haute-Bretagne : Dol et Saint-Malo).

L'oeuvre de Vauban, c´est environ 130 places fortes qui ont été remaniées, une trentaine de projet qui seront réalisés plus tard et une trentaine construites ex nihilo. Il faut distinguer la construction d'enceintes urbaines et de villes neuve de l'édification de forts et batteries à destination exclusive de garnisons.

Louis XIV le fait maréchal de France le 14 janvier 1703 pour ses services rendus au royaume. Tout d´abord secret, quelques copies du manuscrit intitulé "Traité de l´attaque des places" circulent après sa mort. Son traité est finalement publié en 1737.

Vauban s'éteint le 30 mars 1707 à Paris à l´âge de 74 ans. Son corps sera enterré dans l'église paroissiale de Bazoches près de son château à quelques kilomètres de Vézelay. Son coeur est transporté le 28 mai 1808 dans l'église du Dôme aux Invalides à Paris où il repose sous un monument, parmi les plus grands maréchaux de France.

Vauban en Bretagne et en Normandie

"Venons à la frontière maritime. On a rasé Boulogne, Dieppe, Cherbourg et Granville très mal à propos, puisque ces places fermaient pour ainsi dire les accès aux descentes dans les endroits du royaume où elles sont le plus à craindre, et le plus à portée des ennemis. La Bretagne qui est toute pleine de ports, n'a pas un seul endroit qu'on puisse dire être de bonne défense. Tout le Poitou et la Saintonge n'ont que la Rochelle, Rochefort, Blaye et Bordeaux, et quelques petits forts, les uns très mauvais et les autres fort médiocres". Vauban, les Oisivetés, projet de paix assez raisonnable, conclusion, février 1706.

Province frontière (NIÈRES, Claude, "La Bretagne province-frontière. Quelques remarques", Mémoires de la Socitété d´histoire et d´archéologie de Bretagne, 1981, p. 184-196.), la Bretagne - à l´instar de la Normandie avec la presqu'île du Cotentin - fait figure de "bastion avancé" du royaume de France directement face à l´Angleterre. Son caractère maritime, source de richesses en raison du cabotage et des échanges commerciaux, lui confère un statut stratégique, source quant à lui de convoitises et de craintes.

A compter de la guerre de Hollande (1672-1678) et plus encore de la guerre de la Ligue d´Augsbourg qui suit de peu la Glorieuse Révolution et l´accession du Hollandais Guillaume de Nassau au trône d´Angleterre sous le nom de Guillaume III, coups de main et pillages se multiplient en effet sur les villes marchandes ou dans les îles. Chaque incursion - une quarantaine de 1683 à 1783 - rappelle un peu plus la nécessité de maintenir les côtes en état de défense et de protéger des populations toujours sur le qui-vive. Face à cette montée de la "menace atlantique", la nécessité de fortifier les côtes bretonnes et notamment les principaux ports, ceux de Saint-Malo, Morlaix, Brest, Port-Louis et Lorient afin de les mettre à l´abri des descentes de l´ennemi devient plus pressante.

Or, à un moment où, du fait des guerres, épidémies et disettes, le trésor royal est au plus bas, Louis XIV, pour lutter contre les "coups d´épingle" anglo-hollandais sur le littoral, doit engager des sommes considérables dans la construction et l´entretien d´un système défensif de vaste envergure : corps de garde, retranchements, batteries de côte, forts et enceintes urbaines sans compter le personnel formé de canonniers, d´officiers et de troupes réglées que cela demande. Le rapport semble disproportionné mais le Roi doit montrer sa force face aux ennemis maritimes et aux populations littorales qui attendent de lui la mise en oeuvre de cette défense.

Face à cette guerre de harcèlement et de ravage visant à déstabiliser le royaume de France sur ses frontières maritimes dans le cadre d´une véritable "petite guerre littorale" (L´expression est de BOIS, Jean-Pierre, "Principes tactiques de la défense littorale au 18e siècle", in BOIS, Jean-Pierre (dir.), Défense des côtes et cartographie historique, Paris, CTHS, 2002, p. 53-65.), la fortification "l'action de "rendre plus fort l´existant" - constitue la principale réponse à l´attaque. Trois temps principaux semblent se dégager dans le processus de mise en défense du littoral breton.

Une première vague de fortifications : l´oeuvre de Vauban (v. 1683-v. 1713)

Au cours de cette première période, plusieurs alertes ont lieu, face à Barfleur (29 mai 1692), la Hougue (1er juin 1692), Saint-Malo en juillet 1692, novembre 1693 et juillet 1695, Camaret le 18 juin 1694, Belle-île mais surtout Groix, Houat et Hoëdic, ravagées en juillet 1696. Cette montée des tensions favorise indéniablement l´intégration militaire de la Bretagne au royaume. La province a en effet son rôle à jouer dans cette guerre maritime qui exige de nombreux marins. Sur terre, ce sont les paysans encadrés dans des milices garde-côtes qui prennent les armes pour défendre le littoral. Dès 1681 d´ailleurs, une ordonnance royale organise la défense des côtes découpées en ensembles fortifiés, les "capitaineries", et dotées de milices réunies autour d'un capitaine. Dans le même temps, à compter de 1683 et de la première inspection de Vauban, le littoral breton se couvre de chantiers de construction. La chose est plus nette encore en 1694 lorsque, pour contrer les descentes, Louis XIV nomme Vauban, "commandant de la place de Brest", un commandement interarmes concernant à la fois des troupes de terre et de mer. L'année suivante, le roi reconduit son commandement et l´élargit aux diocèses de Saint-Malo et de Dol. En mai 1695, Vauban rappelait à Le Tellier, ministre de la guerre, que de nombreuses villes de Bretagne "n'étant point fermées" couraient un grave danger.

Ainsi, à la fin du 17e siècle, trois grands pôles concentrent la majeure partie des ouvrages de fortifications : Brest, la ville-arsenal, Saint-Malo, le port transatlantique devenu cité-corsaire et le havre de L'Orient/Port-Louis, s'étendant au sud jusqu'à la presqu'île de Quiberon et comprenant les îles de Hoedic, Houat et surtout Belle-Île. Sur un littoral breton de plus de 2 600 kilomètres, le nombre de points-forts - comprendre ici les ensembles fortifiés, du simple corps de garde à l'enceinte urbaine en passant par les forts et batteries de côte - est relativement stable au cours d´un vaste 18e siècle, de l´ordre de 350 dont près de 30 % sont situés dans les îles formant une la "contre-escarpe insulaire" comme le suggère J. Le Corre : ainsi Cézembre, l´archipel de Bréhat, celui des Sept-îles, Batz, Cézon, Ouessant, Molène, Groix, Belle-île, Houat et Hoedic, etc... (En 1779, un Etat des défenses côtières du royaume recense encore en Bretagne 342 ensembles fortifiés, rassemblant 1 390 canons, soit une moyenne de 4 pièces d'artillerie par site ; Service Historique de la Défense, Bibliothèque du Génie, MR 1091, côtes de l´Océan.).

Dans ces conditions, les solutions architecturales s´offrant aux autorités pour la défense des côtes bretonnes sont de cinq types principaux.

La première est celle de l´enceinte urbaine. Seule celle de Brest est créée au cours de cette première période (L'étude des plans anciens et notamment le plan de Dubuisson-Aubenay montre cependant que Brest était déja dotée de fortifications d'agglomération en 1636. A Lorient, la première "muraille" - protection sommaire, datant de 1744 - est donc postérieure à cette ère vaubanienne. Elle est renforcée par des ouvrages de campagne (bastions, demi-lunes et tenailles) après l'épisode douloureux du débarquement anglais du Pouldu en 1746.). Ici, au-delà de la défense de l'arsenal, il est question de fédérer les bourgs de Brest et Recouvrance, séparés par la Penfeld, et de concevoir une nouvelle ville tournée vers la mer, fonctionnelle, capable d´accueillir une population importante si nécessaire à la Marine du Roi-Soleil. Le projet de Massiac de Sainte-Colombe est repris et transformé par Vauban en mai 1683. Intégré dans le plan d'ensemble, le château médiéval est modernisé et adapté à l'artillerie moderne, il devient "citadelle" surveillant à la fois la ville, la campagne et le large. La ville est dotée de deux portes, celles de Landerneau et du Conquet. La fortification prévoit déjà l'essor de la ville qui suit un plan classique à damier. A Saint-Malo, l´on se contente de remanier - certes largement - les fortifications médiévales. Le 5 avril 1700, Vauban rendait son plan définitif pour Saint-Malo et Saint-Servan mais les plans du grand ingénieur restèrent dans les cartons... Son grand projet de bassin à flot et de fortifications de Saint-Servan ne fut pas réalisé notamment en raison du refus des malouins "accrochés à leur rocher", et de l´impossibilité technique (digues et écluses de grandes dimensions) et financière, d´entreprendre de si gros travaux.

Ces enceintes urbaines sont complétées par des batteries de côte. Petites ou grandes, de campagne ou permanentes, elle doivent se comporter comme celles d'un vaisseau de guerre. Établies au ras de l'eau, elles sont dotées d´un niveau de feu pour l'artillerie. Elles permettent aux boulets des canons, en jouant avec l´effet de ricochet, de balayer le pont des navires ou de les traverser de part en part en mettant le "feu aux poudres". A ciel ouvert, la batterie a un avantage sur les casemates des forteresses (de pierre ou de mer) où les servants demeurent à l'abri mais étouffent à cause des fumées. Ici, l'efficacité du tir est supérieure mais le danger est partout : les boulets pleuvent. Le goulet de Brest fournit un parfait exemple d'utilisation de ces batteries de côte (Carte du goulet de Brest, à Brest par Vauban le 15 juillet 1695, Service Historique de la Défense, Bibliothèque du Génie, F° 33g.). Ici, le dispositif mis en place par Vauban de 1683 à 1695 repose sur le croisement des feux. Des positions de barrage y constituent une véritable "barrière de feu" associant deux ouvrages agissant de concert : ainsi des batteries du Minou et de la pointe des Capucins, de celles de Guiny et de Kerviniou, du Mengant (1684/1687) et de Cornouaille (1684/1696) secondée à l'est par la vieille batterie de Beaufort conçue dès 1666 par le duc homonyme, batteries de Neven et de l'ouest de la Pointe des Espagnols (batterie primitive), ou encore du Portzic et de la pointe des Espagnols. En 1695, on compte respectivement cinq batteries sur la côte nord du goulet dite côte de Léon et sept batteries sur la côte sud du goulet dite côte de Cornouaille. La question de la défense des batteries du goulet du côté de la terre est aussi posée. Sur la hauteur du Mengant, une tour faisant réduit, achevée dès 1687, flanque l'angle nord-ouest de la batterie haute. En 1694, Vauban y projette la réalisation d'un vaste ouvrage à cornes avec demi-lune pour "occuper le terrain qui commande la batterie". Pour protéger les sept batteries de la côte sud du goulet, dite côte de Cornouaille, d'une attaque à revers, Vauban avait proposé lors de son troisième voyage à Brest en 1689 de "couper la gorge de la presqu'île de Roscanvel, pièce très dangereuse pour Brest". Tracé en mai 1693 et mis en oeuvre fin mai 1695 par Vauban lui-même, l'ouvrage se présente comme un retranchement soutenu en son milieu par un fort carré bastionné. Réalisé dans l'urgence et avec très peu de fonds, seuls les retranchements précédés de palissades et une demi-lune du fort sont achevés à la fin du 17e siècle (L´on peut noter que, du retranchement de Vauban aux fortifications extra-urbaines (grands travaux réalisées de 1777 à 1784 pendant la guerre d'Indépendance américaine), les lignes de Quélern garderont longtemps une dimension fortement géostratégique. Un fort est construit de 1852-1854 sur les plans quelque peu modifiés du fort de Vauban.).

De manière plus ponctuelle, l´on édifie des tours de défense côtière. Deux grandes familles de tours de ce type sont construites sur les côtes bretonnes. L´on trouve d´une part la tour avec batterie basse : elle combine l'avantage du tir rasant (tir à couler) et des tirs plongeants de mousqueterie en défense rapprochée. Ainsi celles des îles d'Houat et de Hoëdic (1686-1692), du Mengant (1687) et la Tour Vauban à Camaret (1693-1696). D´autre part, la tour avec batterie haute (plate-forme d'artillerie) associe quant à elle l'avantage du tir de bombardement et des tirs plongeants de mousqueterie en défense rapprochée. Les exemples les plus remarquables sont les tours des Hébihens, et de Tatihou et La Hougue en Normandie construites entre 1694-1697. De manière plus générale, la tour permet tout d´abord de voir plus loin : à la fois poste de surveillance et corps de garde, elle offre la possibilité d´anticiper l'arrivée de l'ennemi afin d´avoir le temps de mettre en place une contre-attaque. Elle permet ensuite de dominer l'espace maritime à défendre (la zone de mouillage des navires amis) tout en évitant par la "bombarderie" que les ennemis ne "tiennent le mouillage". Enfin, la tour est dotée de capacité d´auto-défense, grâce à un plan de feu perfectionné pour les armes à feu portatives, mousquets puis fusils. À Ouessant ou au cap Fréhel (1699-1700), la tour évolue en fanal (phare doté d'une torchère) mais il reste toujours la possibilité de l'armer en cas de conflit. Elle est avant tout un poste d'observation : guet et signaux.

Le fort à la mer se décline selon différentes versions. Le fort "classique" repose sur le principe de l'occupation totale du rocher. De plan massé, il comprend deux niveaux de feu : d´une part la batterie haute, qui permet de tirer à longue distance dans toutes les directions, dans les gréements et mâtures ; d´autre part la batterie basse dite rasante placée sous casemate, qui, elle, permet de faire feu en éventail et de suivre l´évolution de la flotte ennemie. Le fort à la mer est conçu comme un navire de haut bord. Autonome, il ne doit compter que sur lui-même. Ainsi les voûtes protègent-elles non seulement les servants des pièces mais aussi et surtout les espaces de vie : les casernements et la chapelle pour le salut des âmes, la citerne alimentée par les eaux pluviales et le magasin à poudre. En Bretagne, seuls deux édifices peuvent être considérés comme de véritables forts à la mer : le fort dit château du Taureau (Le fort primitif date du milieu du 16e siècle. Aujourd'hui seule la tour d'artillerie rappelle le premier ouvrage. Sur cet ouvrage, LECUILLIER, Guillaume, Le Taureau, forteresse Vauban, baie de Morlaix, Morlaix, Skol Vreizh, 2005.), en baie de Morlaix, et le fort de la Conchée, au large de Saint-Malo.

Le fort à la mer "hybride" de la batterie de côte est quant à lui construit sur un rocher ou un îlot. Il combine du côté de la mer une batterie de grande dimension et du côté de la terre une fortification "terrestre". Ce type de fortification comporte un seul niveau de feu pour l'artillerie. Du côté de la terre, la gorge est protégée d´une attaque terrestre par un front bastionné (demi-bastions) percé de nombreux créneaux de mousqueterie. La hauteur et les ouvertures de tir doivent dissuader les éventuels ennemis de toute approche. Les édifices logistiques - magasin à poudre, hangar pour le matériel d´artillerie, corps de garde et chambre de l'officier - sont regroupés dans un bâtiment de type longère. Les représentants de cette famille architecturale construits de 1689 à 1700 sont regroupés dans la baie de Saint-Malo : Saint-Malo, le fort du Petit Bé, du Grand Bé et le fort National et celui de l'île Harbour.

Enfin, dernière grande forme de fortification, l'île-fort constitue en général un ensemble fortifié de grandes dimensions. Elle a pour but d'observer et de protéger une vaste zone de mouillage où les navires amis font relâche. Contrairement au fort à la mer, l'île fort est constituée de parties distinctes : ouvrages d'entrée avec fossé, enceinte en redan, porte ; mur d'enceinte faisant banquette de tir ; batteries de côtes ; édifices logistiques tels les magasins à poudre ou hangar pour le matériel d´artillerie ; casernements ; enfin tour ou redoute faisant réduit défensif. L'île fort comporte plusieurs niveaux de feu pour l'artillerie et des ouvrages d'infanterie permettent une défense rapprochée en cas d'attaque terrestre. Deux exemples correspondent à cette famille architecturale : à Landéda, le fort Cézon (1694-1695) et à Perros-Guirec. A une autre échelle, la citadelle et les fortifications de Belle-île correspondent elles aussi au concept d'île fort. Quant au fort de l'île aux Moines, proche par bien des aspects dans sa conception, il est cependant construit dans un autre contexte, entre 1740-1746, alors que la reprise des raids britanniques conduit à relancer l´effort de fortification.

Juin 1692, au lendemain de la bataille navale de Barfleur...

Auréolée de sa victoire sur mer à Béveziers ou Beachy Head (pour les Anglais) le 10 juillet 1690 (les Anglais perdent alors le quart de leur flotte soit 15 navires), la marine du Roi Soleil commandée par Tourville a quitté Brest le 12 mai 1692 dans le but de couvrir le débarquement des troupes du catholique Jacques II d'Angleterre (cousin de Louis XIV). Elle engage le combat le 29 mai au large de Barfleur avec la Royal Navy commandée par l´amiral Russel...

Le premier jour, le sort de la bataille tourne à l´avantage des Français en dépit de leur très grande infériorité numérique (44 navires français de la flotte du Ponant contre 82 bâtiments de ligne anglo-hollandais) mais le lendemain les navires français désemparés cherchent à faire relâche :

- les uns les plus endommagés à Cherbourg (l´Admirable, le Triomphant et le Soleil Royal sont incendiés le 1er juin),

- 22 navires - les plus chanceux ! menés par le chef d´escadre Panetier parviennent à rejoindre Saint-Malo. Les navires français rescapés de la flotte de Tourville viennent chercher asile dans la Rance. Les canons des navires sont mis en batterie dans l´éventualité d´une attaque.

- 7 navires parviennent au prix d´un long périple en Manche à rejoindre Brest.

- les 12 autres mouillent dans la rade de la Hougue le 1er juin. Le lendemain, les 6 vaisseaux échoués à marée basse sous Tatihou sont brûlés, tandis que les 6 autres sous la batterie de la Hougue sont incendiés le surlendemain.

Tourville écrivait le 3 juin à Pontchartrain secrétaire d´Etat à la Marine : "quant à ce qui est arrivé du brûlement du corps de vaisseaux, c´était une chose inévitable, dès que nous n´avons pas de forces suffisantes pour nous défendre contre un si grand nombre d´ennemis, la flotte entière des Hollandais et des Anglais s´étant retrouvée rejointe ici".

Les 20 000 hommes franco-irlandais dont 4 500 cavaliers prévus pour le débarquement (n´y pourront rien et) assistèrent impuissants au désastre. En juillet de la même année, une flotte composée d´une trentaine de navires anglo-hollandais viennent en reconnaissance à Saint-Malo et sondent les passes... ils bombardent le fort La Latte et lancent quelques boulets vers la ville sans grande efficacité... Saint-Malo, la cité corsaire, est menacée. Outre l´échec naval, l´épisode malheureux de la Hougue avait montré la nécessité de créer un port de guerre ou du moins un port d´échouage protégé par de l´artillerie et confortait Vauban dans ses projets de fortifications à Saint-Malo et dans le Cotentin précisément dans la rade de la Hougue.

Novembre 1693, 1ère attaque de Saint-Malo

L´année suivante, Tourville fraîchement promu maréchal de France sortait de Brest avec une flotte de 70 vaisseaux et réussissait à s'emparer du convoi de Smyrne lors de la bataille du Cap Saint-Vincent (Lagos, au large de Spitzberg) les 27 et 28 juin 1693. En novembre, Saint-Malo est attaquée par une flotte de guerre composée de 12 vaisseaux de lignes de 50 à 70 canons, 5 galiotes à bombes (mises en service en France en 1682 pour le bombardement d´Alger), 2 corvettes, 3 brûlots et de nombreuses chaloupes... L´ennemi réduit à néant le chantier du fort de la Conchée, pille puis brûle le couvent des Récollets sur l´île de Cézembre (qui sera dotée plus tard de deux batteries de côte et de retranchements). La ville-close subit un bombardement naval sans grand effet car seul 26 bombes tombent sur la ville. Dans la nuit du 31 au 31, une "machine infernale" ou "brûlot", véritable bombe flottante, est lancée vers la ville... La coque de peu de tirant d´eau mais jaugeant tout de même 300 tonneaux, garnie de barils de poudre et de projectiles divers : mitrailles, boulets et même vieux canons... finit éventrée sur les rochers et explose. La flotte ennemie repart vers Jersey... Saint-Malo est sauve mais cette première alerte a été détonante !

L´attaque navale de Saint-Malo du 26 au 31 novembre 1693 par des navires anglo-hollandais donna raison à Vauban. En dépit de son projet directeur de 1689 et de la nomination de l´ingénieur Garengeau, la défense de la ville restait faible compte tenu du peu d´investissement financier du Roi. Inachevé, le fort de La Conchée n´était pas en état de défense et la cinquantaine d´ouvriers faits prisonniers "par l´Anglois" fut contrainte de saborder l´ouvrage. Le 15 décembre, Vauban écrivait à Michel Le Pelletier, directeur général des fortifications : "Si le fort de la Conchée avait été achevé et garni de canons et de quelques mortiers, vraisemblablement les ennemis ne se seraient pas présentés ou n´y auraient pas réussi, ce qui doit inciter le Roi à faire effort pour l´achever dans l´année qui vient et mettre le Grand Bé en état".

D´après le plan de Garengeau daté du 18 juillet 1694, un tiers du fort seulement (la partie sud) est construit et s´élève à 6 pied au dessus du rez-de-chaussée. On distingue déjà cependant, l´entrée, le corridor, le magasin à poudre, un "magasin à serrer les bombes", "deux souterrains", une plate-forme pour deux mortiers. Le corps de garde est armé de deux canons de 36 livres de balle tandis que sur le rocher situé au coeur de l´ouvrage actuel ont été aménagés des baraquements pour loger les officiers, les canonniers et les ouvriers, ainsi qu´une plate-forme temporaire pour deux pièces de 24 livres de balle.

L´année suivante, les travaux se poursuivent mais les ingénieurs architectes, Vauban au dessin et Garengeau à la mise en oeuvre, tâtonnent encore quand au plan définitif à exécuter... La même année un plan relief du fort de la Conchée (visible à Paris au Musée des Plans-reliefs est construit : il représente le projet d´agrandissement de Vauban. "Il n´y a rien de mieux fait ni de plus fort que les voûtes de La Conchée. J´ai fait exécuter toutes les mesures habituelles à cause que les bombes y tomberont de plus haut que celle de terre. En plus les souterrains seront encore couverts de corps de bâtiments ou de grosses plates-formes capables de rompre la moitié de coups" écrit Vauban en avril 1695. Une nouvelle attaque a lieu en juillet 1695 et c´est le baptême du feu pour La Conchée pourtant inachevé... Faute de crédit, la construction du fort se poursuit suivant le tracé initial de Garengeau et, en 1699, les ouvriers travaillaient à l´achèvement de la terrasse.

Avril - mai 1694, Vauban à Saint-Malo

Vauban, chargé par Louis XIV d´inspecter les places de Bretagne et du Cotentin, arriva en avril 1694 pour parfaire la défense de Saint-Malo. Les travaux de défense ont peu avancé depuis son passage en 1689. En plus des forts qu´il restait à achever, et des travaux de modernisation du château et des fortifications de la ville, Vauban fit élever entre autres le fort d´Arboulé (actuellement pointe de la Varde), la batterie du Naye (aujourd´hui détruite), des batteries sur les pointes de Dinard, La Vicomté, La Cité et prévoyait la construction d´une tour-réduit sur l´île de Cézembre. La ville restait cependant vulnérable à une bombarderie ou une attaque par la terre...

Pour Vauban, il est impératif de nommer un seul commandant interarmes pour coordonner la défense "du château, et la ville [Saint-Malo], sur celles de Dol et de Dinan considérées alors comme place de seconde ligne] et Saint-Brieuc [ville ouverte] et sur tous les petits forts des environs, séparés de Saint-Malo comme l´Islet (fort National), l´île Harbourg, la Conchée et toute la côte depuis Pontorson jusqu´à Saint-Brieuc". Sur les troupes, il précisait qu´il y avait "quatorze compagnies bourgeoises dans la ville, montant régulièrement la garde (soit 1 200 à 1300 hommes). Les trois paroisses de la banlieue 700, ce qui fait 1 900 à 2 000 hommes qui montent régulièrement la garde savoir, la bourgeoisie dans la ville, au Petit Bé et à l´Ilette et à la banlieue, à l´île Harbourg, à Solidor et à la Cité, ces deux dernières quand on craint quelque chose et non autrement". Les milices gardes-côtes estimées à 12 000 hommes par Vauban et organisées en cinq capitaineries (ensembles fortifiés) de Saint-Brieuc à l´ouest, à Pontorson à l´est, concourent à la défense des côtes en occupant corps de garde, batteries côtières et retranchements. Les hommes de la capitainerie de Matignon commandés par monsieur de Pontbriand sont bien armés comptant "400 à 500 fusils achetés d´une prise et 50 à 60 boucaniers qu´il a fait faire exprès" précise Vauban.

A ce dispositif temporaire, s´ajoutent des troupes réglées de sa Majesté, équipées et entraînées : 2 bataillons et 300 à 400 Dragons, troupes montées à cheval en pâture à Plancoët qui viendront en appui des milices aux points névralgiques : forts, batteries, et au commencement du Sillon... Enfin, Vauban prévoit une défense mobile avec une petite flottille de chaloupes canonnières... six appartenant au Roi et trois autres "brûlots" appartenant à la cité corsaire. Il imaginait aussi l´usage des galères pour attaquer l´ennemi au mouillage... L´ennemi ne vient pas à Saint-Malo en 1694... et ce fut Camaret, vestibule de la rade de Brest, qui fut attaqué le 18 juin 1694.

Le 1er mai, alors que la menace anglo-hollandaise se fait de plus en plus pesante sur Brest, le Roi, informé de cet état de fait par ses espions, nomme Vauban "commandant de la place de Brest" interarmes, c´est à dire à la fois des troupe de terre et de mer. Il élargit bientôt sa charge aux quatre évêchés de Basse-Bretagne : Saint-Pol-de-Léon, Quimper, Tréguier et Saint-Brieuc. Le 9 mai 1694, Vauban achevait son plan de défense de Saint-Malo et partait dans le Cotentin...

Parti de Saint-Malo le 10 mai, Vauban traverse la baie du Mont-Saint-Michel et débarque à Lessay au Havre de Saint-Germain-sur-Ay entre Barneville-Carteret au nord et Coutances au sud. Il cavalcade jusqu´à Carentan (30 km) et devait se rendre en rade de la Hougue (45 km) en passant sur la côte orientale où il avait fait établir une série de redoutes. Le 15, il recevait l´ordre de sa majesté Louis XIV de rebrousser chemin pour se rendre au plus vite à Brest... A Saint-Malo le 19, il arriva à Brest le 23...

Tenir garnison dans un fort...

Le 9 mai 1694, Vauban achevait son plan de défense de Saint-Malo : "comme ces petits forts sont autant de solitudes effroyables dont la demeure perpétuelle ne peut être qu´un des plus tristes séjours, il faut égayer ces commandements par des appointements un peu raisonnables, régulièrement payés, parce qu´ils seront en quelque façon obligés de nourrir les officiers de garde qu´on y enverra et leur faire entendre en les y mettant qu´ils n´y sont que pour un temps, au bout duquel on les en retirera pour les mettre mieux afin de les consoler par cet espoir". "Il faudra mettre de la poudre, de la mèche, et des boulets dans les forts pour pouvoir tirer 100 coups par pièce sur le pied de 12 livres de poudre par coup, l´un portant l´autre, à cause qu´il faut chasser loin et qu´il y aura du 36 livres de balle ; 3 ou 400 grenades, des balles, à chacun 50 fusils ou mousquets, 8 ou 10 gros fusils à chevalets s´il se peut, 50 bombes par mortiers, des vivres pour 80 hommes un mois durant chacun, composé de biscuit, vin, eau-de-vie, eau commune, pois, fèves, lentilles, aulx et oignons, lard, etc. ; des lignes pour pêcher et amuser les soldats. Tout cela sous la clé et entre les mains des commandants à qui on pourrait donner quelque chose à condition d´y entretenir toujours cette quantité bonne et bien conditionnée. Il y faudra encore pour bien faire, de la farine ou du bled, quelque petit moulin, du bois pour cuire et pour les corps de garde ; du charbon, de l´huile et de la chandelle. Ces précautions doivent s´entendre pour l´île d´Harbourg et la Conchée seulement où il faudra tenir toutes les pièces bien garnies de tout ce qui peut leur convenir et mettre deux mortiers dans chacun aussitôt qu´on en pourra avoir et deux autres dans le Petit Bé. Pour les autres, qui sont près de la ville ou à sa portée, il y faudra seulement tenir des munitions de guerre dedans, du bois et de la chandelle pour les corps de garde et toutes les pièces en bon état bien fournies de leurs armements, de même que pour les mortiers, afin qu´on ne soit pas obligé à tant d´allers et venues embarrassantes et toujours tardives quand il faut agir".

L'épreuve du feu : la Bataille de Camaret, 18 juin 1694

"Je m'en remets à vous de placer les troupes où vous jugerez à propos, soit pour empêcher la descente, soit que les ennemis fassent le siège de la place de Brest. L'emploi que je vous donne est un des plus considérables par rapport au bien de mon service et de mon royaume". Louis XIV à Vauban, 1er mai 1694.

Louis XIV écrivait encore à Vauban le 22 mai 1694 : "Vous pourrez avertir nos amis que les galiotes à bombes et les 12 régiments qui sont campés à Portsmouth, avec les deux régiments de marine qu´ils ont campés par Talmack [général anglais], sont destinés pour s´embarquer et aller tenter de brûler le port de Brest et détruire tous les vaisseaux qui y sont. Je hasarde beaucoup en vous donnant cet avis ; c´est pourquoi je vous demande un très grands secret, comptez qu´il n´y arien de si sûr que ce que je vous mande, et prenez vos mesures là dessus". Le lendemain 23 mai, le grand ingénieur harassé par une longue chevauchée était à Brest pour mettre la place en état de défense.

Le 18 juin 1694, alors que la tour Vauban est toujours en travaux, une flotte anglo-hollandaise tente une descente sur Camaret pour s'emparer des batteries de canons de la côte sud du goulet et bombarder l'arsenal. Vauban lui est de l'autre côté du goulet à guetter l'ennemi... Laissons Vauban nous raconter l'attaque : "Les ennemis, Monseigneur [cette lettre est adressée au roi], ont aujourd'hui voulu tenter la descente de Camaret avec huit gros vaisseaux de guerre et plus de soixante-dix autres petits bâtiments de toutes autres espèces. Après deux heures de grosse canonnade [en témoignent les traces de boulets visibles sur la tour] de la part des vaisseaux, fort bien répondue par la tour de Camaret, ils ont mis à terre à demi-portée de mousquet des retranchements [sur la plage de Trez-Rouz] auxquels ils se sont présentés très fièrement ; ils ont été reçus de même, et malgré les altercations, ils y ont eu 700 à 800 hommes tués, pris ou noyés ; le surplus s'est sauvé ou n'a pas mis à terre. Beaucoup de vaisseaux ont été endommagés, car l'affaire a duré longtemps. De notre part, il n'y a eu que 35 à 40 hommes de blessés, parmi lesquels se trouvent deux officiers dont l'un pourra mourir [l'ingénieur Traverse perdit un bras dans l'attaque ! ]". A Barbezieux, Vauban compta le 21 juin une anecdote truculente : "Nos milices qui étaient très mal armées se sont fort accommodées de leurs armes et de leurs habits. On ne voit plus que bonnets de grenadiers parmi nos troupes, fort beaux, et où les noms des colonels et leur armes sont en broderie. Il y a tel paysan, qui était à demi nu, qui a présentement des plumes sur la tête avec des habits rouges galonnés. C'est la plus plaisante figure du monde à voir...".

Dix jours après la bataille, Vauban écrivait de nouveau au Roi : "Je visitais hier les endroits de la descente de Camaret où les ennemis mirent pied à terre qui ne pouvaient être mieux choisis [...]. Plusieurs coups de canon des canonniers ennemis donnèrent dans la tour et batteries de Camaret, même tout autour, et dans les embrasures, sans y avoir blessé que deux hommes. Tout ce dommage est réparable pour moins de 10 écus. Ils n'ont rien fait ou fort peu aux retranchements". Aujourd'hui, le lieu-dit : "Mort-Anglaise" désigne la pointe de rocher où débarqua à l´abri le lieutenant général de la flotte anglaise Talmack avant d'être touché mortellement.

Grâce au savoir-faire de Vauban à la fois poliorcète : "Preneur de villes" et défenseur, c´est une déroute anglo-hollandaise. Durant l´été, la flotte ennemie remonte la Manche bombardant au passage les ports de Dieppe (22 juillet), le Havre (26-31 juillet), Dunkerque (20 septembre) et Calais (27 septembre)... Quittant Brest fin octobre, Vauban longeant les côtes achève son inspection des places maritimes de Normandie, Picardie et Flandre jusqu'à à Dunkerque où il arrive épuisé à la fin de l´année - il a alors 61 ans ! Un brin agacé par ces voyages, Vauban écrit à Pontchartrain : "j'aurais tout le temps de souffler à mes doigts et de faire provision de rhume pour la moitié de l'année à mon ordinaire [...]". L'année suivante, il était de nouveau chargé par le roi de la défense de Brest...

Juillet 1695 : 2e attaque de Saint-Malo

En 1695, Louis XIV reconduit le commandement de Vauban et l´élargit à l´évêché de Saint-Malo et Dol (Haute-Bretagne). En avril, Vauban est de nouveau à Saint-Malo et le mois suivant à Brest jusqu´en novembre... Les travaux avancent bien en dépit du manque de fonds... Il écrit à Pontchartrain le 19 avril : "J´ai visité hier le fort de La Conchée dont j´ai été fort content".

En avril, des troupes anglaises débarquent aux île Chausey... Une nouvelle attaque a lieu le 15 juillet 1695 sur Saint-Malo "foyer corsaire" et plus tard le 11 août sur Dunkerque. Du 15 au 17 juillet, la flotte anglo-hollandaise bombardait en vain le fort de la Conchée qui répliqua comme il put... Deux jours plus tard, c´était au tour de la ville de subir le feu... près de 150 maisons furent touchées mais sans grand dégât. Pour éviter que pareil malheur ne se reproduise, Vauban et Vauban proposèrent des agrandissements mais en vérité, il fallait avant tout achever les ouvrages et les garnir de canons !

Vauban inspecta de nouveau Saint-Malo et ses forts maritimes à la mi-septembre et y régla quelques "affaires personnelles". Le 19 septembre, Vauban écrivait à Pontchartrain de Saint-Malo qu´il avait placé 1 000 écus sur l´armement corsaire de Monsieur Nesmond inspiré de l´avoir vu arrivé en rade de Brest le 4 avec une si belle prise : "il y a deux grands vaisseaux chargés de marchandises pour le compte des marchands de Londres, venant des Indes qu´on estime valoir 4 à 5 millions. Les quatre autres ensemble peuvent valoir 100 000 livres".

1695, Vauban et la course

On comprend dès lors la volonté de Vauban, impliqué dans quatre armements corsaires, de défendre la course... La course ou l´activité corsaire consistait à obtenir par la force, un butin (navires, cargaisons, hommes) pour le profit des armateurs et de l´équipage. En temps de guerre, cette activité était contrôlée par l´Etat qui autorisait par des "commissions en guerre" le droit de prendre à l´ennemi. Le 30 novembre 1695, Vauban achevait son "mémoire concernant la Câprerie". "Il n´est pas besoin d´être un grand clerc pour savoir que les Anglais et Hollandais sont les principaux arc-boutants de la ligue ; qu´ils la soutiennent par la guerre qu´ils nous font conjointement avec les autres puissances intéressées, et qu´ils la fomentent sans cesse par l´argent qu´ils distribuent [...]. Ainsi, la France doit considérer les Anglais et les Hollandais comme ses véritables ennemis qui, non contents de la guerroyer ouvertement et à toute outrance par terre et par mer, lui suscitent tous les autres ennemis qu´il peuvent par le moyen de leur argent. Or cet argent ne vient pas de leur pays, nous savons qu´il n´y a que celui que le commerce y attire ; il ne provient pas non plus des fruits que la terre y produit, elle n´en rapporte que peu, et ce peu ne va pas jusqu´à leur fournir le nécessaire de vie, tels que sont les blés, les vins, les eaux de vie, les sels, les huiles, les chanvres, les toiles, les bois et mille autres sortes de denrées qui abondent dans le nôtre". Affaiblir les ennemis, c´est donc affaiblir leur commerce maritime et, écrit Vauban : "Ce ne peut donc être que par la course qui est une guerre de mer subtile et dérobée, dont les coups seront d´autant plus à craindre pour eux qu´ils vont droit à leur couper le nerf de la guerre, ce qui nous doit être infiniment avantageux, puisque d´un côté il est impossible qu´ils puissent éviter la ruine de leur commerce [...]".

Outre de Dunkerque (avec le célèbre corsaire Jean Bart) et de Saint-Malo, Vauban préconise d´armer des navires à la courses depuis Dieppe, Honfleur, Le Havre, Brest, Port-Louis, Nantes, La Rochelle, Rochefort et Bayonne. Il concluait en ces termes son mémoire : "Il faut donc se réduire à faire la Course comme au moyen le plus possible, le plus aisé, le moins cher, le moins hasardeux et le moins à la charge de l´état, d´autant que les pertes ne retomberont point que peu ou point sur le Roi, qui n'hasardera presque rien ; à quoi il faut ajouter qu´elle enrichira le royaume, fera quantité de bons officiers pour le roi et réduira dans peu ses ennemis à demander la paix, à des conditions beaucoup plus raisonnables qu´on n´oserait l´espérer [...]". Dès lors, Saint-Malo officialisée cité-corsaire par Louis XIV pouvait faire de la course sa richesse et entrer dans les politiques mercantilistes européennes. Ces "messieurs de Saint-Malo" : Danycan, Duguay-Trouin, Grout, Lévêque, Magon, Picot, Surcouf, un siècle plus tard... allaient pouvoir continuer de s´enrichir ! Au total, près d´un millier de navires furent armés à la course de Saint-Malo.

Inspiré par les événements de 1693, 1694 et 1695, Vauban écrivait fin 1695 un "mémoire qui prouve la nécessité de mieux fortifier les côtés du goulet de Brest qu´ils ne l´ont été du passé ; l´utilité et l´épargne qui en reviendraient au roi". Ce mémoire semble faire écho au plan de défense de Saint-Malo rédigé par Vauban l'année précédente. "Ce commandement m´ayant donné lieu de beaucoup étudier le fort et le faible de cette longue et sinueuse côte, qui a plus de 160 lieues de circuit, et de rechercher tous les moyens possibles de la fortifier contre les descentes, je n´en n´ai trouvé de plus praticables que de faire retrancher toutes celles où l´ennemi pouvait mettre à terre et d´en distribuer la garde aux milices gardes-côtes du pays et aux arrière-bans soutenus de quelques cavalerie et dragons de troupes réglées, postées en différents endroits à portée des lieux les plus dangereux, ce qui fut observé avec beaucoup plus de précision aux environs de Saint-Malo et de Brest que partout ailleurs [...] . Ces descentes sont au nombre de 27 du côté de Léon et de 22 de celui de Cornouaille [...]. Selon le mémoire de Vauban, 213 pièces de canons protégeraient le goulet de Brest en 1696 après réalisation de son projet général !

Août - octobre 1699

A la mi-juillet à Dunkerque, Vauban commence son inspection des côtes de la Manche... faisant route vers Saint-Malo où il arrive début novembre. Comme il l´écrit au jeune ministre de la Marine : "j´ai rodé la côte jusqu´ici. J´y trouve toujours des trésors cachés, mais je ne sais comment les mettre au jour".

En août, il est à Dieppe où il rédige un projet pour fortifier le port et la ville (le 23 août)... Encore une fois, il voit là la possibilité de mieux défendre une perle du Royaume qu´il décrit comme "très marchande, où il se fait plus de quatre millions de commerce en pêche de Hareng, maquereaux, morues..., dentelle, chapeaux, cuir, écaille, filets à pêcher, toile, chanvre... [...]". Vauban fait ensuite halte au Havre (début octobre), à Honfleur dans l´estuaire de la Seine (le 7 et 8), à Port-en-Bessin (le 10), à la Hougue et à Barfleur, à Cherbourg (le 21), Granville (le 29) et au Mont-Saint-Michel qu´il qualifie de : "montagne ou plutôt grand rocher qui s´élève en pain de sucre. [...]". Après un bref exposé démontrant l´importance stratégique du Mont au carrefour des deux provinces : la Bretagne à l´ouest et la Normandie à l´est, Vauban propose de réparer la place... Est-ce pour cela que le premier plan-relief construit par un moine en "cartes à jouer" avant 1691 fut donné à la galerie des plans-reliefs ? En tout cas, le projet de Vauban ne se concrétisa pas !

Jonglant dans ses correspondances entre le directeur des fortifications Le Pelletier et le ministre de la Marine, Vauban oriente ses projets pour les faire valider : "Je trouve bien moyen de faire un excellent port de commerce à Dieppe, avec un bassin propre de 30 ou 40 vaisseaux du 3e et 4e rang ; un au Havre pour ceux du 3e et 4e ; un très beau à La Hougue pour ceux du 1er et 2e. On peut même assurer la rade de Cherbourg comme un port, y établir un port de refuge pour les vaisseaux de 3 à 400 tonneaux, même un bassin pour les vaisseaux de 40 à 44 canons. On peut accommoder un port de refuge à Aumonville, bon pour tous les navires qui ne tirent que 20 pieds d´eau ; on en pourrait entrer et sortir en basse mer. Il y a des anses près du Raz Blanchard qui valent de petites rades et qu´on peut très bien assurer" écrit-il à ce dernier.

Un travail d'équipe : les ingénieurs

"Ne faites point de changements aux ingénieurs que le moins que vous pourrez ; cela n'est bon qu'à tout déranger et faire perdre la suite des projets d'une manière à ne plus savoir où l'on en est ; avant que les nouveaux venus soient instruits de ce qui concerne les ouvrages et leurs accompagnements, il s'y commet tout plein de faute". Vauban à Le Peletier, 12 mai 1695.

Vauban est aidé dans sa tâche par d´autres ingénieurs à la fois collaborateurs et pour certains "élèves du maître" . A la fin du 17e siècle, Vauban fait ainsi équipe avec près de 280 ingénieurs (qu'il connaît quasiment tous !) répartis sur le royaume. A plusieurs reprises, il insiste auprès du ministre en charge des fortifications sur "l'esprit de continuité" à donner aux travaux de fortifications. En Bretagne et Normandie, plusieurs ingénieurs reviennent sans cesse dans les états des travaux.

Benjamin De Combes (1649-1710) est à l'origine un "marin"... Lieutenant de vaisseau à Brest lorsqu'il n'avait que 18 ans ! Il est embarqué par le duc de Beaufort (François de Bourbon-Vendôme) pour une campagne en Méditerranée (1669). L'ingénieur et marin : "capitaine de vaisseau" (il participa au bombardement d´Alger en 1683 et à celui de Gênes l´année suivante) est envoyé en mission au Canada, Antilles, Tobago et Gorée... Remarqué par le Roi et Vauban, il est chargé des ouvrages de fortifications du port de Dunkerque (1671-1688), d'Ambleteuse (1684-1690 : ?), Brest (1686), Abbeville (1688-1692). Spécialisé dans l'hydraulique et le mouvement des eaux par canaux et écluses, il intervient pour appliquer (travaux de Dunkerque), rattraper (forme de Troulan à Brest) voir infirmer les projets (projet de bassin à flot à Saint-Malo) de Vauban... "Critiquer Vauban" : un comble ! que ce dernier apprécie pourtant à sa juste valeur. Benjamin De Combes est nommé directeur des fortifications de Haute et Basse Normandie en 1693. Il a en charge les fortifications des villes-ports de le Tréport, Dieppe, Saint-Valéry, Fécamp, Le Havre, Honfleur, Rouen et Caen. En 1699, Vauban recommande son fils Pierre de Combes au secrétaire d'état à la Marine au poste de commissaire général de l'artillerie de la Marine... "Il est des plus ancien dans le métier et par-dessus cela bon marin et homme de mérite". Ce dernier obtint le poste en 1703 et participa au siège de Gibraltar et Nice en 1704 et 1705. A tort ou à raison, on attribue à Benjamin de Combes les plans des tours d'artillerie type Tatihou et la Hougue...

Jean-Siméon Garengeau (1647-1741) est d´origine parisienne, il est initié au dessin géométrique par son père.... Volontaire dans l´armée en 1672, il se retrouve au siège de Maastricht où Vauban est blessé. Capitaine au régiment de Champagne, Garengeau a le bras cassé par un coup de mousquet durant une bataille (quand on connaît le calibre des balles de l'époque : il a eu de la chance !). Réformé, il s´oriente vers les Arts, et voyage en Italie et en Angleterre. En 1677, on le retrouve architecte à Paris, puis "contrôleur des Bâtiments de Versailles et de Fontainebleau" l´année suivante. Il est reçu ingénieur du Roi en 1678 puis supervise les travaux de l´arsenal de Marseille. Attaché au département de la marine, il est nommé en avril 1679 à Brest et a en charge les bâtiments du port et arsenal et les batteries de côte. Il recevra quelque temps plus tard son brevet d'architecte du Roi. En mai 1683, Garengeau assiste Vauban à Brest et trace les plans des batteries du goulet ! En poste pendant plus de dix ans à Brest, Vauban le fait nommer en 1691 "ingénieur en chef et directeur des fortifications de Saint-Malo" c'est à dire responsable du territoire allant du Couësnon au château du Taureau en baie de Morlaix. Garengeau s´occupe essentiellement des travaux de la ville de Saint-Malo : "la cité-corsaire" et de la poursuite des travaux de fortifications. A plusieurs reprises, il réactualise les projets de Vauban pour les proposer au Roi ! En 1715, on retrouve un certain Frézier (Ingénieur, explorateur, botaniste et navigateur... qui ramena des côtes chiliennes la fraise qui fit la célébrité de Plougastel en rade de Brest.) sous les ordres de Garengeau. L'homme des fortifications de Bretagne nord meurt à Saint Malo le 25 août 1741 à l´âge de 94 ans. Il a entre autre réalisé les plans du fort du Taureau, des forts de la Conchée et de l´île aux Moines ; l'extension et la modernisation du fort la Latte, les tours des Hébihens et du cap Fréhel... On lui doit aussi les célèbres malouinières et la nouvelle église Saint-Sauveur à Brest (1734)...

Denis De Lavoye (165... -1708), astronome d'origine normande est affecté à Brest dès 1671 comme ingénieur ordinaire du département de la Marine. Il est chargé d'établir le plan-relief de Brest (1675-1687). Râleur, il s'attire les foudres de l'intentant Chertemps de Seuil... dont il dénonce au roi l'incompétence et les malfaçons. En 1680, il semble "dépassé" par la construction de la forme de Troulan au point que Colbert charge Garengeau de le seconder avec vigueur... En septembre 1685, Lavoye assiste Vauban et l'intendant de l'arsenal de Brest Desclouzeaux dans leurs inspections du littoral. La même année, il trace les plans d'un fort sur le rocher du Corce à l'entrée de la baie de Lampaul à Ouessant. Lavoye fait finalement appel à Vauban en 1686 au sujet de la forme de Brest, ce dernier lui envoie Benjamin de Combes "spécialiste de la question"... En 1687, retournement de situation : Seignelay écrit à Vauban le 12 février ; "Pour ce qui est de Lavoye, je suis obligé de vous dire qu'il n'est pas tel que vous et moi l'avions cru. J'ai vu clairement qu'il a pris de l'argent des entrepreneurs, et que le roi même, sur la connaissance qu'il en a eue, a ordonné qu'il fût mis au château de Brest ; de plus il a paru de telle ignorance en tout ce qui s'est passé au sujet de la forme que quand vous en saurez le détail, vous connaîtrez qu'il n'est pas praticable de se servir d'avantage de cet homme". Incompétence et fredaines, voilà ce que l'on reproche à Lavoye qui libéré six mois plus tard reprend son service comme si de rien n'était ! Vers 1690, il est envoyé à Bayonne comme ingénieur...

Paul-Louis Mollart (1649-1713) est envoyé à Brest (après Port-Louis) en août 1683... pour donner son avis sur la forme à construire à Troulan. Mollart, plus expérimenté que l'ingénieur Garengeau, supervise la conduite des travaux des batteries du goulet de Brest. Nommé ingénieur en chef en 1687, il a en charge les ouvrages de la ville de Brest, de l'arsenal de la marine, des batteries du côté de l'eau, des redoutes du Conquet et de l'île d'Ouessant. Les archives de la Marine à Brest précisent en 1688 : "l'intention du roi d'envoyer le sieur Mollart au lieu-dit du Conquet pour voir ce qu'il y aurait à faire pour mettre en sûreté la rade de ce lieu, soit en rétablissant la batterie qui fut faite en 1672 ou de telle manière qu'il conviendra". Mollart travaille en étroite collaboration avec Vauban et l'intendant Desclouzeaux pour qui il dessine les plans de nombreux bâtiments de l'arsenal, les bassins d'échouage de Pontaniou (bien avant Choquet de Lindu) le magasin à poudre de l'île d'Arun (1692-1693), l'agrandissement de la batterie du Léon (aujourd'hui Mengant, 1696) et du fort du Minou (lors de la campagne de 1695)... En 1705, Mollart semble toujours être en poste à Brest.

Jean-Pierre Traverse (... - mort vers 1720) a été nommé ingénieur ordinaire du département de la marine en 1676. Il est envoyé en Bretagne de 1689 à 1700 où il est chargé de l'achèvement des travaux du port, du château de Brest, de la défense de la côte de Cornouaille (rive sud du goulet) comprenant les batteries de Cornouaille, de la pointe des Espagnols, les lignes de Quélern, la tour et la batterie basse de Camaret et le renforcement de l'enceinte urbaine de Concarneau. Il réfléchit aux moyens d'améliorer le réseau de rivières navigables en 1699. Lors de la Bataille de Camaret le 18 juin 1694 : tentative de débarquement anglo-hollandais, il est blessé gravement et perd un bras.

Pierre Massiac de Sainte-Colombe (... - 1682) est envoyé à Brest dès 1677. Son projet de fortification de la ville, du port et arsenal (jugé "trop petit" en 1677 puis "trop grand" en 1779 par Colbert !) est remanié par Vauban en 1683. Son fils, Noël Massiac du Gazel est ingénieur ordinaire à Brest. tandis que son frère Barthélemy Massiac de Sainte-Colombe (1616 - 1700), cartographe et ingénieur du département de la Marine est nommé pour mettre en défense le port-arsenal de Brest de 1684 à 1687.

Isaac Robelin (166...-1728), fils d'Isaac lui-même ingénieur (et entrepreneur), il est nommé directeur des fortifications des places de Bretagne en 1703 après avoir oeuvré dans les Flandres, en Franche-Comté et en Bourgogne. Robelin intervient notamment pour l´achèvement des fortifications de Brest (1704-1705), la reconstruction de la ville de Rennes (après le grand incendie, mais il est remplacé rapidement par Gabriel...), à Lorient () et dans divers fortifications comme au fort Cézon à Landéda (octobre 1704). On lui doit aussi la construction de la chapelle des Carmes à Brest (1718). Le 24 mars 1703, Vauban écrivait à ce dernier : "Il est fort extraordinaire que vous quittiez la direction du comté de Bourgogne et qu'on vous envoie à celle de Brest sans rien mander ni en entrant, ni en sortant, ni s'en m'en rien écrire de ce que vous y faites, ni de ce que vous avez fait. D'ailleurs, apprenez un peu mieux à vivre, s'il vous plaît, et ce qui est de votre devoir ; car, sans la considération de votre père, je serais obligé de vous l'apprendre d'une manière qui ne vous ferait pas plaisir". Un an plus tard, Vauban ne se prive pas de critiquer à nouveau son travail sur la place de Brest : "Prenez garde, s'il vous plaît au contenu de cette lettre, et songez à vous y conformer et rien de plus ; car je sais bien mon Brest et j'ai plus d´expérience de l'attaque des places que vous". La messe est dite ! Vauban a beau "vouloir du bien" à son entourage, il ne se prive pas de critiquer qui de droit du roi au simple sujet !

Une œuvre qui dépasse le cadre de la fortification

Vauban est au service de son roi mais sa relation est ambiguë... Ses écrits, "Ses oisivetés" comme il les nomme, montrent un homme curieux de comprendre les siens. Il s'intéresse à des sujets variés mais qui à chaque fois doivent servir à améliorer la société, l'état et par conséquent le roi... A Le Peletier il écrit : "Au reste, le roi de qui j'ai l'honneur d'être connu à fond, est accoutumé à toutes mes libertés, et dès que je cesserai d'être libre, il me prendra pour un homme qui devient courtisan, et n'aura plus de créance en moi... [...] Sa majesté sachant mieux que personne que je n'ai nulle mauvaise intention, me pardonnera plutôt qu'aucun autre les grossièreté qui m échapperont [...]".

Dans son mémoire sur la réorganisation de l'armée, il consacre un chapitre à définir le Guerre : "La guerre a pour père l'intérêt, pour mère l'ambition et pour proche parents toutes les passions qui nous induisent au mal. Elle a paru au monde aussitôt que les premiers hommes. Elle y prit naissance avec eux et, comme eux, elle s'empara de toutes les parties habitables de cet univers dont elle fit son héritage et dans la jouissance duquel elle s'est maintenue et se maintiendra tant qu'il y aura des hommes sur la terre avec un pourvoir despotique sur les biens et la vie d'un chacun dont personne n'est exempt. Ses occupations les plus ordinaires sont, d'une part, la destruction des hommes, le renversement des Etats, l'anéantissement des villes, le saccagements des pays et la désolation générale de tous les peuples de la terre. D'autre part, elle établit la subordination entre les hommes qu'elle a civilisé et contraints de vivre en société, les rendant capables de discipline. On peut dire aussi que c'est elle qui a établi les lois et qui les a maintenues, et qui même protège la justice et la religion quand on sait l'employer à propos".

Vauban prône une société moins inégalitaire et des impôts plus justes (proportionnels aux revenus). Dans la préface de la Dîme Royale, il écrit : "Par toutes les recherches que j'ai pu faire, depuis plusieurs années que je m'y applique, j'ai fort bien remarqué que dans ces derniers temps, près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement ; que des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là parce qu'eux-mêmes sont réduits, à très peu de choses près à cette malheureuse condition ; que des quatre autres parties qui restent, les trois sont fort mal aisées et embarrassées de dettes et de procès ; et que dans la dixième, où je mets tous les gens d'épée, de robe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée, et les gens en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentés et les plus accommodés, on ne peut compter que sur cent mille familles et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu'il n'y en a pas dix mille petites ou grandes qu'on puisse dire fort à leur aise ; et qui en ôterait les gens d'affaires, leurs alliés et adhérents couverts et découverts et ceux que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchands, etc., j'assure que le reste serait en petit nombre".

Ingénieur, architecte, urbaniste, mécanicien, hydraulicien, agronome, gestionnaire, économiste, fiscaliste, statisticien, politicien, membre honoraire de l'Académie des Sciences en 1699... Vauban en bon militaire est un "aménageur du territoire". C'est un touche à tout qui semble réussir partout où il entreprend !

(Guillaume Lécuillier in La route des fortifications en Bretagne et Normandie, 2006)

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