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Deor
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Texte du 30/01/06 de Cesare Battisti
» 30.01.2006 » 20:14:46
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Petit rappel:
Condamné par contumace en Italie, lors d'un procès pour le moins trouble (certains aveux auraient été obtenus sous la torture, par exemple), Cesare Battisti a reçu l'asile politique en France. Mitterand avait, en effet, promis la protection de la France aux membres des Brigades Rouges (ou consorts) qui avaient renoncé à la lutte armée. Dès l'arrivée au pouvoir de Raffarin, en 2002, cette protection a été levée, répondant aux demandes d'extradition du gouvernement Berlusconi.
Cesare Battisti, alors rangé en France (écrivain plutôt connu de polars, primé dans des festivals) est alors parti en cavale.

Voici un texte, qu'il vient d'écrire, dans lequel il revient sur les "années de plomb" (de 1968 à 1975, je crois) en Italie, quand un climat de terreur d'Etat (attentats sanglants, répression brutale, torture, etc.) régnait et quand une frange de la jeunesse italienne, idéaliste avait pris les armes.

Désolé si le texte est un peu touffu.
Si certaines références vous manquent, demandez toujours, ou allez faire un tour sur Google. Les sites qui parlent des années de plomb ne manquent pas.


« Si l’Empire peut utiliser des technologies orwelliennes de répression, ceux qui vivent à la marge ont les dieux du chaos de leur côté »

Deor
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Re : Texte du 30/01/06 de Cesare Battisti
» 30.01.2006 » 20:16:17
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TEXTE DE CESARE BATTISTI, 30 JANVIER 2006

68 ou années de plomb ? L’anomalie italienne

Je n’ai aucunement l’intention de fournir une nième analyse des années de plomb. Je ne le pourrais pas. Parce que je suis partie prenante, que je ne suis pas un historien et surtout parce qu’il m’est objectivement impossible de répertorier une blessure qui n’est toujours pas cicatrisée dans le corps social italien. Mais si je m’aventure sur ce terrain glissant, c’est parce que depuis que j’ai fui l’Italie en 1981, pendant mes vingt-quatre années d’exil politique et avec l’activité littéraire qui s’en est suivie, j’ai sans cesse eu à répondre à ces mêmes questions : « Pourquoi es-tu réfugié ? Comment est-ce possible trente ans après ? Que s’est-il passé dans L’Italie de 68 ? » Tachant d’y répondre, j’ai toujours eu l’impression de ne pas donner la bonne explication. Je ne m’y prenais pas bien et il est certain que ma situation de réfugié m’empêchait d’être clair. On voit mal lorsqu’on est encore en pleine course.
À présent qu’il ne me reste plus rien à défendre et que plus personne ne me pose ces questions, je tente à nouveau d’y répondre, en prenant conscience que la nature de ce passé récent est bien trop complexe pour être résumé en quelques points. Nombre d’intellectuels et d’artistes ont essayé de comprendre et d’élucider cette période mais, malgré l’avantage du recul, ils ont tous échoué. Les uns se fourvoyant dans des contradictions, les autres cédant à la partialité. Films, livres, documentaires et débats multiples… Nous avons tout eu sur ces incompréhensibles années 70. Mais le bruit sourd d’une pièce manquante nous ramène toujours à la question première : « Qu’est-ce que cette anomalie italienne de 68 ? » Conflit dont les issues s’attardent pendant que l’Histoire doit attendre pour connaître les raisons qui l’ont déclenchée. D’ici là, pour ceux qui veulent savoir, force est de faire avec les témoignages de ceux qui y étaient, et de croire qu’ils faisaient des efforts sincères pour regarder les faits avec distance. C’est ce que je vais essayer de faire. Mais pas tout seul.

Dans cette rapide exploration du panorama politique italien qui accoucha de cette anomalie au sein de l’Europe d’après 68, que l’on nomme « les années de plomb », je vais prendre appui sur trois points. Mon engagement dans le mouvement des années 70, et le rôle que mon environnement familial y a joué (une famille communiste, militante de la première heure et mon frère aîné élu sur les listes du PCI). Surtout, j’irai largement puiser des arguments chez des auteurs qui n’ont jamais caché leur refus clair et déterminé des choix politiques, armés ou non, de la rébellion qui déferlait dans les rues italiennes. Ainsi et parmi d’autres, Pier Paolo Pasolini, Sandro Penna, Mario Tronti. Je regrette de ne pas pouvoir citer avec précision les dates de parution de leurs articles ou de leurs propos, mais je ne suis pas en condition de me procurer ces données. Je ne peux donc compter que sur ma mémoire. J’espère que les intéressés me pardonneront. Si j’ai choisi ces auteurs, c’est avant tout parce que j’ai toujours admiré leur capacité critique. C’est aussi, parce qu’en vertu de leurs positions franchement hostiles à notre aventure armée, je me mets ainsi à l’abri de toute tentation de partialité.
Je le répète, je ne suis pas en condition de fournir tous les repères biographiques. Tout d’abord, je suis en cavale et les bibliothécaires ont une excellente mémoire visuelle. Et puis je doute de trouver là où je suis les documents qui m’intéressent. Mais surtout, je ne veux pas me retrouver devant une étagère consacrée à la très riche production de ces auteurs. Je finirais par perdre de vue mes propos initiaux, allant de titre en titre, suivant les auteurs d’une époque à l’autre, de la parole qui dit à la réflexion qui interroge. Le plaisir de la relecture. Tout cela est bien beau et fort intéressant, mais cela ne me faciliterait pas la tâche de parler sans crainte et de tout raconter à mes amis lecteurs. Nous savons tous que c’est justement lorsque l’on ne se prend pas au sérieux qu’on parle vrai pour que tout le monde comprenne. Pour cette raison, au lieu de plonger dans l’œuvre réfléchie, je considère plus efficace de m’en tenir à l’expression plus directe d’articles et de quelques discours improvisés à l’époque par ces mêmes auteurs. L’analyse des comportements n’est pas mon domaine. Je suis un romancier et je me limite à explorer les sentiments. J’ai conscience qu’il n’est pas évident pour moi de s’attaquer aux années 70 avec les propos que je viens de tenir, mais je me sens plus que jamais libre de parler à ceux qui veulent savoir. Je n’aurais pas peur, au bénéfice de la clarté, de recourir à la facilité, au superficiel. Si c’est fait intentionnellement, cela peut-être un formidable moyen d’expression, lorsqu’on a des choses à dire. À quoi bon remplir page sur page dont l’une n’est que l’explication de l’autre. Si cela était littérature, j’écrirais un roman par jour. J’aime écrire, m’abandonner à la perversion de l’écriture, jouir du plaisir obscène d’attraper enfin le mot qui passe et repasse comme la mouche, lui arracher adroitement les ailes et tout ce qui dépasse de sa nudité primaire. C’est comme ça que je veux aborder mon explication de cette époque pour la partager avec ceux que j’aime et que, pour la plupart, je n’ai jamais rencontré. Ne vous attendez donc pas à des discours éloquents ni à la parole Unique. La vérité n’a pas de place ici.
Laissons la vérité alimenter la force prodigieuse de la jeunesse ou creuser l’aveuglement des plus grands. Hormis les allumés qui la balancent à tout moment et les illuminés qui la dénient par principe, la vérité va bientôt se retrouver au chômage. Franchement, j’ai du mal à imaginer une société sans vérité. Elle est indispensable. Ce n’est pas parce qu’il y a un tas d’imbéciles qui la voudrait Une, Seule, Absolue, barbue comme Dieu, qu’on va jeter la vérité à la poubelle. Il est bien possible que trois quarts du monde n’ait jamais été touché par la bonté divine, mais quelle personne pourrait sincèrement dire de n’avoir jamais eu son petit moment de vérité ?
Enfin, nous avons tous goûté à ce fabuleux moment où le monde était à nous parce qu’on avait trouvé notre vérité. Sauf, peut-être, quelques malheureux nés et « éduqués » par un gourou du plateau du Larzac qui, le pauvre, pour y toucher un instant a d’abord dû enterrer son père. Pas grave, pour sauter sur la vérité et foncer avec elle le temps d’un tour de manège, il n’y a pas d’âge.
La Vérité n’existe pas et c’est bien cela sa force. Un sentiment, des émotions, une idée, elle est toute cela en même temps et se laisse modeler comme chacun la veut en fonction de ses nécessités. C’est alors qu’elle cesse d’être une abstraction, elle agit sur le sujet, elle existe en lui, mais elle a une force propre. Il arrive parfois que, prise de vitesse, elle perd de vue le sujet de son existence et tombe sec sur place. Voilà pourquoi parfois on trouve de la vérité morte un peu partout, sur un livre d’histoire, dans les pétales d’une rose, au beau milieu d’un code pénal, d’un journal oublié sur un banc…
Et parlant Vérité, je vous ai refilé le premier mensonge.

Je ne veux pas remonter trop loin en amont, mais il m’est impossible d’aborder les années de plomb sans dire deux mots sur la Démocratie Chrétienne. Un parti qui, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, gouverna, sans interruption, l’Italie durant un demi-siècle.
À savoir que dans les années 20, l’Etat fasciste de Mussolini se bâtit sur la petite bourgeoisie et la classe paysanne d’aspiration bourgeoise. C’est sur cette même base électorale que se constitua l’Etat démocrate-chrétien à la fin de la deuxième guerre. Bien avant, lorsque l’ex-socialiste Mussolini tentait la première réelle unification du jeune état italien, cette petite bourgeoisie et ces paysans religieux formaient un monde lié, disposant d’une même morale et d’une même rhétorique. Cet univers, bien ancré dans son contexte culturel, ne produisait pas forcément des valeurs négatives. Il exprimait un modèle de vie sans doute critiquable mais au moins réel. Par la suite, arraché de son contexte et brutalement projeté dans une dimension nationale, il donna naissance à la thématique négative et répressive qui fut à la base du succès de Mussolini puis de la Démocratie Chrétienne.
Les Démocrates Chrétiens (DC, parti crée du jour au lendemain par les forces alliées pour barrer l’avalanche communiste au delà du rideau de fer) ont toujours assuré qu’ils n’avaient rien en commun avec le fascisme d’hier. C’était vrai dans la forme, c’était essentiellement faux dans les fondements même de leur politique. Après la loi d’amnistie, approuvée par Togliatti, le chef du PCI de l’époque, les plus insignes représentants du peuple n’eurent plus qu’à troquer leur chemise noire par une chemise blanche au collet amidonné. Pendant que l’administration locale reluquait les préfets matraque, le pouvoir central mettait en avant quelques « humanistes » (voir De Gasperi, pilier de la DC) pour couvrir et recycler en douceur les plus fidèles collaborateurs de l’ancien régime. Certains de ces collaborateurs resteront à la tête du Gouvernement Italien jusqu’aux années 90. Ces retournements de veste, corroborés par l’inépuisable financement des USA, leur a permis de prendre le pouvoir et ainsi de faire honneur à l’infâme accord de Yalta. Le royaume démocrate-chrétien n’était pas un bloc homogène avec un projet clair qui aurait fait de l’Italie un pays libre et solide. Seule leur versatilité politique et leur formidable agilité dans les alliances les plus disparates leur a permis de se maintenir au pouvoir jusqu’à l’aube du XXI° siècle. Et ceci malgré la forte opposition de la gauche. Voilà ce qui est impressionnant.
Ayant désormais le pays sous leur botte, ils se sont crus imbattables. Leur écrasante puissance électorale des années 50 et l’appui inconditionnel du Vatican les conduisirent à poursuivre, sous les allures d’une démocratie formelle et l’apparence d’un antifascisme verbal, une politique héritée de la période fasciste où se maintenaient les privilèges corporatistes masqués par une sorte de populisme à double face : un œil sur l’Europe du futur et l’autre, jamais avoué, sur la « nécessité » d’une démocratie policière.

Fort d’une base électorale inépuisable gavée de valeurs fictives, le pouvoir démocrate-chrétien étendit audacieusement son réseau clientéliste et criminel, sans nul scrupule, dès lors que l’objectif en valait la peine. Grâce à la caution du Vatican, cet état des choses semblait acquis pour l’éternité. Parti d’expression de la petite bourgeoisie, la DC nourrissait un profond mépris pour la culture, ressentie comme un phénomène assez proche de l’inanité et souvent semence de subversion. Ainsi, par la faute de leur trop visible arrogance, d’une corruption devenue norme d’Etat et de leurs puissantes organisations mafieuses, les démocrates-chrétiens se retrouvèrent en quelques années tel le Roi nu. Leur électorat s’était dispersé et le Vatican, éternel allié, n’avait plus d’argument pour contenir d’un côté les massacres d’Etat et de l’autre, les hordes de la nouvelle génération insurgée. Nous sommes alors au beau milieu des années 70. Les démocrates-chrétiens, sans jamais l’admettre publiquement, sont désormais conscients que leur pouvoir historique et concret ne coïncide plus avec le pouvoir réel. Mais ils tiennent, ils cherchent une solution.
Mais d’où venaient ces hordes sauvages de jeunes gens qui voulaient tout et tout de suite ? Cette question exige elle aussi un saut en arrière.
Au début des années 60, les plus pauvres parmi les plus pauvres des Italiens avaient encore un comportement archétype de la société des misérables. La pureté de leur indigence leur valait l’appellatif de sous-prolétaires. Ils étaient porteurs de valeurs anciennes, de vieilles cultures régionales et d’un modèle de rapports sociaux sans aucun lien avec les normes urbaines. Ils vivaient dans ses grandes réserves ou demeuraient encore des habits féodaux, oubliés de Dieu et visités par des candidats politiques en temps d’élection. Ils étaient démunis mais absolument libres. L’unique clef qui les conditionnait était leur pauvreté elle-même. Un élément qui leur appartenait en propre et qui était partie intégrante de leur monde. (Pier Paolo Pasolini, 1976). À la différence des ouvriers, ces sous-prolétaires s’étaient maintenus aux frontières de l’histoire bourgeoise. Ils demeuraient étrangers. Les plus pauvres des plus pauvres, les errants, les enfants de filles mères, les hommes et femmes abandonnés, tous ceux qui se trouvaient marqués dès leur naissance se rassemblaient à la marge de la marge de la société. Pour ces raisons, et jusqu’à la fin des années 60, celui qui savait s’adapter trouvait rapidement une place dans cette structure prévue par un ordre social quasi immémorial, précis et fatal. Dans cet univers, chacun s’appliquait à s’adapter à des activités inéluctables bien établies et identifiées à l’avance, en quelque sorte. Il devenait un bandit, un délinquant ou simplement un misérable.
Mais voilà que dans le boom économique des années 60, l’émigration massive de l’Italie profonde, ce réservoir électoral et de mains d’oeuvre, vint balayer les enceintes qui contenaient le peuple des pauvres dans les anciennes réserves. Par les brèches ouvertes, les flots de jeunes misérables se déversèrent dans d’autres territoires, peuplant le monde prolétaire ou bourgeois. Ce flux général engendra un nouveau spécimen de désadapté, dépourvu d’un propre modèle de vie, privé de tout repère.
Simultanément, l’esprit de la classe dominante, jusqu’alors contenu dans les frontières des citadelles urbaines, finit par pénétrer l’agglomération tout entière et même ses cercles les plus éloignés. En très peu de temps, un modèle de vie différent, jusqu’alors connu des seuls privilégiés, s’étendit à travers tout le pays, réduisant à néant les anciennes cultures locales, les rendant brusquement inutiles et grotesques, anéantissant les traditions, fossilisant les dialectes, ridiculisant les particularismes. Les très pauvres se retrouvèrent ainsi brutalement privés de leur culture, dépossédés de leur liberté et des modes de vie qui attestaient de leur existence au monde. Ainsi émergèrent une seconde sorte de désadaptés, qui vint s’ajouter à ceux qui avaient délaissé les réserves et aux autres qui y restaient.
C’est ici que se pose la question cruciale : que vont faire ces jeunes gens pour qui, désormais, l’appellation de « désadapté » est devenue insupportable ? Et bien, ils vont faire ce que font les fils des riches, les étudiants, modèles de réalisation sociale. Se pose cependant le problème des moyens. Il leur faut un logement, des habits, de la musique, une Vespa pour sortir le dimanche. Mais le vol, autrefois « reconnu » dans les réserves sous-prolétaires, n’est plus la solution. Ils n’en veulent plus, ils se sont intégrés dans une autre ambiance, ont accès à l’éducation : le vol est désormais mal vu. Sans compter qu’avec la nouvelle loi Reale (du nom du ministre de la Justice qui, en 1975, autorisa les policiers à ouvrir le feu sans qu’il y ait légitime défense) l’option criminelle est devenue une profession qualifiée, un privilège à frissons réservés au grand banditisme.
Cependant quelque chose d’autres vibre dans l’air, un nouveau territoire à explorer vers lequel ils tournent les yeux. Ces marginaux ont des amis étudiants qui parlent contestation, rappropriation. Leur langage est sans doute compliqué, mais la rage et le but sont les mêmes. Les étudiants viennent dans les quartiers accompagnés par des professeurs aux cheveux longs. Mirage fabuleux, il semble qu’on ne fasse plus de différence entre pauvres et étudiants. Et l’on se dit : « nous voulons tous la même chose ».

Ce type de rapprochement devint de plus en plus fréquent. Dans la rue, sur le lieu de travail, à l’école, ces nouveaux désadaptés, assoiffés de vie, côtoient quotidiennement les jeunes bourgeois lancés dans une violente polémique contre leur propre classe. Avec eux apparaissent aussi les nouveaux déshérités du Parti Communiste Italien, ex-militants, ouvriers, syndicalistes, membres du corps enseignants et même quelques cadres du parti, qui s’organisent en groupes, théorisent et prônent une nouvelle voie révolutionnaire. De cette triple rencontre naîtra la vague de violence politique qui noiera l’Italie des années 70.
C’est l’époque où un abîme s ‘ouvre entre le Parti Communiste Italien et l’Italie. Le grand et puissant PCI n’est plus qu’un pays séparé, (Pier Paolo Pasolini) une île peuplée de politiques professionnels dont le seul but est de mettre la main sur les leviers du commandement central. Cette nouvelle situation l’amène à instaurer, comme jamais auparavant, des relations serrées avec le pouvoir effectif de la DC. Des relations en forme de rapports diplomatiques, presque comme de nation à nation. Dans la réalité, les deux morales n’avaient rien de commun. D’un côté, une DC corrompue et de l’autre un PCI aux mains propres. Mais c’est précisément sur ces bases inédites qu’il devint impossible d’envisager un compromis réaliste qui sauverait peut-être l’Italie du désastre. Un compromis qui ne serait rien d’autre qu’une alliance entre deux Etats voisins, ou emboîtés l’un à l’autre.

Un pays divisé en deux blocs, aussi opposé que la DC et le PCI, ne peut pas espérer la paix et la construction. Face à cette impasse, les hommes du PCI, hommes de pouvoir eux aussi, recherchent naturellement la soudure avec le bloc d’en face, si différent soit-il. Ceci explique le fait a priori stupéfiant, mais en réalité profondément cohérent, que les hommes politiques de l’opposition, ayant toutes les preuves, ne dénoncèrent jamais les massacres gouvernementaux et les coups d’Etat qui débuteront en 69 avec le massacre de Piazza Fontana jusqu’aux 80 morts de la gare de Bologne à la fin des années 70. Car ces hommes, à la différence des intellectuels, font la différence entre vérité politique et pratique politique. Dans cette logique, il n’est pas question de partager ce type d’informations déstabilisantes, sinon avec ceux qui sont voués à la raison du politique, et à eux seuls. Ensembles, DC et PCI savent et se taisent. Ensembles, ils protègent avant tout le gouvernement italien.
Le choix de la loi du silence de la part du PCI, très proche d’une complicité passive, n’était pas irréfléchi. Ce fut un risque calculé. Le PCI renonça délibérément à l’éthique qui le distinguait des autres partis, et donc de l’appui inconditionnel de la base ouvrière, au nom d’une ferme croyance dans la stratégie politique et dans les principes formels de la démocratie, afin d’obtenir un possible partage du pouvoir central. Il n’est pas à exclure que, dans cette optique, les hommes du PCI se réservassent la possibilité de revenir publiquement sur les faits sanglants, une fois acquise une position de force au sein du gouvernement. Il s’agit là de l’application pure et simple du dicton qui affirme que : « La fin justifie les moyens ». Les résultats de cette stratégie se firent attendre et n’advinrent jamais.
Envahis par ce mutisme, les nombreux secteurs sociaux qui subissent depuis longtemps la présence sanglante des puissantes organisations criminelles, qui assistent aux bombes d’Etat, ainsi qu’à la violence politique pratiquée souvent par ses propres enfants, ne parviennent pas à comprendre ce qui se passe réellement dans le pays. Ne leur reste alors que la simple réaction d’accuser la totalité de la classe politique italienne. Ce fut dans ces circonstances que, même avec beaucoup de réticences, une minorité d’italiens, toute classe confondue, dans un premier temps, soufflèrent sur le vent de révolte qui balayait les rues. Il n’était pas rare qu’un vieux résistant, souvent déçu par le PCI, déterre son arsenal de guerre pour le remettre à quelque groupe armé.
Parmi ces jeunes, et aussi moins jeunes, qu’on nommera tout d’abord les « Anges » puis les « Terroristes », beaucoup possèdent un mécanisme raffiné qui mélange réactions sentimentales et intellectuelles. Ils ne s’arrêtent pas aux « armes de la critique et critique des armes ». Ils manipulent déjà l’idée de la « poésie des armes et arme de la poésie ». Ce sont des gens parmi tant d’autres qui travaillent sur le terrain. Ils sont nombreux et largement soutenus par le ras-le-bol général. Détruire pour reconstruire, ouvrir des espaces pour les remplir, travail créatif et non plus travail d’aliéné, centres socioculturels et non plus ces universités conçues comme usines d’élevage de force travail, ateliers à mesures humaines et moins de colosses multinationaux, plus de culture et moins de police. Ils parlent et ils expliquent. Si nécessaire, ils se battent face aux fascistes ou aux policiers, ou bien encore face aux manches de pioches empoignés à l’occasion par le service d’ordre du PCI. Ces jeunes sont habitués à lutter contre les assauts fascistes. Ils résistent aux matraques des policiers et ils ne reculent pas devant le sifflement des balles en caoutchouc. Mais quand, au lieu de caoutchouc, il y a du plomb, ces hommes croient alors, à tort, qu’il n’y a plus qu’un seul choix à faire : les armes ou la poésie. Cela est l’anomalie italienne.

Après 68, les valeurs de l’ancien univers agricole se vidèrent soudainement de leur sens. La gauche italienne ne sut pas comprendre ce phénomène et c’est pourquoi elle continua sur sa lancée. Comme si l’église, l’ordre, la moralité, le devoir du travail étaient toujours à la même place et que les vieux engrenages faisaient encore tourner la machine. Devenues obsolètes, ces valeurs survécurent dans un clérico-fascisme devenu désormais marginal. En revanche, d’autres valeurs surgirent et laissèrent envisager une ère nouvelle. Cette « bascule » des années 70, vécue par bien d’autres pays, prit une connotation très particulière en Italie. On pourrait oser dire, pour continuer à paraphraser Pier Paolo Pasolini, que l’après 68 consacra la première unification du pays autour de nouveaux modèles. Tandis que dans les autres nations, la situation nouvelle vint se juxtaposer à un édifice enraciné dans des unifications anciennes, de la monarchie aux révolutions bourgeoises et industrielles. En Italie, il y eut réellement un avant et un après 68.
Il n’existe donc aucune continuité entre le vieux et le nouveau « fascisme » italien. Le seul lien étant, peut-être, l’agressivité commune contre cette société de consommation sauvagement édifiée par le système de la corruption. La « révolution » des années 60 et 70 en Italie ne s’inscrit pas dans un mouvement de lutte des classes, mais dans une véritable mutation anthropologique. La classe politique ne comprit pas qu’elle était soudainement devenue un instrument du pouvoir résiduel au travers duquel un nouveau pouvoir réel détruisait le pays. Durant dix ans de vide de pouvoir, gouvernements corrompus et politiques incompétents avaient laissé les reines du pays à de hauts financiers sans scrupules, mafiosi souvent ex-complices du pouvoir qui venaient maintenant réclamer leur dû. La Démocratie Chrétienne faisait toujours acte de présence, mais elle était désormais consciente que son pouvoir historique et concret ne coïncidait plus avec le pouvoir réel.
La société italienne des trois dernières décennies n’était plus clérico-fasciste. Elle était devenue brusquement consommatrice et permissive. Mais nul ne signalait alors la différence entre bien être et développement. Un développement qui allait générer un génocide culturel sans précédent en Italie et dont les années 70 ne sont que la conséquence.
Dans cet nouvel état des choses, avec une droite et une gauche aveugles aux mutations du pays, et pour qui tout ce bouleversement validait la poursuite d’une criminalité d’Etat qui taisait son nom, un dialogue entre les pouvoirs DC-PCI et le mouvement contestataire était devenu impraticable. Cette incommunicabilité est un des points de départ de la tragique course aux armes. Car désormais le mouvement contestataire savait que le maintien de la classe politique qui était à la tête du pays n’était plus possible.

Ce qui s’est produit en Italie à partir des années 70 est un dramatique vide de pouvoir. Non pas un vide législatif mais un vide dans la manière de gouverner. Il y avait bien des ministres, mais ceux-ci n’avaient plus rien ni personne à administrer. La mine était épuisée et les mineurs creusaient déjà ailleurs tandis que les gouvernants démo-chrétiens continuaient à se partager les caisses de l’Etat. Mais le vide n’existant pas, un autre pouvoir, celui de la consommation sauvage la plus effrénée, prenait place. Ce nouveau pouvoir, sans idéologie et sans Dieu, frustrait également le très puissant communisme, né sur les ruines italiennes, de sa possible participation au gouvernement. Le fameux « compromis historique », c’est-à-dire le pacte entre Moro, président de la DC, et Berlinguer, secrétaire générale du PC, qui aurait dû donner naissance à un gouvernement de coalition, n’a pas échoué suite à l’assassinat d’Aldo Morro, exécuté par les Brigades Rouges. Ceci n’est que la version commode qui fut vendue au monde entier. L’aveuglement politico-militaire des Brigades Rouges, tombant à point nommé, permit de dissimuler la véritable cause de l’échec du compromis : une paralysie progressive des politiques dont la responsabilité revient exclusivement à l’invraisemblable incompétence de l’opposition et de la majorité. Il n’y eut jamais de « compromis historique » et il n’aurait jamais pu avoir lieu. Car désormais, il ne s’agissait plus de gouverner réellement mais seulement de faire acte de présence et de se limiter à administrer les lois du marché. Voici le grand rendez-vous manqué du PCI.

Ce qui est étonnant, durant toute cette décennie d’absence du gouvernement, c’est que ni les vieux démocrates-chrétiens ni la gauche n’osèrent dire un mot sur cette situation que chacun connaissait et vivait au jour le jour. On aurait dit que la classe dirigeante tout entière s’était transférée dans un autre monde. Dans ce monde, la classe politique dirigeante nommait les jeunes contestataires des « fantômes ».
Du côté de l’opposition, si ce terme avait encore un sens, on touchait à la caricature. Les féroces attaques des dirigeants du PCI, envers tout ce qui bougeait à leur gauche, semblaient être autant de rappels à l’ancien régime. Leur refus obstiné de la réalité les poussait à des argumentations similaires à celles de la droite démocrate-chrétienne. C’est-à-dire à la négation totale de la mutation sociale qui, pourtant, était devenue une réalité.
Dans ce cadre, la question d’Etat, le programme politique du Gouvernement, cédaient régulièrement le pas à des interrogations secondaires. Et ces soie disantes interrogations de la DC et du PCI ne servaient qu’à rassurer une base électorale, à défendre des mandats. Bref, à s’exhiber avec un réel talent oratoire pour essayer d’occulter le vide politique. L’Italie de la DC et du PCI avait trouvé la formule, un bipartisme de transition qui aurait été le premier à chevaucher le Mur avec une quinzaine d’années d’avance sur l’histoire. C’était faisable : un petit pays largement subventionné, avant-poste de l’OTAN dans la Méditerranée, le plus catholique de l’Europe, avec la puissance électorale de la DC mais aussi avec le plus important et raisonnable parti communiste de l’Occident, le domaine du Vatican ! S’il fallait un pays pour tenter l’expérience et ouvrir ainsi le plus grand marché du monde courant le plus petit danger, c’était bien l’Italie.
Un projet appétissant, qui a sans doute séduit des personnalités du monde politique et financier de l’époque. Si ce n’était que le rêve de quelques-uns ou une opération à grande échelle, je ne saurais le dire. Il est certain que cela a été réellement envisagé sans tenir compte de la crise politique et de la nouvelle composition sociale qui se formait en Italie.
Oublions. Ce qui importe ici est le comportement cynique et irresponsable du duo DC-PCI face aux problèmes qui traversaient le pays. Il est bien possible qu’aveuglés par le pouvoir, ils aient surévalué leurs forces mais certainement pas au point d’oublier la résistance des autres partis de l’opposition. DC et PCI déclarèrent donc la guerre à l’opposition extraparlementaire, toute tendance confondue, balayant ainsi l’existence même de la fracture sociale.

Le spectacle que la majorité et l’opposition donnèrent au pays dans la deuxième moitié des années 70 était tel qu’aucun adjectif ne saurait le qualifier. On avait l’impression que la classe dirigeante italienne n’avait jamais entendue parler de l’urbanisation chaotique, de la dégradation des services sanitaires, du racketage généralisé, de l’impunité des criminels de haut vol et des abus policiers… Pour ne donner que quelques exemples ! Alors que le mouvement contestataire enflait de toute part, que les multiples organisations armées comptaient déjà des milliers de militants, les hommes politiques s’en tenaient obstinément à une seule théorie : il ne s’agissait que d’une poignée de provocateurs financés par le KGB ou par la CIA. Entre temps, les balles faisaient mouche, les bombes d’Etat explosaient au milieu de la foule, les prisons s’emplissaient de détenus politiques, la pratique de la torture se banalisait et les comptes bancaires suisses de ceux qui étaient censés redresser le pays s’arrondissaient.

Pourquoi la droite et la gauche désormais interchangeables et qu’on pourrait nommer le pseudo « compromis historique » n’ont-elles rien fait pour éviter les années 70 ? Parce que d’un commun accord, il était nécessaire de cacher au monde libre que l’un de ses membres souffrait d’une crise politique telle qu’elle générait un conflit social aux dimensions inacceptables et presque indécentes, discrèditantes face à la communauté internationale. Il n’était pas envisageable d’admettre que l’Italie tout entière partait à la dérive. Il était certainement plus convenable de minimiser l’ampleur de la protestation et de la réduire à l’action d’une simple poignée de terroristes. Ainsi présentée, la chose n’était plus une anomalie italienne, une honte historique, mais une répugnante fatalité qui pouvait arriver aux meilleures démocraties. De sorte, qu’il n’y avait rien d’autre à voir en Italie que quelques criminels à condamner.

En réalité, la totalité de la classe politique ainsi que beaucoup de sociologues sont restés ancrés sur cette logique de l’exclusion et ce refus de la différence, rejoignant ainsi certains aspects du fascisme ou de l’extrémisme rouge. Ils ont tous voulu croire qu’il ne s’agissait que d’une conduite antisociale, à considérer comme une simple pathologie. Qu’il n’existait que quelques tarés contre lesquels il n’y avait aucun remède.
Il aurait suffi d’un mot, d’un signe de la part de ceux qui étaient censés nous comprendre pour que tout cela ne se produise pas. Mais qui, quelle lumière politique ou intellectuelle a cherché à discuter sérieusement avec ces « divers » qui occupaient les rues et agitaient leurs armes ? Venu trop tard, le diagnostic ne laissait plus de place au doute : d’un côté les bons, de l’autre les mauvais.
Après coup, il a été dit qu’il était impossible de discuter avec eux parce qu’ils étaient clandestins et ressemblaient à tout le monde. C’est faux et vrai en même temps. Faux parce que, quand il s’agissait de museler l’expression publique de ces jeunes en mouvement, le gouvernement et l’opposition surent toujours où frapper. Vrai aussi parce que nous ressemblions à tout le monde. Ce qui veut donc bien dire que ces « divers » étaient très nombreux et qu’ils n’étaient pas décelables par une quelconque malformation. Ni n’étaient des « Martiens tombés sur la terre », comme le dira, vingt-cinq plus tard, Nanni Moretti, en se dandinant sur la Croisette de Cannes. Ces « divers », ces milliers de jeunes habillés à la mode, avec des cheveux longs, des bonnets indiens, une barbe du Che ou des jupes à fleurs étaient simplement en train d’imaginer des choses. Ils étaient pour le divorce et l’avortement, pour la réforme universitaire, contre le code fasciste, contre le travail au noir, pour les espaces culturels, contre la militarisation de la rue, contre les cités dortoirs, la richesse affichée dans les vitrines face à la misère les gens, contre le vide du pouvoir et l’omniprésence de la mafia. Il est donc vrai qu’ils étaient impossibles de les reconnaître. Ils étaient comme tout un chacun. Ils rêvaient d’un monde meilleur.
C’est bien cela que je vivais. Je faisais partie de ces jeunes et cela me faisait peur. Je regardais autour de moi et je ne voyais que des adolescents qui, tout comme moi, ne savaient rien si ce n’est que quelque chose là-haut n’allait pas, et se jetaient sans réserve dans la lutte armée.

Ce 68 italien, on ne le répétera jamais assez, n’était ni le début ni la fin d’une révolution. Pardonnons aux experts qui continuent à s’essouffler pour défendre leur camp respectif. Mais le terrain de discussion est ailleurs. C’est celui d’une mutation anthropologique, toujours en cours, pour parvenir à l’unification d’un jeune pays. Et il est difficile d’imaginer pire réaction que celle des Italiens face à ce traumatisme historique, y compris celle de tous les jeunes révolutionnaires qui rêvaient de faire mieux que tout le monde. En quelques années, les Italiens sont devenus un peuple ridicule et criminel.
En ce qui me concerne, ce point de vue s’arrête à la fin des années 70. À l’heure actuelle, pour savoir ce que sont devenus les Italiens, il faudrait d’abord les aimer. Jadis, je les ai aimés. Aujourd’hui, je n’en suis plus capable. Je suis en cavale. J’ai dû fuir leurs jets de pierres. Quand, dans la critique d’un homme, on extrait qu’une seule de ses idées, qu’un seul moment de sa vie, qu’on les retourne à sa guise pour faire de cet homme une cible nourrie par la vengeance et la haine, cela s’appelle un lynchage. C’est à cela que me soumettent les Italiens.
Mais cette manière de faire, détestable pour un pays qui prétend se situer sur la voie du futur, n’est pas une attitude partagée par tous. Il est important de dire que je suis loin d’être le seul Italien à ne pas porter des habits signés, à détester Oriana Fallaci, à trouver indigeste les spaghettis au noir de sèche dans lesquelles on noie les différences politiques pour sceller de bonnes affaires, à trouver pitoyable la servilité de ces artistes, intellectuels de renom qui n’ont jamais rien à dire mais qui souvent le disent bien, etc…

Cependant, en tant qu’étranger parmi les étrangers, je prends la liberté d’exprimer mes impressions. Il me semble que dans ce lent mouvement de mutation anthropologique, on assiste ces dernières années à un phénomène sociologique d’abjuration. En oubliant sa pauvreté, le peuple italien veut aussi rejeter sa réelle tolérance. Il ne veut plus se rappeler ses deux traits qui caractérisent son histoire. L’Italie d’aujourd’hui veut oublier celle d’hier et, somme toute refouler son histoire. Rendue ivre par son rêve de richesse, elle a honte de son passé de pauvre. Elle veut, paroles d’étranger, oublier ce goût du tiers-monde que le fascisme et puis ensuite, la démocratie policière et mafieuse, lui a laissé.
Pour finir, je vais vous raconter une petite histoire.
Il y a quelques temps, à l’occasion d’un événement littéraire à Paris, je revis une vieille connaissance de l’époque. Il était devenu un homme important, un proche de l’Etat, mais sa position ne l’empêchait pas de serrer la main à un ex-camarade, même exilé. En papotant, et sans le faire exprès, je revins sur un épisode de notre militantisme commun : un jour où nous avions touts deux risqués de faire une grosse bêtise. La réaction de ce vieil ami me stupéfia. Bouche bée, il se fit répéter l’anecdote, puis, gentiment, il me dit que cela n’était pas possible, que je me trompais certainement de personne et qu’à l’époque, il n’avait jamais touché une arme. Je n’insistais pas. À ce moment-là, il était évident que cet homme était sincère. Il avait véritablement effacé de sa mémoire toute une partie de sa jeunesse. En d’autres termes, c’était comme rappeler à un nouveau riche son passé de pauvre.
Voilà. Ce sont juste des questions que je me pose et auxquelles j’aurais pu répondre si la France de Jacques Chirac n’avait pas marchandé avec ses homologues italiens un exil programmé.

« Le courage intellectuel de la vérité et la pratique politique sont deux choses inconciliables en Italie » écrivait Pasolini en 1974

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« Si l’Empire peut utiliser des technologies orwelliennes de répression, ceux qui vivent à la marge ont les dieux du chaos de leur côté »

Deor
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Re : Texte du 30/01/06 de Cesare Battisti
» 15.02.2006 » 15:38:08
» répondre

TEXTE DE FRED VARGAS, paru dans la revue La Règle du Jeu, n° 30, janvier 2006

Cesare Battisti ou A la recherche de la justice perdue


MÉMOIRE EN DÉFENSE

« Merde, Fred, je n’ai pas tué, je n’irai pas en prison.»

Je pourrais trouver une phrase plus délicate ou complexe pour aborder l’affaire Battisti. Mais ce sont ces mots de Cesare, prononcés un mois avant sa fuite, qui me restent le plus vivement en mémoire.

Quinze jours plus tôt, le 30 juin 2004, la Cour d’appel de Paris avait rendu son arrêt : favorable à son extradition vers l’Italie, c’est-à-dire à son emprisonnement à perpétuité sans autre forme de procès. Pendant la lecture du verdict, le président de la Cour n’osa pas lever une fois les yeux vers Battisti. C’était il y a un an et demi.

Le choc, la stupeur, occupèrent les deux jours suivants. Puis je vis Cesare sombrer dans une sorte d’inextinguible fatigue, saisi par l’apathie, l’isolement, yeux rougis et sourire fixe. Un mort-vivant que nous essayions de faire manger, boire, espérer. La tentation du suicide aspirait ses pensées, déposait une marque rigide sur son visage. Ou celle, un soir, du renoncement : « Qu’ils me prennent, qu’ils m’emmènent. J’aurai quand même vécu cinquante ans. » Nous le surveillions de près, cherchant quelques restes de braises sur lesquels souffler.

Et puis soudain cette exclamation, une nuit de juillet, après qu’il eut déambulé sous mes yeux, fébrile, bras serrés sur le ventre. « Merde, Fred, je n’ai pas tué, je n’irai pas en prison. »

Ces mots, je ne les oublie jamais.



Nous sommes peu à le soutenir. A avoir exploré sa vie et fouillé son dossier, à avoir scruté les « raisons d’Etat » qui transformèrent un être humain en monnaie d’échange, dans un marché passé entre l’Italie et France. « Cavernes du pouvoir », dit-on, si froides et sombres qu’on y reste effaré, dont les simples citoyens, comme moi, ne peuvent apercevoir que les abords et que l’Histoire, un jour, dira dans leur entier. Nous sommes peu à connaître la vérité sur son passé, sur les procès italiens, sur son innocence, sur le viol de la justice en France. Sur les raisons de la propagande, sur les faux documents.



Pour le gouvernement français, le travail est achevé et la porte peut se refermer sur Cesare Battisti dans le calme et l’oubli. L’affaire s’efface dans les mémoires, elle appartient au passé.

Pour moi, pour nous, elle reste béante, avec deux plaies ouvertes : un homme qui survit dans la solitude du fugitif, une justice française mise en morceaux. L’affaire Battisti est un drame individuel en même temps qu’un cas emblématique de dérive politique : de ces moments cauchemardesques où le pouvoir engloutit sous nos yeux la justice. « Opération Battisti » serait une manière plus exacte de nommer cette affaire.

***

L’Opération Battisti eut dû passer inaperçue en France. En septembre 2002, le ministre de la justice italien, Roberto Castelli, du parti séparatiste et xénophobe de la Ligue du Nord, confia à son confrère français, Dominique Perben, une liste d’une quinzaine d’anciens réfugiés, rescapés de l’insurrection italienne des années 70. Pourquoi, vingt-cinq après les faits ?



Il est bien difficile, quand l’histoire est fraîche et encore scellée, de connaître ses ressorts souterrains. On ne peut rien affirmer des raisons et des termes de l’accord franco-italien, mais seulement esquisser quelques conjectures.

A l’époque dite des « années de plomb », Silvio Berlusconi avait appartenu à la célèbre Loge P2, responsable de plusieurs projets de coups d’Etat. Cette extension secrète de la franc-maçonnerie italienne, qui comptait au moins 963 frères, fut déclarée illégale dans les années 80. Mais la requête du Cavaliere auprès de la France n’était pas l’effet retard d’une haine rancie de combattant, ni ne répondait à un brusque désir de justice punitive, si longtemps après les événements. En revanche, cette demande générait une forte adhésion politique autour de lui, à un moment où la fragilité de ses alliances se faisait menaçante. La saisie de quelques anciens activistes revêtait une haute valeur consensuelle et électorale, si obsolètes soient ces vieux insurgés. Elle permettait l’exploit rare de satisfaire l’extrême droite de la coalition gouvernementale, mais aussi le centre gauche (DS), principalement issu de l’ex-parti communiste, qui avait été en charge de la répression judiciaire de l’époque. En même temps qu’elle avait le pouvoir de resserrer, autour d’une angoisse collective « anti-terroriste », une opinion publique houleuse, très divisée sur l’engagement italien en Irak. Enfin, ce cadeau offert aux magistrats impliqués dans les procès des années de plomb, toujours en exercice, pouvait laisser espérer à S. Berlusconi une modération dans les nombreuses poursuites judiciaires dont il faisait l’objet.


Parce qu’il fut tant parlé de terrorisme au cours de l’affaire Battisti, et sans me lancer dans une exégèse du terme ni une histoire des années de plomb italiennes, il est nécessaire de préciser que la violence fut alors partagée par tous les camps : on a beaucoup lu l’an dernier sur les homicides commis par l’extrême gauche (128 morts), mais on ne rappela pas les dizaines d’attentats à la bombe commis par l’extrême droite, dont un bon nombre fut commandité par une partie du gouvernement (243 morts). Le plus fameux, connu des Français, est le massacre de la Piazza Fontana à Milan, en 1969. Il agit comme un détonateur et ouvrit une ère de onze années de chaos, marqués par 12 690 épisodes de violence, suivie par une décennie de jugements peu ordinaires. Ceci pour dire, si l’on choisit le terme de « terrorisme », qu’il y eut un terrorisme d’extrême gauche, un terrorisme d’extrême droite, et un terrorisme partiel d’Etat, mêlés et se répondant les uns aux autres. Ce pourquoi le ministre de l’Intérieur de l’époque, Francesco Cossiga, devenu plus tard président, déclara que l’Italie avait connu une sorte de « guerre civile de basse intensité. »



En tête de la liste que R. Castelli remit au Garde des Seaux D. Perben, à une date emblématiquement choisie –un 11 septembre- figurait Cesare Battisti : cet écrivain, inlassable bavard sur l’histoire des années de plomb, mais aussi sur le Cavaliere et ses liens avec la mafia, indisposait certains membres du gouvernement. On commencerait donc par lui.



Du côté français, cette promesse d’extradition pesait très lourd : elle obligeait le gouvernement à rompre une parole d’Etat et à ignorer ses lois.

Le cas de Battisti était en effet épineux : le 29 mai 1991, la justice française l’avait déclaré non extradable par deux arrêts. Décision définitive, puisqu’aucun fait nouveau n’était intervenu depuis. Pour l’extrader, il fallait donc briser « l’autorité de la chose jugée », principe de droit fondamental. En outre, Battisti avait été condamné à la perpétuité en Italie en son absence, alors qu’il était exilé au Mexique. Il était donc un condamné contumace. Et la loi française –comme celle de tous les pays d’Europe, Italie exceptée- ne permet pas d’emprisonner un condamné contumace sans qu’il ait droit à un nouveau procès en sa présence, afin de s’expliquer devant ses juges.



Passer outre de tels obstacles ne rapportait rien à la France. A moins qu’on ne la paie, politiquement et financièrement. Deux termes du marché furent publiés en Italie : l’accord pour le TGV Lyon-Turin et une commande d’Airbus, la plus importante depuis 1991. On note aussi la promesse de l’Italie de ratifier le futur Traité constitutionnel européen –jusqu’alors rétive pour des raisons religieuses. Enfin, on ne peut ignorer que la poussée de Silvio Berlusconi fut décisive pour permettre à la France d’obtenir l’attribution du site nucléaire ITER à Cadarache. Ces largesses soudaines de l’Italie envers la France ne sont peut-être qu’une partie visible de l’iceberg. Leur coïncidence permet de peser l’ampleur de la probable tractation. Dans ce marché, une vie humaine était négociée à l’égal d’un bien matériel.



Si chacun des deux pays trouvait ainsi son compte, il n’y avait pas en outre à redouter que les Français s’émeuvent ni même s’aperçoivent de la disparition de quelques Italiens. Mais –et c’est peut-être un trait tempéramental à mettre au crédit de ce pays- ils s’en émurent, précisément, et dès le premier jour où Battisti fut incarcéré à la prison de la Santé, le 10 février 2004. Le mouvement de contestation s’étendit vigoureusement pendant le mois suivant, gagnant le pays tout entier, soutenu par les « intellectuels de gauche » qui allaient être tant décriés par la suite. C’est cette mobilisation, grain de sable inattendu dans l’engrenage, qui transforma l’Opération Battisti en l’Affaire Battisti.



En effet, la réaction nationale imprévue était embarrassante, ouvrant des boîtes de Pandore au contenu menaçant : pour l’Italie, elle faisait ressurgir les spectres enfouis des années de plomb, les tribunaux d’exception, les tortures, les condamnations d’Amnesty International, les exécutions sommaires, le rôle des magistrats. Pour la France, elle braquait les projecteurs sur le viol délibéré des lois. Il était impérieux que cesse la protestation. Pour ce faire, il n’y avait –et il n’y a jamais eu- qu’un seul moyen : la propagande.



Elle fut lancée début mars, conjointement en France et en Italie, avec une puissance et des moyens impressionnants, atteignant de rares niveaux de violence. Un flot d’accusations et de haine déferla dans les médias, seul capable de détourner l’opinion publique de sa lucidité initiale. Pratique ancienne comme le monde et que l’on nomme « système de diversion ». Chaque jour et sans relâche, pendant trois mois et demi, la propagande martela les esprits, avec une démesure qui révélait l’importance des enjeux.

L’objectif fut atteint pleinement : on oublia la parole d’Etat et la loi, on détesta Battisti avec ferveur, un inconnu dont nul ne se souciait trois mois plus tôt, et son extradition fut accueillie dans la satisfaction générale. Tandis que, quelques jours plus tard, Cesare dirait, dans un sursaut d’espoir : « Je n’ai pas tué, je n’irai pas en prison. »

Il y avait là quelque chose du bûcher médiéval.

Il y avait là quelque chose de l’affaire Dreyfus.



En mars 2004, le mouvement en faveur de Battisti résistait encore. La propagande passa au seuil supérieur et cibla son attaque sur l’homme, qu’elle diabolisa en un temps record. La tactique et le vocabulaire utilisés empruntèrent aux grandes lignes primaires et classiques dont l’Histoire a fourni tant de détestables exemples. La télévision italienne, aux mains de Silvio Berlusconi, convoqua des membres des familles des victimes, contre le versement d’une indemnité. Particulièrement, elle passa en boucle l’image du fils de Torregiani, blessé à l’âge de treize ans dans un attentat en 1979, et demeuré paraplégique. Le tribunal italien avait reconnu que l’enfant avait été touché par une balle de son père et que Battisti n’était pas sur les lieux. Néanmoins, les médias italiens n’hésitèrent pas à désigner le jeune garçon d’alors comme une « victime de Battisti ». La presse française enchaîna, reproduisit cette image (Le Figaro), et présenta les choses de telle sorte que les Français furent tous convaincus que Battisti avait tiré sur un enfant.

Ce fut le journal Le Monde qui ouvrit une voie royale à la propagande, en faisant brusquement volte-face le 15 mars. Offrant ses colonnes aux plumes italiennes les plus venimeuses, la campagne du grand « quotidien sérieux » français dévasta l’opinion publique en deux semaines, avec des arguments simples, féroces et mensongers. Avec l’engagement du Monde, la principale digue était rompue. Presque tous les médias l’accompagnèrent dans un même élan, radios, télévisions, hebdomadaires, quotidiens. Figuraient en tête à ses côtés le Figaro, L’Express, La Croix, particulièrement virulents, mais aussi des journaux dits « de gauche » tel le Nouvel Observateur, ou « critiques » comme Marianne. Ne résistèrent dans ce flot que Libération, L’Humanité, Elle, La Vie catholique, et Paris-Match. Le Point, quant à lui, permit à Bernard-Henri Lévy de faire entendre sa voix.



Cet assaut transforma Cesare Battisti en un monstre authentique, auteur de quatre homicides, symbole d’un mal à extirper coûte que coûte, qualifié de « sanguinaire », de « sadique », de « tueur de sang froid » « dansant autour de ses victimes ». L’état d’esprit du Front national, qui résumait l’affaire par le slogan « Une crapule sanglante défendue par des crétins », affleurait dans presque toute la presse. Selon un mécanisme lui aussi classique, le choix du vocabulaire permit de déshumaniser Battisti : il n’eut plus un visage mais une « gueule », un « faciès », il ne fut plus un homme mais un « personnage », « sans aucune épaisseur humaine » précisa même un fidèle de Berlusconi, dans Il Foglio.

Plus efficace que tout échange d’idées, la diabolisation fit son œuvre à grande vitesse, prenant l’opinion publique de court, l’empêchant de s’interroger sur la vérité de sa culpabilité. Les défenseurs de Battisti furent diabolisés à leur tour, de la manière la plus sotte et sommaire, présentés en vrac comme des « intellectuels de gauche » aveugles et abrutis, ignorants et défenseurs d’assassin, éventuellement complaisants pour le sang versé « au nom de la gauche ». Beaucoup refluèrent dans la crainte, peu restèrent debout. Une contre-offensive de la défense fut rendue impraticable : Le Monde et Le Nouvel Observateur refusèrent de publier les articles qui leur furent proposés.



Parmi les plus ardents attaquants figuraient des personnalités italiennes de renom, tels Armando Spataro et Luciano Violante, l’un procureur adjoint à Milan et l’autre chef du groupe de centre gauche (DS) à l’Assemblée. Mais jamais la presse ne précisa leur véritable rôle à l’époque des années de plomb : le premier était personnellement impliqué dans le destin de Battisti, ayant fait incarcérer ses avocats en 1979 et ayant instruit en son absence ses procès, entachés par l’utilisation des « repentis » et par de nombreuses tortures ; le second, ex-membre du PCI, avait été l’un des magistrats les plus déterminés lors de la répression judiciaire, l’un des trois artisans des « lois spéciales ». Des hommes qui n’avaient aucun intérêt à ce que l’innocence de Cesare soit reconnue. Ils ne ménagèrent pas leur peine et leurs attaques firent de considérables dégâts de part et d’autre des Alpes.

Durant ce temps, trois nouveaux juges étaient opportunément nommés à la Cour d’appel de Paris, qui devait statuer sur le cas le 30 juin. L’opinion publique était conquise, et les structures en place.





La fureur de cette propagande eut écrasé n’importe quel homme et Battisti n’y résista pas mieux qu’un autre. Je le vis plusieurs fois pleurer à la lecture de la presse, et partir pour qu’on ne voie pas ses larmes. Il tentait de s’en protéger, avec une manière très révélatrice de commenter les articles, parlant de lui-même à la troisième personne : « Ils disent que Battisti est un monstre », « Ils disent que Battisti est un mangeur d’enfants ».

Cet usage inconscient de la troisième personne m’intriguait. Voici ce qu’il en dit, dans un témoignage vidéo recueilli après l’arrêt d’extradition, en juillet 2004 (je conserve ici les italianismes de son langage parlé) : « C'est-à-dire que, quand ça m'est arrivé, moi, je n'y croyais pas. Je ne me rendais pas compte. Je me suis dit : ce n'est pas possible. Et puis tout ce qui est arrivé après, cet acharnement et cette intoxication, et cette désinformation qui m'ont représenté comme un vrai monstre, comme si j'avais commis les actes les plus abominables du monde […], c'était... c'était tellement grand qu'on ne pouvait pas y croire. […] Je crois que jusqu'à l'arrêt, presque, le 30 juin, j'ai vraiment parlé... j'ai parlé de moi en troisième personne. Comme si c'était quelqu'un d'autre. […] D'ailleurs, c'est inévitable. Je veux dire, si vraiment je me mets dans la peau de cette personne-là, telle quelle, comme on la représente, je peux pas tenir le coup. C'est tout. C'est pour cela que je ne peux pas parler de ce Cesare Battisti tel quel, comme ils l'ont construit, comme si c'était moi. Moi, je me reconnais pas du tout là-dedans. Je ne suis pas cela. »



Il y avait « Battisti », et il y avait lui. Si Cesare Battisti n’est pas le monstre décrit par la presse, qui est-il ?



Les menaces du Bloc Identaire, groupuscule d’extrême droite très offensif, l’avaient contraint à déménager. Je lui avais proposé comme refuge une petite chambre d’étudiant dans ma rue. Je le voyais donc souvent.

Contrairement à ce qui fut dit dans la presse, Cesare Battisti n’a rien d’un froid. C’est un extraverti, très « italien », pourrait-on dire sommairement : bavard, chaleureux, rieur, émotif, mais discret, anxieux. Peut-être plus rieur qu’à son ordinaire à la période de détresse où je le connus, tant il faisait d’efforts pour que ce climat de plomb ne nous entraîne pas tous dans son ombre. Emporté aussi, obstiné, ne sachant pas mâcher ses mots ni son indignation, ce qui ne l’aida pas dans sa défense. Spontané et franc jusqu’à la gaffe, intelligent et rapide, mais inapte aux astuces de la mondanité. Indéniablement sympathique, attentif aux autres, concerné par leurs moindres soucis. Drôle de combattant, que cet homme sensible et prévenant, épris de ses deux filles et attaché aux fleurs. Il allait et venait sans cesse avec des bouquets à offrir pour ses amis, hommes ou femmes, ce qui représentait un sérieux trafic.



Durant le calvaire de la propagande, son sens de l’humour, qui allait des ricochets les plus fins à des farces d’enfant, et sa passion de la cuisine, furent deux de ses secours essentiels. Disposer des piments à sécher sur le sol de la cour ou planter du basilic pouvait absorber toute son attention. En bon Italien, Cesare ne plaisantait pas avec la nourriture, et j’ai beaucoup exploité ses talents de cuisinier. Sans trop m’en faire, car il aimait cela. Il se ruait en courses et en cuisine sitôt que des amis venaient dîner. Se concentrer à fond dans la préparation d’un plat, tout oublier pour la tentation d’une plaisanterie, tout effacer dans un long rire. Cette vitalité tantôt heureuse tantôt nerveuse ne le quitta qu’après le verdict d’extradition. Nous prîmes alors le relais, moi, ma sœur et les amis, pour le distraire et le nourrir.



Je ne raconte pas ces petits faits pour le plaisir de quelques souvenirs, mais pour esquisser l’homme pour ceux qui n’ont disposé que du portrait des médias. Je n’essaie pas non plus de faire de Battisti un « ange », qu’il n’était pas, ce qu’il admet bien volontiers. Ce n’est pas un modéré, ni un prudent, ni un théoricien placide. Il se lança à fond dans la bagarre des années 70, croyant à quelque monde meilleur, et fit les quatre cents coups durant l’insurrection. Mais il est à mille lieues du froid calculateur décrit par les médias, tant les capacités d’indifférence, de distanciation et de domination lui font défaut. Cesare n’est certes ni calme, ni craintif, ni souple. Je l’ai vu souvent s’irriter, s’inquiéter, s’énerver. Vif, épidermique parfois, facilement choqué ou blessé, jamais blessant.



Quand je revins en septembre dans la pièce où il avait passé un court temps de sa vie, restaient ses ustensiles de cuisine, ses affaires proprement pliées dans les tiroirs, les piments séchés dans la courette, et un bouquet. Il avait fui en mon absence, prenant soin auparavant de faire le ménage à fond, balayer, laver, ranger, et laisser ce bouquet sur la table. Je tournai un moment dans la pièce, l’imaginant soucieux de me laisser les lieux impeccables, cherchant des fleurs adaptées à la circonstance –modestes et blanches- alors que la pire des angoisses devait le talonner. Cesare ne s’était pas « enfui comme un voleur », il était parti comme un gentleman. Les fleurs avaient séché mais elles étaient restées intactes. J’en coupai une avant de les jeter. Je l’ai toujours, coincée dans un livre, comme il se doit. Qu’elle le protège, dirais-je, si la superstition pouvait être de quelque utilité.





Bien que la question de l’innocence de Battisti ne fut pas le problème de la justice française, la propagande médiatique fit de sa culpabilité le thème central de sa campagne. Les quatre meurtres politiques qui lui sont attribués (deux exécutions directes, une complicité, un concours moral), commis en 1978 et 1979 sous le sigle des PAC (Prolétaires armés pour le communisme), furent ressassés dans la presse. Peu songèrent à les mettre en doute, car tel est l’écrasant pouvoir de la propagande. Outre la parole et le tempérament de Battisti, outre les éléments factuels que je détaillerai plus loin, deux faits s’opposent à cette accusation, et qui pèsent lourd.



Le premier est chronologique : Cesare Battisti avait renoncé à la lutte armée à l’époque où ces attentats furent commis.

Ce renoncement est daté, du jour où fut connu l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades Rouges, le 9 mai 1978, du jour où tout s’écroula pour lui. Paroles de Cesare sur cette secousse historique : « Le jour où on nous annonce la mort de Moro, c'était une douche glacée. Parce que... On n'y croyait pas. Ce n'est pas possible. […] Et quand on voit vraiment Moro, on le voit à la télé dans la 4L dans la rue Caetani, eh bien c'est vraiment... Je crois que l'Italie entière, ou du moins cette Italie qui croyait à ce mouvement insurrectionnel, s'est arrêtée de respirer. Parce que c'était la fin. Et ça, c'était clair. La mort de Moro, c'était la fin de tout. […] C'était clair qu'elle était ressentie, en dehors des Brigades rouges, comme une calamité […]. Une page tournée. Et plus rien ne sera comme avant. Voilà. C'était ressenti comme ça. Moi, à l'époque, j'étais, bien sûr... je croyais pas quand ils ont annoncé qu'ils avaient tué Aldo Moro. Je voulais pas y croire. Je me disais : ça, c'est une... C'est trop con, c'est pas possible. » (enregistrement vidéo, juillet 2004). Ce jour, Battisti lâcha l’idée de la lutte armée, et les discussions sur la poursuite du conflit s’engagèrent dans toutes les organisations. En opposition radicale sur ce point avec le chef des PAC, Battisti quitta le groupe avec de nombreux autres membres vers la fin de l’année 1978, entrant alors en clandestinité inactive.



Le second fait tient au statut de celui qui l’accusa, en son absence et sans une seule preuve, de la presque totalité des actes commis par les PAC : Pietro Mutti, fondateur et chef du groupe, pluri-meurtrier qui se constitua « repenti », et négocia sa liberté avec le tribunal contre des dizaines d’accusations.



Enfin, exilé au Mexique dans les années 80, Battisti ne s’informa pas des procès pour homicides qui avaient cours contre lui en Italie, pour la simple raison que, n’ayant pas tué, il ne pouvait se figurer l’existence de tels procès. La justice française utilisa trois lettres de Battisti pour prouver au contraire qu’il suivait les procédures et se soustrayait volontairement à la justice. Ces trois lettres sont des faux. Elles sont à l’affaire Battisti ce que fut le « bordereau bleu », de fameuse mémoire, à l’affaire Dreyfus.



***



Face à la tornade médiatique qui l’accablait, il eut été décisif que Battisti réponde, expose ces faits et clame son innocence. Au cours des années précédentes, il n’en avait jamais fait mystère auprès de sa famille et de ses amis. Mais à ce moment critique, il se tut. Son silence confirma sa culpabilité pour l’opinion publique. Etrange et suicidaire mutisme dont il me semble essentiel de dire aujourd’hui les causes.



Je me suis beaucoup affrontée avec Cesare sur ce sujet. Je l’exhortais sans cesse à dire son innocence avant qu’il ne soit trop tard, tandis que lui s’y refusait avec une obstination exaspérante. Aussi entêtés l’un que l’autre, nos discussions sur ce thème virèrent souvent à la bagarre de chiffonniers, ponctuées par les portes qui claquent. Je connais donc jusqu’à l’écœurement les raisons de son mutisme. Et j’échouai à le convaincre.



Cesare n’était pas le seul réfugié italien sur le sol français. Ils étaient une petite centaine, presque tous issus de l’extrême gauche ayant fui les procès et les incarcérations dans les années 80. Les avocats de Battisti, maîtres Terrel et de Felice étaient en charge de la défense de la plupart d’entre eux. Tous les réfugiés n’avaient pas la chance –si l’on peut dire- d’être, comme Battisti, contumace, innocent, et d’avoir été déclaré non extradable par la justice française. La stratégie des avocats, et avec eux celle d’un petit groupe de réfugiés, était simple, très compréhensible et honorable à sa manière : sauver Battisti grâce à son innocence brisait l’espoir d’une défense collective future. L’innocence ne pouvant être invoquée pour tous, il était donc interdit de la produire pour un seul, sauf à mettre tous les autres en péril. Cette stratégie commandait donc de s’en tenir aux seuls arguments de la parole d’Etat, du droit d’asile, de l’autorité de la chose jugée, et de la loi sur la contumace.



Cesare se trouvait donc confronté à un dilemme proprement cornélien : sauver sa vie en expliquant son innocence le faisait apparaître comme un « traître » à la cause collective, un « lâcheur » qui se désolidarisait des autres pour tirer seul son épingle du jeu. Se taire l’exposait au risque de la prison à vie. Mais la défense l’assurait sans cesse qu’il n’était pas menacé, puisque la justice était dans l’incapacité légale de l’extrader. La victoire étant certaine, à quoi bon mettre les autres en danger ? Parler était inutile, et moralement répréhensible.

Cesare y croyait. Comme il croyait à une certaine image de « la France » : écolier, il admirait le pays-phare des Lumières, le « pays des droits de l’homme ». Son rêve perdurait en grande partie à l’âge adulte. Selon lui, « la loi, en France, cela signifie quelque chose ». Il avait foi. Pas moi.



La pression fut lourde, je la connus aussi. Je reçus nombre d’injonctions me demandant de faire silence sur son innocence. Ainsi, un exemple entre cent, de ne pas écrire « condamné pour quatre homicides qu’il n’a pas commis » mais « condamné pour quatre homicides », sans un mot de plus. Les défenseurs de Cesare se divisèrent gravement sur ce point crucial de l’innocence : la dire, ou ne pas dire ? Beaucoup plus nombreux et influents étaient ceux qui avaient opté pour la stratégie du silence. Cesare répugnait –et je le comprends- à l’idée de « faire cavalier seul » en même temps qu’il croyait, au moins aux débuts, à la solidité de la justice française. Il choisit donc d’obéir et de se taire, se courbant sans répondre sous les accusations de la presse.



Mais il ne pouvait pas non plus reconnaître des crimes qu’il n’avait pas commis. Il se trouvait donc en grave porte-à-faux quand un journaliste lui demandait « Avez-vous tué ? ». Il opta pour une formule qui lui permettait de dire ni oui ni non : « Je ne reconnais pas ces faits. Mais j’assume une responsabilité collective », répondait-il en boucle comme un automate grincheux. De même choisit-il d’écrire dans Le Monde : « Cet homme, ce meurtrier, je ne le connais pas », tentant de faire comprendre son innocence sans la déclarer ouvertement. L’ambiguïté de ces formules le desservit, sa manière d’éluder le sujet confirmèrent les soupçons. « S’il était innocent », entendit-on, il l’aurait dit, tout simplement. » Mais nul ne savait quel tabou de plomb l’obligation de solidarité faisait alors peser sur lui, et surtout, en lui.



J’avais sur cette stratégie une idée tout autre : perdre Cesare ouvrirait la brèche et entraînerait la perte de tous les autres réfugiés à la suite. Sauver Cesare, y compris par son innocence, permettrait de rouvrir le débat sur la justice italienne des années de plomb, dont les terribles dérèglements avait fondé la doctrine Mitterrand. Je pensais en outre que la France n’oserait pas un second scandale de cette ampleur et que l’affaire Battisti sonnerait la fin des poursuites. Et c’est en effet ce qui se produisit.



D’autre part, la succession des illégalités et des exactions déjà commises dans cette affaire avaient ruiné en moi toute « confiance en la justice de mon pays ». La France était clairement déterminée à livrer Battisti à l’Italie, quelle que soit la loi.

Les premières étapes le disaient nettement. Quand le Garde des Sceaux avait demandé l’arrestation de Battisti, le Parquet avait refusé de donner suite en décembre 2003, au nom de la loi. Ce blocage fut contourné par une ruse aussi grossière qu’illégale. Deux faux furent préparés : une note blanche des RG attestant que Battisti avait été jugé « extradable », et une fausse plainte de voisinage. Les agents qui se déplacèrent pour cette plainte ne furent pas les policiers du secteur, comme c’eut été normal, mais les hommes de la division anti-terroriste. Quelques heures après, Battisti se trouvait incarcéré sous écrou extraditionnel et la Cour d’appel sommée de statuer à nouveau sur son extradition, avec des juges nouveaux. L’arrestation eut lieu quelques jours avant la parution de sa naturalisation française, qui fut annulée.

Ce coup de force, au parfum de dictature dans une république, montrait assez la détermination de l’Etat. Je n’espérais donc aucune droiture juridique de la France et je redoutais que la Cour ne trouve une argutie pour contourner notre impassable loi sur la contumace.



Je me souviens de l’invraisemblable audience du 12 mai 2004 à la Cour d’appel. Je me souviens du réquisitoire de l’avocate générale, Mme Petit-Leclair, et de ses arguments stupéfiants : « Je ne crois pas que la France soit un pays qu’il adore particulièrement et, s’il devait le quitter, cela ne représenterait pas un trouble insurmontable ». Le quitter, certes, mais pour la prison à vie, qui n’était pas, selon l’avocate générale, un « trouble insurmontable ». Le ministre de la Justice osa reprendre cet argument invraisemblable dans son mémoire devant le Conseil d’Etat :« …étant au surplus observé que l’attachement du requérant à la France, où il ne séjourne que depuis septembre 1990, est purement circonstanciel […] : ses véritables attaches étant situées au Mexique. » Où étions-nous ? Dans une cour de justice, avec des professionnels assermentés ? Ou bien en pleine mascarade ?

Je me souviens des juges s’endormant pendant la plaidoirie, de leurs visages vides de curiosité, de leurs yeux las qui savaient que la cause était entendue d’avance. De leur ennui, de leur distanciation, de leur gêne parfois, sous les regards baissés. Je n’avais pas d’illusion sur le verdict du 30 juin. Il tomba, couperet de la république en folie sur la tête d’un homme. Cesare ne réalisa l’ampleur du désastre que ce soir-là.



La Cour d’appel affirma dans son arrêt que Battisti avait été au courant des procès pour homicides en Italie et s’était soustrait à la justice : « Battisti était informé par ses avocats des développements de la procédure suivie contre lui en Italie » […] il a « délibérément renoncé à comparaître ». C’est sur ce motif qu’elle l’exclut du droit des contumaces et prononça l’extradition. En juillet, Battisti changea sa défense et, après un long et douloureux débat intérieur, il se décida à parler. Sa déclaration d’innocence parut dans le Journal du Dimanche du 8 août : "Et je le répète : je n'ai jamais tué et je peux le dire, les yeux dans les yeux, aux parents des victimes, aux magistrats." Elle passa inaperçue, on ne le crut pas. Il était trop tard.



Je ne sais, rétrospectivement, si la connaissance de son innocence eut pu en quelque manière arrêter le mouvement de la machine d’Etat. Elle eut pu, en tout cas, mitiger la violence de l’opinion publique et rendre l’extradition autrement difficile.


***


La surveillance policière s’était considérablement intensifiée autour de Battisti. Les médias qui taxèrent Cesare de « paranoïaque » ont tort : j’ai compté moi aussi, avec d’autres, le nombre de voitures, motos et agents à pied qui se relayaient sans l’ombre d’un doute à sa poursuite, et qui pouvaient atteindre la vingtaine par jour. Or il restait deux échéances judiciaires à passer avant l’extradition proprement dite : la Cour de Cassation et le Conseil d’Etat. Soit une attente de six mois à dix mois au bas mot. Comment la police allait-elle maintenir sa surveillance à ce rythme et à ce coût ? N’était-il pas plus simple de trouver un moyen d’incarcérer Battisti, sur une provocation ? Puis de le tenir en cellule en attendant son expulsion finale ?

L’Etat, me semblait-il, n’en était plus à se soucier de la légalité de ce type d’opération, et nous étions sur nos gardes. La provocation eut lieu le 14 août, élémentaire et même théâtrale, au commissariat où Cesare se rendait pour pointer tous les samedis depuis sa mise en liberté sous contrôle. Le policier de garde, un nouveau venu, déclencha une terrible scène de violence et d’insultes. Cesare parvint à garder l’apparence du calme tandis que les élus qui l’accompagnaient s’interposaient entre lui et le policier fou furieux. Ce jour-là, le projet que nous redoutions tant –une pré-incarcération avant terme- apparut en toute clarté. D’autant que le président Jacques Chirac, le 2 juillet, s’était permis de précéder l’avis de la Cour de cassation en se déclarant publiquement favorable à l’extradition. L’Etat abattait son jeu sans fard, les dés étaient donc jetés. Dans les jours qui suivirent, Cesare prit la fuite.



Le ministre de la justice condamna les arguments de ceux qui approuvaient la fuite de Battisti, les jugeant « particulièrement affligeants » et faisant preuve « d’irresponsabilité », car « en contestant les fondements du droit français, c’est la démocratie qu’on fragilise ». Ces semonces solennelles m’amusèrent beaucoup, tant le pays s’était donné du mal pour écraser la loi.

J’approuve cette fuite. Et tous ceux qui l’approuvent sont du côté de la raison et de la justice. « Je n’ai tué personne, je n’irai pas en prison ». La seule faute, le seul crime, était présentement du côté de l’Etat. Fuir dans l’attente qu’une vraie justice lui soit un jour rendue était l’unique issue qui s’imposait à Battisti, route d’espoir et solution de cauchemar pour un homme de cinquante ans laissant ses deux filles à Paris.


***


Intervient ici un épisode bien digne d’un roman policier. Ce n’est que dans le mémoire déposé par le ministre de la justice devant le Conseil d’Etat que j’appris l’existence des trois documents, d’une importance capitale, qui servirent à nier la contumace de Battisti. C’est en s’appuyant sur ces documents, et sur nul autre, que le ministre de la justice, D. Perben, affirma que Battisti était informé de ses procès et avait délibérément refusé d’y comparaître.

Il s’agit de trois lettres, signées de Battisti, respectivement datées du 10 mai 1982, du 12 juillet 1982, et du 19 février 1990. Dans les deux premières, dont le texte est strictement identique, Battisti désigne à titre très général Me Pelazza et Me Fuga pour sa défense. Ces courriers sont adressés aux Parquets d’Udine et de Milan, qui commencent à diligenter les procédures pour les meurtres Santoro et Campagna. C’est en se fondant sur les adresses (parquets d’Udine et de Milan), et sur les dates de ces envois, que le ministre français affirme que ces mandats concernent assurément les procès pour homicides. La troisième lettre, prétendument envoyée du Mexique, est entièrement dactylographiée, fait qui n’est pas précisé par le ministre. Il détaille en revanche longuement son contenu, qu’il considère comme accablant : Battisti y demande à son avocat de former un pourvoi en cassation dans le cadre de la procédure « R.G. 86/89 ». « La précision du contenu », écrit le ministre, atteste à l’évidence du degré élevé de connaissance par le requérant de l’état d’avancement de la procédure pénale le concernant en Italie et de l’étroitesse des liens avec ses conseils, nonobstant l’éloignement géographique les séparant. »



Je savais que l’existence de ces trois lettres était impossible : Cesare avait fui l’Italie à pied par les Alpes en octobre ou novembre 1981. A cette période, les procès pour les trois homicides Sabbadin, Santoro et Campagna n’avaient pas commencé. Battisti ignorait qu’il y servirait de bouc émissaire, et il devait l’ignorer pendant neuf ans. Durant son exil au Mexique, il n’eut aucun contact avec l’Europe, pas même avec sa famille. Sa mère, qui le crut mort, récita pour lui durant toutes ces années des prières aux défunts. Si Battisti avait pu, ne serait-ce qu’une seule fois, joindre son avocat ou un ami, celui-ci eut immanquablement rassuré ses parents. Ce n’est qu’en arrivant en France en septembre 1990 qu’il apprit qu’il avait été condamné pour quatre homicides en son absence.

Je savais aussi, au long de nos centaines d’heures de discussion, qu’il avait laissé à ses camarades une dizaine de blancs-seings –ou de mandats généraux- avant de quitter l’Italie. Tous ceux qui s’exilaient faisaient de même : c’était une précaution de routine en cas d’appel, ou en cas de procès pour évasion.



Les trois lettres furent soumises à un expert graphologue auprès de la Cour, choisi au hasard. Les résultats de l’expertise démontrèrent que ces pièces étaient des faux : au regard de la stricte similitude des signatures, il « ne fait aucun doute » pour l’expert que Cesare signa les trois feuillets au même moment, et non pas à huit années de distance comme l’affirmait la justice. En d’autres termes, le mandat dit « de 1990 » avait été tapé à la machine au-dessus d’une signature apposée au moins huit ans auparavant. Quant aux dates, censées prouver un lien avec les débuts des procès pour homicides, elles sont fausses, ou elles manquent.

Sur la lettre adressée au Parquet d’Udine, la date du 10 mai 1982 semble bien, selon l’expert, avoir été « écrite par une autre main », car elle ne correspond ni au rythme, ni aux chiffres de l’écriture de Battisti. Elle est en outre « comme rajoutée », en bas à gauche de la feuille. L’écriture figurant sur l’enveloppe est étrangement composée en lettres majuscules : elle est « suspecte », ne correspond pas aux écrits du courrier, et « paraît bien ne pas être l’œuvre de M. Battisti ». La lettre adressée au Parquet de Milan n’est pas datée, et son attribution à juillet 82 semble déduite par la justice du seul cachet de la poste. L’adresse est en outre dactylographiée, et rien ne permet de la relier à la lettre. Sur la lettre, aucun sceau de la juridiction de Milan ne permet de savoir quand elle l’aurait reçue et classée. Quant à la lettre dite de « février 1990 », elle est entièrement dactylographiée. L’enveloppe qui devrait l’accompagner, prouvant qu’elle serait partie du Mexique, n’existe pas.

Si Battisti avait souhaité nommer un avocat, il n’aurait pas eu la moindre raison de dissimuler son écriture sur les enveloppes, dès l’instant où il signait de sa main ses courriers. En revanche, la ou les personnes qui fabriquèrent ces mandats, incapables d’imiter l’écriture de Battisti, avaient tout intérêt à cacher la leur, pour que « l’authenticité » des mandats ne soit pas mise en cause.



Les faits rentraient enfin dans l’ordre de la logique : Battisti avait signé des blancs-seings en octobre 1981. Trois d’entre eux avaient par la suite été complétés à son insu et versés au dossier. Il était ainsi prouvé que Battisti n’avait jamais été informé des procès, ni été en contact avec son avocat. Car s’il l’avait été, il eut été inutile de fabriquer des faux pour le représenter. L’existence même de ces faux prouvait a contrario l’absence totale de liens entre l’accusé et sa défense.

Le ministre –et le fait est en soi fascinant- avait donc entièrement fondé l’accusation sur des « preuves » qui étaient des faux. J’ajoute, pour les avoir vus, que le caractère falsifié des lettres aurait sauté aux yeux d’un amateur, ou d’un juge ou ministre un peu soucieux de vérité ou de travail bien fait.



Dès lors, Battisti, contumace authentique, ne pouvait en aucune sorte être extradé par la justice française, puisque l’Italie ne lui ouvrait pas le droit d’être rejugé en sa présence. Le mémoire de l’expert graphologue fut présenté devant le Conseil d’Etat, et ses résultats furent également transmis directement au chef de l’Etat. J’avoue qu’à ce moment, je repris espoir. Non que je retrouvais confiance en l’indépendance de la justice dans cette affaire, mais je concevais mal comment un obstacle aussi patent pourrait être contourné. Comment le Conseil d’Etat, la plus haute juridiction française, pourrait ne pas tenir compte de ces trois faux.

Cette cour traita le problème le plus simplement du monde : elle l’ignora. Pire, elle réaffirma dans son arrêt que les lettres de Battisti prouvaient qu’il était informé de ses procès, sans même mentionner d’un mot l’expertise graphologique. Je quittai le Conseil d’Etat hébétée. Je revins du Palais-Royal à pas lents, avec l’impression accablante que le train fou du pouvoir roulait sur la justice sans plus jamais freiner.



C’est ainsi que l’affaire fut purgée en France. Après quelques articles satisfaits dans la presse au cours des jours suivants, elle s’enfonça dans l’oubli, abandonnant à son sort un homme en fuite et aux abois, et une justice démantelée aux ordres d’un Etat coupable. Ne restait plus qu’à tourner le dos à la France et placer nos espoirs en la Cour européenne. Que Battisti fut un condamné contumace était à présent un fait acquis. Qu’il fut innocent des crimes, cela restait encore à expliquer longuement, tant la propagande avait fait de ravages et enraciné de certitudes. C’est pourquoi –et un peu comme dans un roman policier- j’y reviens encore, car ces faits ne sont pas connus.



***



Trente ans plus tôt, le jeune Battisti rejoint les manifestations italiennes, puis les révoltes de rue et les squats d’insurgés. C’est en 1977 –il a vingt-trois ans- qu’il intègre le groupe armé des PAC, dont il ne fut jamais ni le « fondateur » ni le « responsable », ni le « chef », comme la presse l’a inlassablement répété, mais un des plus jeunes membres.

Les PAC comptent sans doute alors une soixantaine de membres, mais une estimation exacte est impossible : l’organisation refuse en effet l’appellation de « groupe » et se présente comme un simple mot d’ordre, sans structure hiérarchisée. Quiconque se trouve en accord avec les mots d’ordre des PAC peut signer une action de ce sigle, n’importe où en Italie. Ce point original –dit « structure horizontale »- est essentiel à connaître. Il explique que des actions aient pu êtres menées par des noyaux inconnus des membres des PAC. Mais l’organisation a bel et bien un chef, Pietro Mutti, l’un de ses fondateurs.



L’année 1978 est marquée par l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades Rouges, le 9 mai, un choc qui secoue l’Italie tout entière. Pour le jeune Battisti, c’en est fini, la page se tourne pour toujours. L’extrême gauche est tombée dans le « piège des armes » et il y a «ce sang versé, partout, de part et d’autre, dont je n’avais jamais voulu », selon ses mots.

Tous les groupes de la nébuleuse de l’Autonomie ouvrière, confrontés à cet affrontement direct des Brigades Rouges avec l’Etat, discutent du bien fondé de la poursuite de la lutte armée. De même les PAC, qui adoptent comme mot d’ordre :« Oui à la défense armée, non aux attentats entraînant mort d’homme. » Mais un mois plus tard, dans un climat de violence générale ascendante, l’assassinat d’un gardien de prison, Antonio Santoro, signé du sigle des PAC, met fin à l’illusion de ce bouclier verbal. Le groupe se divise entre ceux qui acceptent ce crime et ceux qui le refusent. Battisti, avec d’autres membres de la première heure, demande la dissolution des PAC et tente d’en convaincre le très radical Pietro Mutti. Les explications se succèdent, les dissensions couvent, elles explosent à la fin de l’année et la réaction de Mutti est violente. Battisti quitte alors les PAC et, pendant plusieurs mois, il vit en clandestin dans un appartement de Milan avec d’autres camarades sortis de la lutte. C’est là qu’il se fait prendre dans une rafle, le 26 juin 1979.



Pas une fois au cours des interrogatoires qui suivirent son arrestation, puis au cours de son procès en 1981, la police ni les juges n’envisagèrent la participation de Battisti aux actions meurtrières des PAC, alors que se déroulait le procès contre le noyau responsable de l’attentat Torregiani. Son nom n’apparaît d’ailleurs jamais dans les enquêtes qui furent menées après chacun des attentats. Quand il s’évade en octobre 1981, Battisti n’est incarcéré que pour appartenance à bande armée. Quand il revient en 1991, il se découvre condamné à la perpétuité pour participation à quatre homicides et braquages. Un fait nouveau a transformé le jeune membre des PAC, rapidement dissident, en un criminel endurci. Ce fait nouveau, c’est Pietro Mutti.



Le noyau résiduel des PAC s’étant finalement dissous au début de l’année 1979, Pietro Mutti, combattant irréductible, refuse de lâcher les armes et rejoint la très grande organisation Prima Linea. Puis il la quitte et fonde un nouveau groupe, les COLP. Il est arrêté avec tous ses camarades en 1982, et beaucoup sont terriblement torturés. Accusé de meurtres et menacé de la peine de perpétuité, Mutti se constitue "repenti". Le « repenti », figure spéciale créée par les lois italiennes de l'époque, est un accusé qui marchande sa liberté ou la réduction de sa peine en échange d'accusations. Plus le repenti accuse et plus il s'achemine vers l'obtention de sa liberté.



Mutti se montre aussi entier dans le « repentir » qu’il l’a été dans la lutte armée. Il accuse peu à peu Battisti de tous les crimes des PAC. Son ancien camarade est alors exilé et constitue un bouc émissaire idéal. Mutti explique d’ailleurs qu'il accuse Cesare parce qu'il est jeune, et sain et sauf à l'étranger. Mais il atteint de tels sommets d’extravagance dans ses accusations qu’il se met en difficulté, au point que la cour le menace de l’emprisonner avec ses « dénoncés ». C’est notoirement le cas lorsqu’il donne le nom de Battisti pour deux meurtres commis le même jour au même moment à plusieurs centaines de kilomètres de distance. Plus tard, dans son arrêt du 31 mars 1993, la Cour d’Assises de Milan soulignera le caractère non fiable des déclarations de Pietro Mutti : « Ce repenti est un habitué des « jeux de prestige » entre ses différents complices, comme lorsqu’il introduit Battisti dans le hold-up de Viale Fulvio Testi pour sauver Falcone [membre du commando Torregiani], ou encore Battisti et Sebastiano Masala à la place de Bitti et Marco Masala dans le hold-up contre l’armurerie« Tuttosport », ou bien encore Lavazza ou Bergamin à la place de Marco Masala dans deux hold-ups véronais. »

Pas une seule preuve matérielle, pas un seul commencement d'indice ne vient étayer les accusations de Pietro Mutti. D'autres déclarations, a-t-on lu sous la plume du procureur Armando Spataro lors la propagande de 2004, vinrent corroborer les accusations de Mutti. Elles proviennent d’autres repentis, ou bien de "dissociés", autre figure créée par les lois spéciales et version allégée du repenti. Le dissocié gagne des réductions de peine en échange d'indices permettant de conforter les accusations d’un repenti. Tous les repentis et dissociés, camarades de Pietro Mutti, qui appuyèrent ses dires, en furent récompensés. Quant aux « témoins » qui furent mentionnés, il s'agit d’un toxicomane, déséquilibré, et d'une mineure de quinze ans, psychologiquement déficiente, qui déclara avoir reconnu Battisti. Plus tard, elle se rétracta et reconnut n'avoir vu personne.

Pietro Mutti fut utilisé neuf ans par la justice, traîné dans d'autres procès dans le rôle d'accusateur, avant d'y gagner sa liberté. Puis il disparut. Il est l’unique responsable de l'avalanche d'accusations qui enterra progressivement Cesare Battisti.



Outre l’évidence qu’accuser l’absent relevait du simple bon sens, il est déterminant de tenter de comprendre le comportement excessif et quasi obsessionnel de Pietro Mutti à l’encontre de son ancien camarade. Mutti avait conçu une amitié certaine pour Cesare. Et à ses yeux, celui-ci l’avait deux fois « trahi » : une première fois en quittant les PAC à la fin de l’année 1978, une seconde fois en octobre 1981. En effet, les camarades de Battisti qui tentaient de le faire évader, tous sortis de la lutte et démunis de logistique, avaient demandé l’aide de Pietro Mutti et de ses COLP pour cette opération. Les premiers espéraient que Battisti convaincrait Mutti de dissoudre son nouveau groupe, quand les seconds comptaient que Battisti les rejoigne. Mutti prit donc des risques pour libérer son ancien camarade, mais celui-ci le « lâcha », en l’enjoignant une seconde fois de déposer les armes. Une dramatique explication opposa les deux jeunes gens dans un sous-sol de Rome. Mutti accusa Battisti de trahison et cracha à ses pieds pour dernier au-revoir.

La lutte armée avait sorti Pietro Mutti de la drogue, et son échec le projetait vaincu aux pieds d’un tribunal, avec la perpétuité en vue. Il fallait à ce fiasco tragique un responsable. Cesare, l’ami libre grâce à lui, l’ami qui ne l’avait pas suivi dans les armes et qui vivait au loin, formait une cible toute désignée. Celui-là paierait pour lui et pour les autres. Mutti transféra sa propre perpétuité sur les épaules de Battisti.



Quand il est arrêté en 82, Pietro Mutti est accusé d'avoir tiré, le 6 juin 1978 à Udine, sur Antonio Santoro, gardien de prison accusé de tortures sur détenus. Cavallina, considéré comme l’idéologue des PAC, avait eu des problèmes avec Santoro. Et Mutti reconnaît ceci : « Ce fut Cavallina qui dit le premier le nom de Santoro. Je dois dire que ce fut Cavallina qui insista pour que l’adjudant fut tué. » Mutti s'innocenta en déversant l'accusation sur Battisti, ne conservant pour son compte qu'une accusation de complicité. C’est pourtant cet attentat qui détermina la dissidence de Battisti et sa volonté que le groupe soit dissous.



Le système d’accusation de Mutti se déroula moins aisément pour le double assassinat du 16 février 1979, l’un commis à Milan contre Pierluigi Torregiani, l’autre près de Mestre (Vénétie) contre Lino Sabbadin. Ce dernier, militant du parti néo-fasciste MSI accusé par les PAC d’avoir tué un braqueur, avait été assassiné dans sa boutique par deux hommes, à Caltana Santa Maria de Sala. Je ne peux écrire ce nom sans revoir Cesare s’écrier à la lecture de la presse « Mais je ne sais même pas où il est, ce […] de village ! » Mutti nia son rôle et désigna Battisti comme tireur. Mais Giacomin, le chef de l’aile vénitienne des PAC, reconnut qu’il avait abattu le commerçant. Mutti fut alors contraint se rétracter et réduisit la part de Battisti à un rôle de complice. Donner le nom de Battisti à la place de celui de Giacomin montre bien ce que valent les accusations de Pietro Mutti. Ajoutons que le complice, décrit par un témoin, avait les cheveux « châtains blonds ». Battisti a les cheveux noirs. A cette date, il ne faisait plus partie des PAC.



L’attentat contre Pierluigi Torregiani, bijoutier connu sous le nom du « sheriff », sympathisant d'extrême droite accusé par les PAC d’avoir tué un braqueur et un client, avait eu lieu à Milan le même jour. Exécutés simultanément, les attentats Sabbadin et Torregiani faisaient partie d'un même plan. C'est uniquement parce que Mutti mêla Battisti à l’affaire Sabbadin que se rouvrit à son encontre le dossier Torregiani. Cette affaire est déjà élucidée, et les quatre hommes du commando, Sebastiano Masala, Sante Fatone Gabriele Grimaldi et Giuseppe Memeo avaient été identifiés et condamnés en 1981.

Cette fusillade tragique, au cours de laquelle le jeune fils du bijoutier avait été blessé, s'est puissamment ancrée dans l'opinion publique en 2004. Elle frappa à juste titre les esprits et c'est elle qui contribua le plus à faire de Battisti un "monstre" dans la pensée collective. Français et Italiens furent en effet convaincus, grâce au travail des médias, que Battisti en était l'auteur, convaincus que Battisti avait tiré sur l'enfant. Outre que Battisti ne figurait en aucune manière parmi les agresseurs, la balistique avait prouvé que le garçon avait été touché par une balle de son père.

Pietro Mutti, fidèle à son schéma, accusa Battisti d’avoir participé à l’attentat. Puis, emmêlé dans ses contradictions, il le dénonça finalement comme « co-organisateur ». La justice fit témoigner repentis et dissociés pour abonder en ce sens. Mutti fut acquitté de ce crime, bien qu’une des réunions en vue de l’organisation de l’attentat se soit tenue à son propre domicile.



Les attentats Torregiani et Sabbadin étant corrélés, Mutti avait collaboré aux deux opérations. De même, la non-participation de Battisti à l'une contient sa non-participation à l'autre. Battisti apprit la nouvelle de la fusillade et la blessure de l'enfant par la presse : « Je crois que les plus mauvais souvenirs que j'ai d'actions qui me regardent directement, qui regardent directement mon groupe, c'est quand j'ai lu dans les journaux que le fils de Torregiani, qui est un garçon de douze ou treize ans, je ne me souviens plus, il était blessé, et donc il est resté paralytique. Paralysé. Ça, c'était quelque chose de fort. Ça, c'était quelque chose qui a... qui m'a vraiment beaucoup impressionné à l'époque, qui a impressionné beaucoup de monde. […] Même si ce n'était pas le noyau qui a organisé l'action qui a blessé cet enfant... parce qu'on sait aujourd'hui que c'est son père même qui a... Une balle perdue. Qu'il a été blessé par une balle perdue de son père. Mais quand même, c'est le résultat d'une action. Donc ça, c'est quelque chose qui m'a... qui nous a terrassés, en fait. Ça nous a mis dans un état... Même si on n'était pas responsables, même si on était contre l'action, même si la chose était une action décidée de façon autonome par un groupe de quartier. » (enregistrement vidéo, juillet 2004).

Dans un court texte qu’il rédigea en juillet 2004, il note : « Quelque temps après, nous fûmes rejoints [en prison] par un groupe accusé de l’attentat qui avait coûté la vie de Pierluigi Torregiani […]. C’était des jeunes gens de quartier qui, comme beaucoup d’autres ailleurs, avaient utilisé le sigle des PAC. J’en connaissais un ou deux de vue, je savais que nos idées n’avaient jamais été proches. Mais parce que le sigle des PAC nous unissait, même avec des chefs d’inculpation très différents, nous nous retrouvâmes dans la même cage en cour d’assises. Il paraît inutile de répéter ici les tortures subies par les jeunes proches de ce groupe, des jeunes de quartier ensuite innocentés. Je le dis parce que je fus condamné quelques années après pour ce même meurtre, pour lequel aucun d’eux, même sous la torture, n’avait prononcé mon nom. »



Le meurtre de l’agent de police Andrea Campagna, accusé par les PAC de tortures sur inculpés, avait été commis le 19 avril 1979, à Milan. Mutti donna à nouveau sans surprise le nom de Battisti, alors que ce dernier avait abandonné la lutte depuis un an et que les PAC étaient dissous. L'attentat fut exécuté par une "filiation" du groupe qui avait refusé la dissolution, et dans laquelle figurait Mutti. Memeo, membre du commando Torregiani, présent lors de l’attentat contre Campagna, précisa que l’arme qui avait tué l’agent était la même que celle qui avait tué le bijoutier. Ce fait fut confirmé par l’expertise balistique. L'agresseur, décrit par des témoins, était un barbu aux cheveux « blonds », de grande taille, frôlant les 1,90m. Battisti mesure environ 1,70m.



De tous les membres des PAC accusés, Battisti fut le seul à être condamné à la perpétuité. Les peines prononcées à l’encontre des cinq protagonistes éminents du groupe furent beaucoup moins lourdes, allant de 9 ans pour Mutti ou de 15 à 28 ans pour les autres, selon qu’ils étaient ou non en fuite. Fatone, l’un des membres du commando Torregiani, fut condamné à huit années d’emprisonnement. Ces disproportions n’ont rien d’extraordinaire pour l’époque, où des procès fleuve jugeaient des activistes par groupes entiers, dans des cours où affluaient des repentis et des dissociés dont les déclarations achetées en échange de remises de peine avaient valeur de preuves.



Il est détestable que la justice française ait pris à son tour, en 2004, un parfum d’exception. Car c’est en parfaite connaissance des faits qu’elle jugea Battisti : elle était informée des graves anomalies du système judiciaire italien des années 80, de l’usage de la torture, du statut de repentis et de dissociés de Mutti et de ses amis, de l’absence de preuve matérielle, de la non information du condamné, et du caractère falsifié des trois « lettres de Battisti ». Mais l’Etat et la justice française déformèrent, omirent ou écrasèrent l’ensemble de ces éléments, avec l’aide indispensable d’un lynchage médiatique orchestré depuis les plus hauts niveaux des deux Etats, italien et français. On ne peut reprocher à l’opinion publique d’avoir cédé massivement à une propagande si puissante. Harcelés par les médias, les gens n’avaient ni les moyens ni le temps de s’informer de la vérité des données. C’est à l’Etat français, averti du dossier, d’assumer le fait, gravissime dans un pays de droit, d’avoir fait pression sur la justice et d’avoir conduit à la prison à vie un condamné innocent des crimes et jugé en son absence.



La vérité, écrivait Cesare l’an dernier, est transparente comme une goutte d’eau sur un fil.

Un jour, elle reviendra.

« édité par Deor le 15.02.2006 » 16:05:32 »

« Si l’Empire peut utiliser des technologies orwelliennes de répression, ceux qui vivent à la marge ont les dieux du chaos de leur côté »

Deor
221 messages
Re : Texte du 30/01/06 de Cesare Battisti
» 15.02.2006 » 15:39:45
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Désolé pour la longueur, je l'ai reçu par mail et je n'ai pas trouvé le texte sur le net...

Ca fait un récapitulatif assez complet de l'affaire Battisti, qui manquait au texte d'avant.


« Si l’Empire peut utiliser des technologies orwelliennes de répression, ceux qui vivent à la marge ont les dieux du chaos de leur côté »

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