Nouvelle orthographe : la cacophonie règne

par François Gélinas

L’instauration de la nouvelle orthographe proposée par le Conseil supérieur de la langue française ne fait pas l’unanimité. Deux mille mots voient leur orthographe rectifiée. Dans la population, peu de gens sont vraiment au courant et encore moins s’en soucient. Chez les intéressés – étudiants, enseignants, rédacteurs, journalistes, écrivains et auteurs – une polémique est née.

Hé! Guillebert, or est fole prouvée,
S’en vo merci ne se met maintenant!
Quant on fait tant que sa dame est gabée,
Dites vous dont c’on aime plus formant?
N’est mie amours ou l’en va mal quérant,
Dont sa dame porroit estre blasmée.
Nulz ne le fet qui aime loiaument.

Le français a beaucoup évolué, comme l’illustre cet extrait du Jeu Parti entre Guillebert de Berneville et le Duc de Brabant, qui date de l’époque médiévale. Une langue doit être mouvante, doit s’adapter aux usagers et ne doit surtout pas être source de conflits, ni d’embêtements. Selon certains, les complications, souvent inutiles, empêchent le français d’être malléable, et nuit au plaisir d’écrire.

La langue est mouvante, soit. Peut-être est-elle trop compliquée et peut-être est-il difficile de l’apprendre et de l’écrire correctement. Mais ne sommes-nous pas en train de baisser les bras devant l’adversité? Le français est une langue riche, complexe, qui mérite qu’on y consacre des efforts. Laissons le temps faire son œuvre. Lentement, cunnilinctus est devenu cunnilingus, phantasme s’écrit maintenant fantasme et Colombie-Britannique est plus courant que Colombie britannique. Pourtant, dans ces trois cas les deux termes sont acceptés. La mouvance d’une langue se fait graduellement, de décennie en décennie. Mais n’est-ce pas la tendance actuelle de vouloir précipiter les événements?

Si les mots sont ce qu’ils sont, aussi compliqués qu’ils puissent l’être, il y a une raison. Une raison purement étymologique. Pourquoi le « gt » dans le mot doigt? Pourquoi ne pas l’écrire phonétiquement, « dwa », ou plus simple encore, « doa ». On ferait moins de fautes. On doit le « gt » à la racine latine du mot, digitus. De même, le « p » du sculpteur provient de sa racine latine sculpere. La racine grecque khroños a, pour sa part, donné les mots chronologie, chronomètre et chronique, entre autres.

Oui, tout ceci ajoute de la complexité aux mots. Mais la nouvelle orthographe tente surtout de simplifier les mots comportant un trait d’union, des accents inutiles, des pluriels bizarres. Ce qui me dérange le plus, c’est l’ambiguïté – ou ambigüité? – que les autorités en la matière permettent. Le ministère de l’Éducation de la Belgique précise, en 1990, que « chacun a le droit d’utiliser les différentes graphies, et ajoute que les deux orthographes auront à coexister et seront acceptées ». Allons donc!

D’accord, je veux bien accepter l’idée que nous sommes en train de brasser les cartes, de les mélanger pour mieux les redistribuer. Soit. On a crié haut et fort que l’on pouvait maintenant dire « des chevals » sans être sanctionné. Voyons donc, c’est ridicule! Je sais, ce n’est pas une idée pigée dans la nouvelle orthographe. J’essaie de faire valoir un point de vue. Suivez-moi bien. On propose « chevals » en conservant « chevaux », que la compétition débute et que le meilleur gagne! Proposons nénufar, naitre, gite, gouzigouzi, hotdog, majong, in extrémis, évènement, croute, chichekébab, bluejean, vingt-et-un-mille-deux-cent-cinq-et-cinq-huitième! Décidez de ce que vous voulez garder!

Le débat m’intéresse. Je ne suis pas du genre à prendre férocement position, je ne monte pas aux barricades. J’observe et j’attends. Je n’aime pas le statu quo, l’immobilisme. Je n’aime pas non plus la rapidité inconsciente, souvent inconséquente.

Qu’en pensent les autorités? Le Petit Robert 1 mentionne une rectification sur deux. Marie-Éva de Villers dans son Multidictionnaire ne retient que certaines rectifications, différentes de celles du Larousse. L’Université du Québec à Montréal enseigne et accepte conjointement les deux formes. À l’Université du Québec à Trois-Rivières, on n’évoque les rectifications que dans un des cours de français. L’Université Laval, quant à elle, accepte les deux graphies dans les travaux d’étudiants, mais il doit y avoir homogénéité : c’est l’une ou c’est l’autre. Personne ne s’entend, tout le monde fait ce qu’il veut.

La complexité fait l’art. Le travail fait la notoriété. En simplifiant à l’excès, on tue la beauté des mots. Bref, on nivelle – nivèle? – par le bas. Et il n’y a rien de pire que d’aller vers la facilité pour l’avancement d’une société. Remarquez, en parlant d’art et de société et pour relancer le débat, c’est Voltaire qui claironnait que « l’écriture est la peinture de la voix : plus elle est ressemblante, meilleure elle est »…

François Gélinas est rédacteur et publicitaire pour Werbe| Communications et étudiant au certificat de rédaction à l’Université de Montréal.

Les articles d’opinion ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Affaires universitaires ni de l’Association des universités et collèges du Canada. Vous avez une opinion sur un sujet qui touche le milieu universitaire? Faites-nous la parvenir à redactrice@aucc.ca.

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