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Julien Gracq / En lisant en écrivant
 

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Paru en 1981, En lisant en écrivant rassemble des textes écrits dans les années soixante-dix. Ce livre à la gloire de la littérature marque un tournant dans la réception de Gracq: son public s’élargit, et la critique prend conscience de l’actualité d’une œuvre pourtant peu soucieuse de composer avec son temps. Une seconde image de Gracq apparaît, qui recouvre sans l’effacer celle du «romancier flamboyant» qu’avait fixée Le Rivage des Syrtes: celle d’un critique idéal, lecteur qui tiendrait lui-même compagnie à la lecture comme un «tiers bien-disant».
Le titre du recueil réunit lecture et écriture dans un processus continu, sans origine: on écrit parce qu’on a déjà lu, et que d’autres ont écrit; tout lecteur est un écrivain en puissance, créateur à sa manière; tout écrivain est un lecteur en acte. Cependant ce livre se présente, à la différence des Lettrines, comme un bloc plus homogène, plus compact et plus lourd. On y trouve certes des paysages, parmi lesquels l’Italie, visitée à travers Stendhal ou Berlioz, occupe la plus grande place; des fragments romanesques, dont une saisissante paraphrase d’un épisode germanique de Tacite; une évocation posthume d’André Breton dans son intérieur. Mais toutes ces images du monde sont prises comme dans un sulfure entre les pages des livres. Par rapport à Préférenceset aux Lettrines, le propos de Gracq s’élargit plus qu’il ne se renouvelle. Il comprend, outre des réflexions sur les rapports de la littérature avec les arts visuels, peinture et cinéma, deux aspects principaux. D’une part une poétique, qui s’attache aux actes fondamentaux que sont lecture et écriture, ainsi qu’aux propriétés du genre romanesque et aux rapports de l’écrivain avec la langue. D’autre part une histoire de la littérature, ou plutôt d’un moment de celle-ci, qui se résume à la série «Stendhal-Balzac-Flaubert-Zola», poursuivie jusqu’à «Proust considéré comme terminus»; de même la poésie va de Baudelaire au surréalisme. Cette histoire est celle d’un déclin du roman, ou plus exactement de ce qui le nourrit en profondeur: l’inspiration romanesque, la «provocation au désir». Gracq prend le contre-pied d’une vision couramment répandue qui trace de Flaubert à Proust et à Joyce (et parallèlement de Baudelaire à Mallarmé) un parcours ascensionnel vers la modernité absolue et l’œuvre totale. À ses yeux Flaubert est le mauvais génie du roman; il contient en germe les trois désastres que l’on constatera respectivement chez Proust, dans l’existentialisme et dans le nouveau roman: l’inversion de perspective qui fait glisser le genre de la «prospection» à la «rumination nostalgique», la «fascination de l’inerte», l’invasion du roman par la «logistique» de ses modes d’emploi. Cette lutte contre la hantise du figement donne au livre son unité profonde, et nourrit les analyses les plus originales, comme celles que Gracq consacre à la description et au paysage, ou, à travers un débat avec Valéry et Breton, à une défense de l’arbitraire du roman («La marquise sortit à cinq heures»).
En lisant en écrivant, par sa date, offre aussi un point de vue sur l’ensemble de l’œuvre de Gracq. Ce retour sur soi s’attache avant tout à la fiction romanesque et au discours critique qui l’accompagne, laissant de côté l’écriture fragmentaire. Cependant la mention finale, presque narquoise, du dix-huitième siècle, qui «éclairait tout et ne devinait rien», replace la réflexion de Gracq dans un contexte précis, qui est celui de la fin du marxisme. Gracq célèbre dans le roman son élan vers l’éventuel au moment même où s’effondre l’illusion des lendemains radieux. Dès lors notre part de futur et de rêve est contenue tout entière dans le roman, qui est la littérature vivante.

 

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