OLIVIER SZULZYNGER – ‘‘J’ai toujours défendu l’idée qu’il fallait expérimenter, quitte à se planter’’ • ENTRETIEN
A l’occasion de l’événement Premium Tv ‘‘Plus Beau Le Soap’’, Olivier Szulzynger revient sur la manière dont s’est construit, en coulisse, le succès de « Plus belle la vie ».
Par Sullivan Le Postec • 30 novembre
Olivier Szulzynger est un scénariste passionné par son métier. Dans ce grand entretien, il revient sur un genre, le soap à la française, auquel il a beaucoup contribué, des sagas de l’été (« Tramontane »...) à la série quotidienne (« Plus belle la vie », dont il a dirigé l’écriture de 2004 à 2007).

Chaque mois, les événements Premium Tv proposent une soirée autour de la fiction télé. En octobre dernier, la soirée Plus Beau Le Soap était l’occasion de proposer une introduction à l’histoire d’un genre, le soap opera, aussi bien aux Etats-Unis qu’en France. Etape obligée de ce passage en revue, Olivier Szulzynger qui est l’homme derrière le succès de « Plus belle la vie », et qui écrivit aussi, avec Georges Desmouceaux, des sagas de l’été pour TF1...

Le Village : En France, l’une des formes majeure du soap est la saga de l’été...

Olivier Szulzynger : La saga de l’été renaît à la fin des années 80, déjà pour une raison économique : l’été, il y a moins d’annonceurs, moins de pubs, donc il faut faire des productions beaucoup moins chères. Ça va être « Le vent des moissons ». On va essayer de faire des histoires campagnardes pour, à mon avis, raconter une France des campagnes à des citadins qui ne partent pas en vacances. Il va y avoir trois personnes clefs qui vont mettre ça en place : Claude de Givray, à l’époque Directeur de la fiction de Tf1 et qui va vouloir promouvoir cette forme, Jean Sagols à la réalisation, et Jean-Pierre Jaubert à l’écriture.
Ces premières sagas, quand on les revoit aujourd’hui, c’est assez étonnant : filmé en vidéo, fait assez rapidement. Ce sont des histoires de famille, des déchirements, une héroïne qui a des malheurs... Cela va avoir un immense succès et, petit à petit, les productions vont ‘‘monter en gamme’’ : les chaînes vont investir beaucoup plus.
J’en ai écrit trois à la fin des années 90. On était encore à ce moment sur des formes qui tournaient autour d’histoires de famille. Le genre va petit à petit s’épuiser – je fais vite – et au début des années 2000 (à partir de là, je n’en ai plus écrit) basculer vers une forme plus policière jusqu’à sa disparition provisoire. Aujourd’hui, on est dans un creux.

Vous avez commencé sur « Tramontane » et déjà il y avait eu trois années de suite sans sagas. Pour la dernière, il fallait remonter à « Terre Indigo » en 1996. Du coup, quel était le contexte à ce moment là. D’où venait la volonté de relancer le genre ?

On pensait en effet que c’était mort. Nous on écrivait depuis deux-trois ans notre truc, avec en plus un esprit très BD, puisqu’une des histoires de « Tramontane » était celle d’un savant-fou qui voulait cloner le Christ et faire l’homme parfait dans son laboratoire ! Tout cela a été abandonné, hélas ! (rires). On est revenu à des choses plus “normales” à la suite de l’échec d’un feuilleton, « Sandra Princesse Rebelle » (saga TF1 de 1995, NDLR), qui fut une grande tentative de renouvellement de ce genre qui racontait l’histoire d’une femme qui hérite d’un Royaume en méditerranée. Cela n’a pas marché dont on est revenu à quelque chose de plus rural. Ca a été une vraie volonté de Claude de Givray de nous permettre d’aller jusqu’au bout de cette histoire, notamment parce que je travaillais avec Georges [Desmouceaux] qui est le fils de Claude. Effectivement c’est le genre de choses qui jouent. Et la chance est que cela a été un gros succès qui a permis de relancer le genre pour quelques années !

Le moment où vous arrivez au genre, avec « Tramontane », marque celui de la réduction du nombre d’épisodes. Puisque, des premières sagas en 7, 8 voire 9x90’, on passait à 5 épisodes...

Oui, avant tout pour des raisons économiques. A partir du moment où cela revient, je parle en euros actuels, à 2 millions d’euros l’épisode, vous en lancez 5, c’est 10 millions d’euros, c’est déjà un pari. 8 ou 9, on en arrive à 15, 16 millions d’euros, c’est un investissement trop gros. Les premiers feuilletons de l’été étaient cheap.
L’avenir, c’est aussi de revenir, comme par exemple avec « Disparitions » qui va passer prochainement sur France 3, à des fictions économiques, à un prix à l’épisode plus faible, pour pouvoir en faire plus. C’est un choix : le budget n’est pas extensible à l’infini.

Parlons un peu de « Plus belle la vie ». Il ne doit plus rester beaucoup de gens ayant réussi à ne pas en voir un seul épisode. La série a été lancée en 2004. Un gros pari à l’époque de France 3 qui décide de réinvestir ce champ de la fiction quotidienne – et encore le terme réinvestir est fort puisque les tentatives précédentes n’avaient pas vraiment eu de succès. Je voudrais que vous commenciez par nous raconter votre arrivée sur la série, puisque vous l’avez rejointe après son lancement, même si cette arrivée était prévue...

En fait l’histoire est simple. Georges [Desmousceaux], mon co-auteur historique avec qui j’avais écrit toutes les sagas, était l’un des créateurs de la série. Moi, j’essayais parallèlement de lancer une fiction d’access, je trouvais ça intéressant, je n’avais jamais fait d’access et j’avais envie d’en faire. Cela ne s’est pas fait, je me retrouve sans travail. C’était en juillet 2004 et je me dis : ‘‘je vais aller bosser sur « Plus belle la vie » parce que j’avais vraiment plus de thunes’’ !
J’arrive tout début septembre en même temps que les premiers chiffres d’audience qui étaient très mauvais – en tout cas ils étaient estimés très mauvais à l’époque – 1,5 millions de téléspectateurs. L’écriture n’était pas dirigée par un auteur, et une des réflexions de la chaîne a été qu’il fallait mettre un auteur à la direction de l’écriture. Il fallait quelqu’un qui soit déjà là, parce que vu que c’était le Titanic, ça allait être dur de faire venir une grosse pointure sur l’affaire ! J’étais là... Logiquement, cela aurait du être Georges, mais je crois qu’à ce moment là il n’en avait pas vraiment envie. En même temps c’était très bien pour moi qu’il soit là, donc on l’a fait ensemble.

Et vous aviez déjà vu une série quotidienne avant ?

Jamais ! C’est ce qui est extravagant dans cette histoire un peu idiote, d’ailleurs. Je dis ‘‘je sais faire’’ – il faut toujours dire ‘‘je sais faire’’ – alors que je ne savais absolument pas faire ! Et c’était un peu une course contre la montre au vu d’une des premières décisions qui a été prise... Très concrètement, on diffuse cinq épisodes par semaine, donc vous comprenez bien qu’il faut en écrire cinq par semaine. A priori, vous avez une marge de sécurité. A l’époque, c’était 80 épisodes d’avance sur la diffusion. Donc vous avez 60 épisodes d’avance sur le tournage, ça vous laisse une petite marge. La décision qui est prise, c’est que, constatant que les épisodes d’avance ne sont pas bons, on va en jeter 20 ou 30 à la poubelle, parce que si on continue à diffuser ce truc là, ça n’ira pas du tout. Donc, on se retrouve complètement au cul du camion, pour parler vulgairement. C’est-à-dire qu’on ne peut pas se permettre de prendre même une journée pour réfléchir. Penser est interdit, il faut produire. N’importe quoi, mais produire, fournir des trucs à la machine !
Là, je me dis comment on fait, par quel miracle, pour écrire 5 épisodes en une semaine – c’est-à-dire l’équivalent d’un long-métrage. Pour les dialogues il y a une équipe, mais rien que les histoires... Moi, je sais écrire cinq épisodes de 90 minutes en un an et demi, tranquillement, sans me mettre la pression !
Sauf qu’il y a une telle panique générale que je dis ‘‘je sais faire, laissez-moi faire’’ ! Mais je ne sais pas. A ce moment là, j’improvise un peu, et ça donne cet objet un peu étrange. Mon analyse, à ce moment là, c’est que les gens n’allaient pas se reconnaître dans cette chronique d’un quartier, la petite vie de ces gens d’un quartier, d’autant qu’ils ne sont plus habitués au coté un peu cheap d’une fiction quotidienne, aux décors, etc. Par contre, les gens connaissent la saga de l’été. Mettons les ingrédients d’une saga de l’été dans une fiction quotidienne, avec à peu près le même rythme et voyons ce que cela donne.
Et cela a donné des serial-killer, du policier, des courses poursuites, etc., avec des moyens d’un soap de daytime. Ca a donné cet objet un peu étrange qui a rencontré très miraculeusement, mais j’en suis ravi, le succès.

Vous nous racontez votre arrivée dans cet attelage un peu branlant qu’est alors la série. Mais qu’est-ce que vous y aimez ? Sur quelle base vous vous dites que vous pouvez construire ?

D’abord, j’avais lu les scénarios avant la diffusion et j’avais dit à Georges : ‘‘c’est génial, je suis sûr que ça va marcher !’’. Donc voilà !... Et après, à l’image, ça me saute à la gueule que ce n’est pas très bien, que c’est très mou et que cela ne va pas marcher ! On a été tous surpris de ce passage de l’écrit à l’écran : il ne se passait rien à l’image parce qu’on n’avait pas le temps au tournage de découper les plans, de trouver la psychologie...
Mais il y avait une base très, très forte. En effet, dans un soap quotidien, l’un des éléments important, c’est le quartier, c’est le milieu. On avait quand même quelque chose qui a permis de rattraper la sauce : on avait un quartier, le Mistral, bien identifié, qu’on avait envie de voir à mon avis, et des personnages plutôt sympathiques et ancrés dans un milieu semi-populaire qui correspond à peu près à notre public. C’est-à-dire qu’en France, on a souvent l’impression que ce que les gens ont envie de regarder, c’est des gens un peu au-dessus d’eux, socialement. Mais pas les riches, ni les pauvres non plus. C’est le sentiment qu’on a, ce n’est peut-être pas vrai, mais c’est comme ça. On a donc ce fond là. Ce qui nous manque, c’est des histoires, des rebondissements, et des opposants – il n’y a pas de méchants. Donc j’essaye d’amener ça. Il y a un comédien qui est la pour deux jours, pour un petit rôle et je me dis ‘‘ça va être notre JR’’. Il devient ce personnage un peu particulier de Charles Frémont avec les qualités et les défauts de jeu du comédien.
Donc tout cela c’est du bric à brac rigolo !

On connaît de « Plus belle la vie » la structure scénaristique très précise de ses épisodes. Qu’est-ce qui est en place de cette structure au moment où vous arrivez sur la série, et comment l’affinez-vous ?

Un épisode de « Plus belle la vie », c’est 22 minutes de durée, dix-sept séquences. Cela avec trois intrigues : une intrigue A qui est l’intrigue principale qui va durer deux-trois mois, plutôt policière, et qui porte tous les débuts d’épisode et tous les cliffhangers, le tout en huit séquences. L’intrigue B est soit une intrigue sentimentale soit sociétale. L’intrigue C est soit une ‘‘queue’’ d’intrigue B, ou alors de la comédie bouclée ou de la vie quotidienne.
Mais à l’époque, il n’y a pas eu autant de réflexion. Il y a trois histoires par épisode, mais toutes sont de l’ordre de la chronique, et il n’y a pas l’idée qu’il faut toujours commencer par une histoire A, c’est-à-dire par l’histoire la plus forte de l’épisode, et terminer par un cliff’. On n’a pas du tout, à l’époque, la culture du cliff’.
Lorsque l’on commence à retravailler l’écriture, on se dit, et cela va contraindre notre forme narrative, qu’on veut tous les soirs un cliff’ très fort, à la limite du rocambolesque. En gros, on veut terminer tous les soirs sur un personnage qui a un revolver sur la tempe – ce qui est un peu trop pour un soap quotidien, en fait, et cela produit un effet un peu bande-dessiné. Mais on a cette volonté là, on va le construire et le public va y adhérer.
La grosse différence, à mon avis, entre « Plus belle la vie » et d’autres soaps, c’est qu’il va à l’encontre d’une règle fondamentale qu’on trouve à la base du genre et qui explique, à raison, que l’important dans un soap, ce sont les personnages. Il faut préserver les personnages, et l’histoire n’est qu’un moyen de mettre les personnages en valeur. Comme je ne le sais pas, à l’époque, et que je suis assez con, je fais exactement le contraire ! C’est-à-dire que les personnages sont plastiques et sont au service d’une histoire. Et ça donne un objet assez bizarre.

Comme vous l’avez dit, la série s’est beaucoup structurée autour de ces intrigues A, celles qui mettent en scène serial killers, virus meurtriers et plus improbable encore. Comment leur formule a été définie ?

Au doigt mouillé ! On se retrouve en novembre 2004 en séminaire, et je propose deux solutions. J’explique que je pense que la série doit être portée par de grosses histoires pour pouvoir faire des cliff’ et j’en propose deux : la bonne, de mon point de vue, et la mauvaise. Mon raisonnement étant de leur offrir le choix avec une option tellement mauvaise qu’ils vont prendre la bonne !
La bonne, mais peut-être avais-je tord, c’était l’histoire d’un médecin serial killer qui hypnotisait les gens à distance. La mauvaise, c’était qu’on découvre que François Marci, qui est l’un des personnages important de l’époque, est en fait le vrai père de Juliette, qui sort à ce moment là avec son fils – je trouvais ça vraiment pas bien !
On va hésiter parce que cela définit le type d’intrigues : est-ce qu’on est dans du policier, ou dans de l’intrigue familiale un peu invraisemblable ? Et c’est la première formule qui est sortie du chapeau à la suite de ce séminaire...

Un des gros travers dans lequel peut tomber le soap quotidien, c’est la starification excessive de certains personnages – nous avons évoqué plus tôt dans la soirée « Santa Barbara » et ils sont complètement tombés dedans. L’avantage de ces intrigues A qui se succèdent les unes aux autres est qu’elles ont permis une rotation permanente des personnages mis en avant. C’était une volonté bien consciente de votre part de l’éviter ?

Oui. Je plaide l’idiotie, mais pas toujours quand même ! Si vous voulez garder le pouvoir, c’est nécessaire, en tout cas en France. Aux Etats-Unis les comédiens sont salariés sur un, deux, trois ans, ici pas du tout, on n’a pas le droit de faire ça. Ici, les comédiens sont rémunérés au cachet, jour après jour. Bien sûr il y a une forme d’engagement sur leur présence, mais si vous ne leur donnez pas les uns après les autres des choses intéressantes à jouer, vous allez avoir votre fond de personnages qui va disparaître. Et si vous construisez votre série autour d’une poignée de personnages, ils vont prendre le pouvoir sur l’écriture. Au final c’est comme la vie, chacun est au centre à un moment donné. C’est pour cela, à mon avis, qu’en France les séries feuilletonnantes ont plus d’avenir que les séries avec un héros : le personnage principal, c’est le concept.

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Sullivan Le Postec et Olivier Szulzynger

Du point de vue des coulisses, l’un des éléments intéressant de l’écriture de « Plus belle la vie », c’est qu’on y a remis en place quelque chose qui ne s’était pas vu depuis les premières années de « PJ », c’est-à-dire un atelier d’écriture. Comment tout cela s’est-il monté ?

En effet, Frédéric Krivine avait créé un atelier pour « PJ », en se disant qu’en travaillant ensemble, en écrivant ensemble, ils allaient être plus forts. C’est un vrai vent de liberté qui souffle à cette époque. Il se trouve qu’au même moment, je suis directeur de collection d’une autre série qui se passait dans une maternité et qui, pour plusieurs raisons, notamment économiques, ne verra pas le jour : les épisodes ont été tournés mais jamais diffusés.
Je recrute plein d’auteurs (qui vont d’ailleurs par la suite écrire sur « Plus belle la vie ») pour travailler en atelier. On a plein de temps, on a quatre épisodes de 52’ à écrire, on est six et on a plusieurs mois pour le faire. J’essaie donc d’expérimenter des techniques sur les manières d’écrire à plusieurs. Par exemple, est-ce qu’on reste autour d’une table à discuter toute la journée ? Ou alors on se divise par petits groupes qui vont bricoler chacun dans leur coin puis revenir tester des choses en commun ?
Donc même si tout cela n’a jamais vu le jour, quand j’arrive sur « Plus belle la vie », je sais quand même animer un atelier d’écriture, grâce à ça.
Il faut comprendre qu’en septembre 2004 on est très vexé : tout le monde se fout de notre gueule, on est mal on est furieux, et on se dit : ‘‘on va leur montrer à ces connards qu’on peut quand même s’en sortir !’’. J’annonce aux auteurs que, manque de chance, on va travailler ensemble tous les jours. Avant, ils se réunissaient une fois par semaine et entre-temps chacun travaillait dans son coin sur la base de ce qui avait été plus ou moins réparti. Et j’annonce aussi qu’il y aura très peu d’écriture. C’est- à dire qu’on se met d’accord oralement et qu’il y a simplement, une fois par semaine, un petit document, un petit séquencier, pour rendre compte d’où on en est (chacun écrit à peu près quatre pages par semaine).
En effet, un des gros problèmes en France c’est qu’on produit énormément d’écriture inutile. C’est-à-dire qu’il y a dix versions de synopsis, quinze versions de séquencier, etc. Les gens sont très contents, ils ont pondu des textes, mais ceux-ci ne sont pas utiles. Quand vous êtes dans un soap quotidien, tout doit servir. Et de toute façon, si vous écrivez trop, personne ne peut le lire.
Au départ il y avait trois groupes d’auteurs qui ne se rencontraient jamais. Deux groupes sont restés, celui des histoires et celui des dialogues, que j’ai fait se rencontrer. En effet, avant que j’arrive sur la série, j’avais des copains dans les trois groupes qui se plaignaient des autres. On me disait : ‘‘ceux d’à coté travaillent atrocement mal, on est obligés de tout refaire’’. Et à coté quelqu’un d’autre disait ‘‘ceux d’à coté refont toutes nos histoires ce qui fait qu’ils nous foutent en l’air le feuilletonnant, on n’arrive pas à travailler’’. Donc il a fallu trouver des moyens pour que les équipes soient solidaires. Il y a eu des réunions régulières entre les deux équipes, chacun critiquant, si possible de façon constructive, le travail de l’autre.

Je rebondis sur ce que vous disiez il y a une minute, en évoquant ces textes intermédiaires que vous avez pu éviter d’écrire. Peut-être que je me trompe mais ma perception c’est que c’est beaucoup les chaînes qui les demandent, ces documents.

Oui, en effet.

Donc comment ça se passe avec France 3 ?

Ce qui se passe c’est qu’à ce moment là arrive un nouveau directeur de la fiction qui nous dit une chose : ‘‘arrêtez d’écrire !’’ C’est une énorme bouffée d’oxygène suscité par la chaîne et par un changement au niveau de la direction de la fiction. Sans cela, rien n’aurait été possible.

Comment sont organisées vos deux équipes ?

Les auteurs restent les mêmes. L’une des équipes, à partir d’une histoire très vague, sur quelques lignes, invente les synopsis et les séquenciers au fur et à mesure chaque semaine. Je tiens beaucoup à cette notion d’improvisation – on ne sait jamais comment nos histoires vont se terminer, ce qui fait que quelque fois cela se termine en eau de boudin. Je défends le fait qu’il faut se surprendre soi-même pour surprendre les autres. C’est ma méthode d’écriture, qui n’est pas du tout rassurante pour les autres. Il faut foutre les personnages dans une situation impossible, se dire ‘‘putain, on a réussi à faire une semaine, mais la semaine prochaine ils sont dans une telle merde qu’on arrivera jamais à les sortir de là !’’ pour finalement reprendre et essayer de relever ce défi, semaine après semaine.

Votre rôle c’est donc aussi de faire la transition entre ces équipes...

Toutes les semaines, j’ai une réunion avec les dialoguistes – je suis aussi le ‘‘chef’’ des dialoguistes – et je vais avec l’un des auteurs des séquenciers leur vendre le travail de la semaine en leur disant ‘‘mais non ce n’est pas trop nul, vous verrez qu’on peut s’en sortir et trouver la psychologie de la chose !’’
Parce qu’il y a une des équipes qui est dans l’extravagance, où tout est permis, à peu près, tout en restant dans le cadre, et qui se marre tout le temps. Et l’autre qui doit dialoguer avec vérité et trouver l’humanité des délires inventés par les autres. Toutes les semaines il y a cette réunion là et les dialoguistes passent au crible tout le travail sur les séquencier, disent ‘‘attendez, cette séquence c’est n’importe quoi, il faut la revoir’’, et on trouve en direct les solutions. Ensuite, une fois que les dialoguistes ont travaillé, c’est au tour des séquenceurs de lire les textes et de dire ‘‘attention, là l’intention n’a pas été comprise’’. Chaque équipe fait, de façon participative, la direction littéraire de l’autre.

Comment gérez-vous le poids de la continuité, qui peut devenir très compliqué à gérer sur un soap quotidien ? Ca peut amener à des situations compliquées...

Oui... On a souhaité deux fois le quarantième anniversaire de Blanche ! Les auteurs bougent, changent, moi par exemple je suis parti. Il y en a qui sont là depuis le début, comme Georges ou Marielle. C’est vrai qu’on oublie, on en est à 1000 épisodes. Il y a des novélisations qui existent, il y a des résumés, il y a des gens qui sont là pour nous rappeler des choses, mais on perd beaucoup, c’est inévitable. Surtout qu’on est dans un rythme où il y a énormément d’événements. On consomme beaucoup plus de cartouches que la plupart des soaps quotidiens. On n’est pas sur un rythme hyperrapide, car il n’y a que 17 séquences par jour ce qui n’est pas énorme, mais il y a beaucoup de retournements. La difficulté c’est de ne pas complètement perdre nos personnages.

Une des caractéristiques de la série, c’est que la mécanique dont nous avons parlé n’a pas cessé d’être affinée. Vous avez constamment recherché la meilleure formule. Comment se font ces évolutions ?

Il y a des séminaires où on essaye de réfléchir, donc les décisions sont collectives. J’ai toujours défendu l’idée qu’il fallait expérimenter, quitte à se planter. De toute façon, nous sommes actuellement très, très au-dessus de notre audience minimale. On peut se permettre, de temps en temps, de perdre deux-trois points sur une histoire ratée pour voir jusqu’où on peut aller et pour surprendre notre public, afin qu’il ne soit pas toujours dans ses pantoufles.

Comment justement vous intégrez-vous les retours du public ? Est-ce que cela rentre dans votre réflexion ?

Quand le public réagit, les histoires sont déjà écrites. Avant de partir, Dieu merci, j’ai retrouvé une avance donc l’écriture est éloignée de la diffusion. Il y a des études, et d’autres retours, même si je pense qu’il faut se méfier de certains d’entre eux, tels que le forum (sur France3.fr, NDLR). Il y a une question qui nous a beaucoup agités, c’est la question du fantastique dans cette série. C’est une option qui aujourd’hui est abandonnée. Il y a eu une première histoire qui était à mon sens plutôt réussie mais qui a quand même un peu gênée le public. La deuxième a été ratée, pour plein de raisons, et elle n’a vraiment pas plu au public. Je pense que c’est une direction dans laquelle la série n’ira plus.

Une des évolutions intervenue est exceptionnelle pour un soap quotidien. C’est le moment où cela marche tellement qu’on vous dit ‘‘Et si on faisait un prime à la fin de l’année ?’’. Comment cela s’est passé ?

« Plus belle la vie » fait 5,5 millions de téléspectateurs tous les soirs. Le prime de France 3 est à 2,5 millions. Donc moi je n’ai pas trouvé cela étonnant quand on m’a demandé de faire un prime puisque le prime de France 3, c’est en fait déjà « Plus belle la vie » ! Ca n’a pas fait plaisir mais c’est la vérité !
C’est assez marrant à faire. J’ai écrit le troisième qui va passer prochainement [1]. On essaye à chaque fois, dans nos contraintes, de bricoler une histoire autour de notre univers, avec des moyens qui ne sont pas ceux d’un prime habituels mais qui sont globalement les moyens de « Plus belle la vie ». Je pense que la chaîne en voudrait plus, mais on est à la limite, en terme de fabrication industrielle, de ce qu’on sait faire. On en fait déjà 260, vous en rajoutez trois ou quatre, et bien cela a du mal à rentrer dans la machine. Surtout qu’on se prend beaucoup la tête. On essaye que ce soit mieux que d’habitude.
Le premier prime, on était très près du « Plus belle la vie » ordinaire avec une histoire et trois histoires secondaires. Honnêtement, ce n’était pas tellement convaincant – même si j’aimais bien l’histoire principale. Il y a eu une seconde soirée dans laquelle on a enfermé des personnages dans une maison, mais en même temps on n’avait pas les moyens d’aller jusqu’au bout. On n’a pas réussi à tourner tout ce qui était prévu. Mais je crois que c’était pas mal quand même, je n’en sais rien au fond. Là, c’est une autre histoire autour d’un personnage qui revient. Un personnage qu’on a tué. Là on est vraiment dans les règles du soap : on tue les personnages et on les fait revenir !

On disperse leurs cendres et malgré tout, ils reviennent !

Oui, c’est un jeu. J’espère que ce sera convaincant !

A votre avis, est-ce qu’il y a quelque chose qui peut arrêter « Plus belle la vie » ?

Sarkozy ! (rires) L’interruption de la pub sur France Télévisions est un problème. « Plus belle la vie » est un programme qui rapporte beaucoup plus d’argent qu’il n’en coûte à la chaîne. En gros, pour le faire de façon caricaturale, « Plus belle la vie » finançait Taddeï. Aujourd’hui la pub disparaît. La série va rester parce qu’elle porte et l’audience, et l’image de la chaîne. Mais on a une grosse inquiétude sur le financement à venir du service public. Cela dit pour l’instant, je vous rassure si vous étiez inquiets, « Plus belle la vie » ne craint rien. Elle est signée pour trois ans. J’espère mourir avec « Plus belle la vie » toujours à l’antenne, c’est trop drôle !

Je propose maintenant aux membres du public qui le souhaiteraient de vous poser une question...

Est-ce que vous pensez qu’il y a de la place en France pour un deuxième soap quotidien ?

Oui, bien entendu ! La preuve c’est qu’il y en a plusieurs en Angleterre, en Allemagne. Pourquoi il n’y aurait pas la place en France ? Le problème, je crois, c’est qu’on ne tire pas suffisamment les leçons du succès de « Plus belle la vie ». Là, je suis très inquiet pour la survie du 26’ en France. On est dans l’attente de ce que va donner « Seconde chance », mais c’est en baisse. Si « Seconde Chance » n’arrive pas à rester à 16, 17, 20% de part de marché, j’ai peur qu’il n’y ait pas une nouvelle tentative de soap.
Oui, il y a de la place, à condition de ne pas faire n’importe quoi. Il y a beaucoup de problèmes de programmation. C’est très dur, il faut trouver la bonne case et le programme qui va avec. Par exemple « Seconde Chance », c’est un programme qui mériterait d’avoir une seconde ou un troisième chance, mais c’est un environnement très urbain, très parisien, très bourgeois qui raconte des histoires de travail. A 19 heures, c’est un programme qui aurait ses chances, mais à 17h30, alors qu’il y a des personnes âgées, des inactifs et des enfants devant la été, ça me semble difficile...

Sur « Plus belle la vie », vous avez expérimenté l’écriture en atelier. Est-ce qu’on va les voir se développer en France sur d’autres séries, à l’américaine ?

On se heurte à d’énormes problèmes de financement. Sur « Plus belle la vie » l’écriture est très bien financée grâce au nombre d’épisodes. Pour pouvoir tenir un atelier d’écriture, il faut que les auteurs, pendant un an, soient en mesure de consacrer la majorité de leur temps à cette série. Or, vous ne pouvez pas prévoir si le projet va vraiment se faire et si vous aller vraiment y passer un an, ou deux ou trois. Par ailleurs, si les auteurs sont bien payés en France, ils le sont beaucoup à la diffusion, peu à l’écriture. Et les paiements sont à l’épisode, par exemple 25000€ pour un 52’, qu’il y ait un auteur, ou deux ou cinq. Or, vous n’allez pas cinq fois plus vite avec cinq auteurs. Vous n’allez même pas forcément plus vite, vous avez plus de qualité. Le gros obstacle est financier...

Merci d’avoir répondu à nos questions.

Propos reccueillis le 8 octobre 2008.

Post Scriptum

Ne manquez pas le prochain événement Premium TV !
Une leçon de réalisation et de scénario par Hervé Hadmar sur « Les Oubliées » !

C’est un événement aussi spectaculaire qu’inédit que proposent les Evénements PREMIUM TV le 10 décembre 2008 à l’Entrepôt pour leur troisième soirée de la saison 2008-2009 : une leçon de réalisation et de scénario par Hervé Hadmar.

Le principe en est simple : le réalisateur et scénariste des « Oubliées » commentera le sixième et dernier épisode de la série télévisée en même temps que celui-ci sera projeté à l’écran ! Une sorte de commentaire audio comme on en retrouve sur tous les DVD aujourd’hui ? Non, bien mieux ! Profitant des deux heures de la leçon, Hervé Hadmar pourra stopper l’image, revenir en arrière pour décrypter une scène ou encore répondre en direct aux questions du public !

Cette expérience unique dans l’histoire de la fiction télévisée française, en partenariat avec Cinétévé, permettra à chacun de mieux comprendre le processus créatif et artistique propre aux Oubliées et d’appréhender au plus près la vision d’un remarquable auteur de la télévision française.

> Tout savoir sur la leçon de réalisation et de scénario d’Hervé Hadmar le 10 décembre 2008 à l’Entrepôt.


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