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Journal. Sur la route, découverte


Découverte d’un jeune cinéaste tibétain lors de la prochaine édition du festival de Locarno

par Charlotte Garson

Du 5 au 15 août, le 62e Festival de Locarno (et dernier dirigé par Frédéric Maire avant l’arrivée aux manettes d’Olivier Père) présente comme chaque année une riche programmation, depuis les spectaculaires séances en plein air sur la Piazza Grande jusqu’aux programmations expérimentales, sans oublier une compétition internationale de haute volée et les ateliers de production centrés sur le cinéma d’un pays, en 2009 la Chine - ou plutôt les Chines. Cette année, la grande rétrospective est consacrée à la plus importante programmation jamais dédiée au manga, en tout cas en Europe. En avant-première, découverte du deuxième long métrage de fi ction d’un cinéaste étonnant, LOCARNO. Découverte d’un cinéaste tibétain lors de la prochaine édition du festival. Sur la route, découverte le Tibétain Pema Tseden (aussi connu sous le nom de Wanma Caidan) : son fi lm Sur la route est une très belle façon d’explorer la réalité contemporaine de son pays et ses arrière-plans culturels, aussi bien que les splendeurs des paysages, selon une construction dramatique apparemment linéaire, mais où se produisent de subtiles et fécondes arborescences. J.-M. F.

ENTRETIEN AVEC PEMA TSEDEN

Parlez-nous de votre parcours.

Pema Tseden : Je suis né à Thrika, village situé en Amdo, une des trois provinces tibétaines traditionnelles (Ü-Tsang, Amdo, Kham). J’ai étudié la littérature tibétaine, la traduction littéraire, le scénario et la réalisation cinématographique. J’ai exercé par le passé les fonctions d’enseignant, de fonctionnaire, de traducteur tibétain-chinois, et j’ai également publié des nouvelles. J’ai aussi été scénariste. Depuis 2002, j’ai réalisé plusieurs fi lms (fictions et documentaires)  : The Grassland, The Silent Holy Stones (Le Silence des pierres sacrées), The Search (Sur la route), Le Vieux Chien

Qu’est-ce qui vous a amené à tourner ce film ?

Pema Tseden : L’inspiration principale de Sur la route m’est venue pendant le repérage du Silence des pierres sacrées (2005). J’étais impressionné par mon voyage préparatoire : j’ai pris alors conscience que la culture tibétaine traditionnelle rencontrait de nombreuses diffi cultés dans sa confrontation avec la modernité. Cette situation m’a fait réfl échir. J’avais envie de développer ma réflexion dans un film. Pendant trois ans, j’ai préparé ce projet. En 2008, je l’ai fi nalement réalisé.

Comment l’histoire a-t-elle été construite ?

Pema Tseden:C’est fondamentalement un road-movie : un cinéaste tibétain cherche un acteur pour jouer le rôle du protagoniste dans la représentation d’une pièce tibétaine classique. Son parcours de repérage constitue le fil conducteur du fi lm et se noue avec ses autres fils narratifs : l’histoire d’amour du « Patron », qui produit le fi lm dans le fi lm, et de la fi lle qui garde son visage caché par un foulard. Ces éléments se font écho, se correspondent. Le personnage du producteur est interprété par le vrai producteur de mon film, qui raconte une histoire qui lui est vraiment arrivée.

Pouvez-vous parler de votre choix de plans très larges et du parti pris frontal des « auditions » face caméra ? Pourquoi voit-on l’assistant du réalisateur filmer mais ne voit-on jamais ce qu’il filme ?

Pema Tseden : Nous avons utilisé très peu de gros plans et beaucoup filmé des plans généraux et des plans éloignés. On espérait surtout aboutir à un regard paisible grâce à la distance d’observation, où l’état d’esprit de chaque personnage se bâtit en continuité et avec ses caractéristiques propres. Grâce à cette manière de filmer, j’espère que le public pourra mieux entrer dans l’atmosphère du film.
Les images filmées par l’opérateur existent mais, pour réduire la longueur du film, je ne les ai presque pas montrées. Dans la version définitive, il y a encore des images filmées par le caméraman : à la fi n du film, l’ex-petit ami de la jeune fille est sur l’écran de la caméra quand l’opérateur est en train de filmer.

Comment le documentaire s’articule-t-il à la fiction dans le fi lm ? Les acteurs sont-ils des professionnels ?

Pema Tseden : Environ un tiers du film est basé sur des éléments réels, mais ces éléments ont été recomposés sous forme de fi ction et sont fi nalement très différents des rushes documentaires orignaux.
La plupart des acteurs était non professionnels. Certains parmi eux étaient semi-professionnels puisqu’ils chantent et dansent quotidiennement dans une troupe de théâtre amateur, mais c’était la première fois qu’ils jouaient pour le cinéma. De plus, l’acteur qui interprète le réalisateur, Manlakyab, est en réalité le comédien le plus célèbre de ma région natale, l’Amdo.

On pense parfois au Vent nous emportera d’Abbas Kiarostami. S’agit-il d’une influence consciente ?

Pema Tseden : J’aime beaucoup les films d’Abbas Kiarostami, et notamment celui-là, mais Sur la route n’est pas inspiré directement et consciemment de son film. C’est avec ma propre passion et sur la base de ma propre expérience que je l’ai réalisé.

Pouvez-vous parler des lieux, des paysages traversés ?

Pema Tseden : Ce film a été tourné en Amdo. On a traversé plusieurs lieux connus : Rebkong, ville reconnue comme un centre des arts tibétains, le grand monastère de Labrang, celui de Tsö… Les lieux et les paysages ont été choisis selon l’atmosphère des plans du film.

Peut-on dire qu’il existe un cinéma tibétain ?

Pema Tseden : À mon avis, jusqu’à récemment il n’y avait que des films ayant le Tibet pour sujet. Mais, grâce à l’effort de quelques réalisateurs, il me semble qu’un véritable cinéma tibétain commence à prendre forme.

Ce film a-t-il été montré dans les différentes régions tibétaines dont vous avez parlé et en Chine en général ?

Pema Tseden : Je viens de terminer le mixage du fi lm. Pour l’instant, il n’y a eu qu’une séance spéciale à la Cinémathèque chinoise. Nous espérons le montrer bientôt dans les diverses régions tibétaines, en Chine et ailleurs.

Propos recueillis par courriel
par Charlotte Garson.
Traduction Xu Feng et Françoise Robin.




Cahiers du cinéma n°647, pp.58-59




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