Droit de suite 04/04/2009 à 12h46

« Our Body », l'exposition de cadavres portée devant la justice



A l’exposition ’Our Body’ à Paris le 3 avril 2009 (Benoît Tessier/Reuters).

L’exposition « Our Body, à corps ouverts “ sur laquelle Rue89 avait fait une enquête pourrait être interdite. L’affaire, portée par les associations Ensemble contre la peine de mort et Solidarité Chine a été plaidée le 1er avril en référé devant le tribunal de Grande instance de Paris, par maître Richard Sédillot. Voici ses arguments.

Exhibés comme une marchandise spectacle, dix-sept cadavres de jeunes Chinois sont actuellement présentés, à l’occasion d’une bien étrange exposition dénommée ‘Our Body, à corps ouverts’, organisée Boulevard de la Madeleine à Paris.

Montrés comme des curiosités, les corps sont dépecés, disséqués, éviscérés, découpés, innervés. De nombreux visiteurs acquittent la somme de quinze euros pour assister à cette contestable exposition de corps humains dont l’origine reste encore sujette à interrogation. Quelle aurait été la réaction du grand public (et des autorités) si les corps avaient été ceux de ressortissants français ? Peut-on imaginer qu’on n’aurait pas alors tenté d’en déterminer l’origine ? La nationalité chinoise des êtres humains ainsi traités serait-elle une circonstance atténuante de ces manipulations et de leur exhibition ?

Fascination morbide

Aux côtés de ces cadavres conservés selon une technique particulièrement sophistiquée, l’imprégnation polymérique, dont l’organisateur explique qu’elle nécessite des heures de travail, de nombreuses vitrines présentent des organes, eux-mêmes prélevés sur des corps humains : poumons, foies, cœurs, estomacs, reins...

Les visiteurs, qui semblent pour certains fascinés par cette exposition morbide, ont-ils, un instant, imaginé le sentiment qu’ils pourraient éprouver en constatant que le corps d’un de leur proche, en eut-il fait don à la science, a fait l’objet de manipulations pour être ensuite exhibé aux yeux du grand public dans une galerie située sur une grande artère parisienne ?

Se sont-ils posé la question de l’origine de ces cadavres, qui ont été fournis par une fondation située en Chine, alors même que les pratiques judiciaires et carcérales de ce pays sont dénoncées par toutes les organisations de défense des droits de l’homme ?

Des corps de condamnés à mort ?

Se sont-ils demandé si les personnes dont les cadavres sont présentés ont consenti à cette macabre exposition ? Ne sait-on pas ici que, dans de nombreux cas, les parents des suppliciés chinois se plaignent de n’avoir pas pu voir ni recueillir la dépouille de leur proche ?

Selon la tradition chinoise, la mise en terre d’une personne décédée correspond à l’acte le plus sacré de la vie familiale. On peut en déduire à quel point l’exposition de corps sans sépulture peut être traumatisant pour les familles concernées.

Harry Wu, ancien prisonnier politique chinois de 1960 à 1979 et actuellement réfugié aux États-Unis où il œuvre pour les droits des Chinois, explique que les prisonniers sont, en Chine, exploités par l’État de leur vivant, mais que cette exploitation ne cesse pas avec leur mort. Les corps et les organes des prisonniers ou des condamnés à mort font l’objet d’un commerce. Harry Wu reste convaincu que certains des corps présentés à l’occasion d’expositions comparables à celle qui est actuellement organisée à Paris sont ceux de condamnés à mort chinois, il est d’ailleurs parvenu à faire interdire cette exposition dans plusieurs états américains.

Avis négatif du comité consultatif d’éthique

Avant qu’elle ne soit présentée en un lieu privé, à l’Espace Madeleine, la Cité des sciences et le musée de l’Homme avaient été sollicités. Ces deux établissements ont refusé d’ouvrir leurs portes à cette manifestation en raison notamment de l’avis donné par le Comité Consultatif National d’Ethique à son propos.

Selon le Comité, cette manifestation introduit un regard techniciste sur les corps, proposant une approche qui ‘n’est pas sans rappeler le traitement des cadavres dans les camps d’extermination lors de la dernière guerre’. Il ajoute, dans son avis, que l’exhibition des corps constitue une atteinte à l’identité des individus qu’ils ont été, et donc à leur dignité. Le Comité d’éthique ajoute ‘il parait donc difficile de considérer qu’une telle exposition satisfait à une vision éthique de la personne humaine’.

Selon le code civil, le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort

L’exposition semble d’ailleurs organisée au mépris des dispositions du code civil (article 16 et suivants) qui prévoient que le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort, que les restes de personnes décédées doivent être traitées avec dignité et décence, que l’atteinte portée à l’intégrité du corps ne peut se concevoir qu’en cas de nécessité médicale. Cette exhibition parait également contrevenir au principe, prévu par le code de la santé publique, qui dispose que le prélèvement d’organes sur une personne dont la mort a été dument constatée ne peut être effectué qu’à des fins thérapeutiques ou scientifiques.

De nombreux intellectuels, dont le directeur de la Maison Auschwitz, le Président de Paris-IV et Marie Darrieussecq se sont élevés contre l’organisation de cette exposition, en signant une pétition restée à ce jour sans effet. L’exposition a accueilli 110 000 spectateurs à Lyon, 35 000 à Marseille et l’organisateur en espère 300 000 à Paris.

Reste enfin l’aspect mercantile de la manifestation. Le droit d’entrée est de quinze euros, le catalogue coûte quinze euros cinquante, et le producteur de l’événement explique qu’il espère en tirer un bénéfice. Que penser dès lors d’une société qui accepte qu’on fasse profit de cadavres, d’organes et des restes de personnes décédées dans des conditions ignorées et qui se trouvent ainsi privées d’une sépulture décente ?

Les associations Ensemble contre la peine de mort et Solidarité Chine, que je représente, ont décidé de saisir le tribunal de grande instance de Paris tant leur semblent graves les atteintes portées à certains des droits fondamentaux de la personne humaine. Décision du tribunal le 9 avril.

Photo : à l’exposition ‘Our Body’ à Paris le 3 avril 2009 (Benoît Tessier/Reuters).

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  • Kereven
    • Posté à 12h59 le 04/04/2009
    • Internaute 29900

    Dans une société ou des brevets sont déposés sur le vivant, pourquoi ne pas faire profit de cadavres. Au point où on en est...
    Avec un peu de chance, grâce à ce nouveau concept, on pourra précariser davantage les artistes et ainsi baisser les impôts pour la culture. Pragmatisme capitaliste !

  • Elle18
    Elle18
    inadaptée sociale, en fait....
    • Posté à 13h33 le 04/04/2009
    • Internaute 72561
      inadaptée sociale, en fait....

    arguments imparables, je souscris - je vais du reste signer la pétition ; c’est cynique de la part de ceux qui ont monté cette « expo », voyeuriste de la part de ceux qui y vont, malsain dans tous les sens, et digne de la belle exposition colonniale des années 30, tiens.

    Choquant et répugnant. Je croyais ce genre de « cabinet de curiosités » resté au 19ème siècle.

    J’aime la curiosité. Lorsqu’elle et saine, ce qui n’est pas le cas de celle qui pousse les badauds vers ce genre d’horreur.
    On y va pour voir ce qu’on n’a jamas vu et qu’on rêve de découvrir : ce que nous sommes, ce qu’il y a en nous - ce n’est pas répréhensible en soi. Une exposition anatomique de moulages ou de reconstitutions ne m’eût pas gênée. Une exposition de cadavres transformés me soulève le coeur.

    que dirions-nous si demain on exhumait l’un de nos proches décédé pour le « plastifier » afin de monter, disons, une expo sur la décomposition des corps après décès ? tout le monde (j’espère !) crierait au loup ! cet article est très éloquent lorsqu’il souligne que l’origine lointaine, « exotique », des morts exposés, anesthésie en quelque sorte le sentiment d’indignation devant cette indécence, pour ne pas dire cette obscénité.

    Il montre bien aussi, de fait, la difficulté pour beauoup à reconnaître « l’autre lointain “ comme un semblable, muni des mêmes droits, envers qui nous avons, donc, les mêmes devoirs.

    en l’occurrence, dans le cas présent notre devoir est tracé, me semble-t-il : cette exposition doit cesser, parce qu’elle bafoue nos lois (dispositions du code civil), parce qu’elle bafoue la dignité humaine, et le rspect dû à une dépouille mortelle quelle qu’elle soit, dont on ne peut, en aucun cas, s’octroyer le droit d’en faire ue marchandise.

    De plus, je ressens un certain mlaise en pensant aux conditions incertaines dans lesquelles ont été ‘collectés’ ces corps, à ce qu’ils ont pu vivre dans leurs dernier instants...je ne puis m’empêcher de leur chercher un nom - puisqu’ils étaient des hommes ! , je ne puis m’empêcher de voir des larmes sur les joues de ceux qui, quelque part, peut-être cherchent leur sépulture, à jamais introuvable.

    Odieuse exhibition.

  • eedee
    eedee
    réalisateur et photographe
    • Posté à 13h38 le 04/04/2009
    • Internaute 59691
      réalisateur et photographe

    J’ai toujours trouvé cette exposition choquante, j’avais l’impression d’être le seul autour de moi qui s’émeuvait de voir des cadavres portés au rang d’oeuvre d’art. Ouf, je suis rassuré !

    Et pour achever le tout l’organisateur qui explique comme c’est long à faire et comme la technique est sophistiquée. Déjà, technique n’est pas talent. Mais se rend-t-il compte que ce qu’il a entre les mains ce sont des êtres humains, même morts, et pas du matériau ?

  • einna
    einna répond à Elle18
    • Posté à 15h00 le 04/04/2009
    • Internaute 6227

    tout à fait d’accord. On considère d’ailleurs que le début de d’une civilisation d’une culture se pose quand un rituel à propos de la mort est établi.

    Certains choississent de léguer leurs organes pour sauver des vies ou de léguer leur corps à la science mais ici rien de tel, les dépouilles d’humains probablement condamnés à mort dans un état qui ne respecte pas les droits de l’homme, ont été vendues puis dépecées pour finir exposées sous prétexte d’art sous les regards voyeurs de personnes ayant bonne conscience car elles ont payé leur entrée.

    la société se doit d’être éthique sinon que de dérives possibles et l’on sait jusqu’où certains peuvent aller au nom de la science par exemple . Nier l’humain, profaner son cadavre c’est aussi attaquer à ce qui fait la civilisation , à savoir la culture qui nous permet quand même bon an mal an de vivre dans une même communauté humaine.

  • Nekromantik
    Nekromantik
    Misanthrope paradoxal
    • Posté à 08h14 le 05/04/2009
    • Internaute 75244
      Misanthrope paradoxal

    Moi ce qui me choque le plus, c’est que Rue 89 considère Marie Darrieussecq comme une intellectuelle... Là, on touche le fond.

    Étonnante cette levée de boucliers. Qui, dans cette assemblée, a émis une seule protestation sur l’exposition des « Ecorchés » de Fragonard, visibles au musée du même nom ?

    Cela voudrait-il dire qu’exposer des cadavres est barbare au 21 ème siècle et ne l’était pas au 18 ème ?

    Ou que le degré de connaissance des hommes du 21 ème est suffisant pour éluder la barbarie de cette exposition alors que celui du 18 ème siècle ne l’était certainement pas assez, question droits de l’homme (même si l’anatomie humaine était fort bien connue et que les philosophes des Lumières réfléchissaient déjà pas mal sur le statut de l’homme dans les sociétés despotiques et monarchiques) ?

    Fragonard a réalisé de véritables « œuvres d’art » (dixit le site du Musée Fragonard) avec des cadavres qu’il a travaillés, découpés, littéralement sculptés et mis en scène. Doit-on à présent les mettre au feu et les vilipender sous prétextes qu’elles sont une atteinte à l’intégrité et au respect de la personne humaine ?

    J’avoue que je ne sais pas trop où me situer dans ces sons de cloches divers et variés.

    Pour la dignité humaine, oui.
    Contre la peine de mort, oui.
    Contre le racolage, oui.
    Pour le respect des personnes, de l’intégrité humaine, oui.

    Je crois qu’en revanche on ne peut pas tout mélanger.

    Que les cadavres soient des prisonniers chinois ou des comptables suédois ne change rien à l’affaire si on est en présence d’un outrage à la dépouille humaine.

    Trouver des raisons politiques pour légitimer l’interdiction de cette exposition est un peu comme si on devait interdire la Rolex parce que Kim Jong II en porte une (parce que, croyez-le ou non, cet homme a passé 50 ans et a réussi sa vie... de despote).

    Par ailleurs, les restes humains sont présents dans de nombreux musées d’histoire naturelle de France et de Navarre, voire du monde entier. Des momies, des fœtus dans des bocaux, des squelettes... Il n’y a qu’à voir dans certaines facultés de médecines les collections stupéfiantes d’anomalies humaines sises de manière éternelle et par des procédés de conservation uniques sur des étagères poussiéreuses dans l’optique initiale d’une édification des étudiants mal dégrossis.

    Le problème de fond est-il un problème d’atteinte à la dignité humaine ou une régression moyenâgeuse des esprits devant une exposition à visée éducative sur l’anatomie humaine, sachant que pour marquer les esprits et imprégner la rétine d’image plus vraies que nature, le sujet humain lui-même est le meilleur support possible ?

    La comparaison avec les atrocités commises par le III ème Reich est-elle pertinente ? Dans ce cas, Fragonard est un nazi avant l’heure dont il faut interdire l’exposition des « sculptures » humaines.

    La sacralisation du corps n’est-elle pas du domaine du rite et du religieux ? N’est-il pas temps, dans nos sociétés policées et prisonnières de nos carcans éducatifs et sociologiquement propret, et qui réfutent constamment la mort, ne la pointant que lorsqu’elle est loin, chez les autres, au travers des exactions de tous crins, de se confronter à l’être humain tel qu’en lui-même et dans sa dernière demeure ? La mort est loin d’être obscène. Et il faut apprivoiser l’horreur qu’elle suscite. On y gagne aussi en humanité à connaitre le terme de ce qu’on est, me semble-t’il.

    Ce ne sont que des pistes de réflexion. Je n’ai pas d’avis tranché. Mais ce que j’ai lu dans certains commentaires a titillé ma fibre critique.

    D’où ces réflexions que je vous soumets.

    Bref. Je reste ouvert à toute suggestion d’éclairage et de présentation

  • Robert-Jacques
    • Posté à 23h17 le 05/04/2009
    • Internaute 75315
      *

    Je suis très surpris de voir que dans la grande majorité vous êtes tous d’accord pour faire le procés de cette exposition.
    Tous vous considerez les gens qui sont aller voir cette expo comme des « connards »..

    retour de l’inquisition ?
    vous aviez qu’a faire un procés a DeVinci quand il allait deterrer les cadavre pour etudier l’anatomie.
    Pas très respectueux des morts le mec...

    certe la demarche est discutable,
    mais qui vous oblige a aller la voir cette expo ?
    personne.
    alors si vous voulez pas supporter ca et bien n’y allez pas.
    c’est pas plus compliqué que ça.

    je trouve ca beaucoup plus grave le clonage, et toute sortes d’experiences faites sur du vivant, je ne vous parlerai pas du danger que l’on nous fait courrir avec le nucleaire....
    plutot que le fait d’avoir en quelque sorte donner accés a des disections, qui d’ordinnaire sont vus uniquement par des etudiants en medecine, a un plus grand publique..

    question de point de vue...

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