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Antisémitisme chrétien

Exposé succinct de l'affaire Mortara (1858)
09/09/2002

Extrait de l'ouvrage de Riccardo Calimani, L'errance Juive, volume II, 1996, pp. 333-342



Le 23 juin 1858, le lieutenant‑colonel des carabiniers pontificaux Luigi De Dominicis, le maréchal Lucidi et le brigadier Agostini, firent irruption chez les époux juifs Momolo et Marianna Mortara, 196 via delle Lame à Bologne. Les premières ombres du soir étaient déjà tombées. Ils firent réveiller leur huit fils, trouvèrent l'objet de leurs recherches, Edgardo, un enfant de six ans et dix mois, et apprirent à ses parents que l'enfant avait été secrètement baptisé : il n'appartenait plus à sa famille, mais à l'Église. Le maréchal Lucidi dit :

« Monsieur Mortara, je suis au regret de vous signifier que vous avec été victime d'une trahison : votre fils a été baptisé, j'ai ordre de l'emmener. »
Ainsi débuta le drame familial des Mortara, mais aussi l'une des affaires judiciaires les plus retentissantes du XIXe siècle.



D'après sa déposition, consignée dans les actes du procès (1860), Momolo Mortara déclara :
« Ma femme, mes enfants qui étaient levés et moi-même, nous nous abaissâmes jusqu'à prier à genoux qu'on ne nous enlevât point Edgardo. »
À l'audience, un voisin raconte

« [...] J'entendis même le maréchal nommé Lucidi déclarer qu'il aurait préféré procéder à l'arrestation de cent malfaiteurs plutôt qu'avoir à ravir cet enfant [ ...] »
Les juifs tentèrent de recueillir de l'argent : il ne s'agissait peut-être que d'un chantage, mais quand on sut que l'ordre de rapt émanait de l'inquisiteur Feletti, ils s'abandonnèrent au désespoir le plus sombre. Momolo Mortara courut implorer la clémence de l'inquisiteur Feletti : celui-ci lui répondit que l'ordre venait de Rome



Les origines de cette moderne tragédie se perdent dans la nuit des temps : plus de mille deux cents auparavant, le lointain IVe concile de Tolède de 633 avait, après en avoir débattu, inscrit dans le Corpus juris canonici le droit de l'Église à arracher à des familles non chrétiennes les enfants "oblats", offerts à l'Église en état d'inconscience invitis parentibus, c'est-à-dire sans l'accord explicite des parents ; il suffisait qu'un étranger affirmât les avoir baptisés. Naturellement, I'Église ne manqua pas de discuter de cette question, avec des interprétations tantôt extensives, tantôt restrictives. Martin V (1417‑1431) avait fixé la limite d'âge à douze ans ; quant à Boniface VIII, tout en désapprouvant les baptêmes par traîtrise d'enfants juifs, il avait expliqué que le baptême demeurait valide en tous les cas : sans doute n'y avait-il pas la volonté des parents, mais il y avait celle de l'Église. En 1764, Clément XIII changea d'orientation : dans sa bulle, il menaça de sévères châtiments celui qui tenterait d'administrer le baptême par traîtrise à un enfant juif et, de plus, déclara nul un tel baptême ; l'enfant devait être ramené chez les siens.



Au fil des siècles, non seulement de nombreux enfants juifs, mais plus généralement aussi des enfants de familles infidèles, furent arrachés à leurs parents au nom de l'Église chrétienne. Qu'une "affaire" de ce genre pût arriver en Italie au milieu du XIXe siècle fut aussitôt perçu comme scandaleux. Scandaleux, mais non incompréhensible. Élu en 1823, Léon XII avait exhumé et confirmé l'édit sur les juifs, de 1775 et aussitôt, dès 1824, à Gênes, Davide di Anselmo Tedeschi avait été enlevé de chez lui; en 1826, à Modène, le fils de David Diena ; en 1844, à Reggio Emilia, la fille d'un certain Abraham ; d'autres cas de semblables violences advinrent à Lugo et à Ancône.



C'était une grave imprudence d'avoir une domestique catholique : son témoignage pouvait suffire et la machine infernale de l'Église romaine avait la possibilité de se mettre en marche. Anna Monsi, la domestique des Mortara, enclencha le mécanisme. Le procès fit apparaître que c'était une fille de dix-neuf ans qui pensait en avoir quinze, une analphabète qui signait les dépositions sans savoir ce qu'elles contenaient, peu digne de foi tant elle se contredisait sans y voir de problèmes : elle n'avait vraiment pas l'air d'être cet instrument qui, aux dires du cardinal Antonelli, secrétaire de l'Etat du Vatican, avait été choisi par la Divine Providence pour sauver I'âme du jeune Mortara. Transporté à Rome la nuit même, Edgardo Mortara fut aussitôt baptisé et renommé Pio. Ce "second" baptême est peu compréhensible : si un second baptême avait été nécessaire, cela signifiait que le premier n'en était pas un et, donc, qu'il n'y avait pas lieu d'enlever l'enfant. Momolo et Marianna Mortara furent reçus par le cardinal Antonelli et par le pape lui-même : aucune concession ne leur fut accordée. Ils tentèrent de rejoindre leur fils qui avait été envoyé à Alatri, mais on les chassa.



La tragédie familiale des Mortara se transforma bientôt en une épineuse affaire internationale.



En août, les parents avaient adressé au pape une supplique accompagnée des documents nécessaires : un mémorandum où étaient résumés les principes théologiques et juridiques sur lesquels l'Église fondait son action concernant les baptêmes invitis parentibus ; un document qui mettait en évidence le fait que l'enfant avait été enlevé avant l'âge de sept ans, âge prescrit par l'Église elle-même en ce genre de questions : il s'agissait d'un vice de forme non négligeable ; enfin, une déclaration du médecin de la famille Mortara qui démentait la version des faits fournie par la domestique. À Bologne, le scandale fut énorme.



En Piémont, Cavour, à qui le journal L'Armonia reprochait déjà ses faiblesses à l'égard des juifs, tirant argument de son amitié avec son secrétaire, Isaac Artom, originaire d'Asti, manifesta sa solidarité de façon tangible et exploita habilement l'erreur politique de Pie IX ; en août, les communautés israélites du Royaume de Sardaigne se réunirent à Alessandria et envoyèrent des missives appelant les communautés juives françaises et anglaises à intercéder auprès du Saint-Siège pour le convaincre de rendre l'enfant. La presse internationale s'empara de l'affaire, et l'opinion publique en fut profondément troublée. Napoléon III, François-Joseph Ier, le ministre des Affaires étrangères anglais, l'Alliance protestante, la société de la Réforme écossaise, l'Alliance chrétienne universelle, et de nombreuses communautés juives, de France, d'Allemagne et de Hollande, intervinrent : tout sembla inutile. Des protestations publiques s'élevèrent de New York, San Francisco, Chicago, Philadelphie et de nombreuses autres villes américaines. Après avoir emmené sa famille à Turin, Momolo Mortara sillonna infatigablement les routes d'Europe pour obtenir de l'aide, dans une extraordinaire accumulation de suppliques et de prières.



On vit articles et censures en Angleterre dans le Times et dans le Morning Post ; en Allemagne, dans le Allgemeine Zeitung et dans Volksfreund ; dans La Presse, Le Siècle, La Gazette de France et L'Univers catholique, en France ; dans Mord à Saint-Pétersbourg.



Pie IX répondit : "Non possumus".



En octobre, Marianna Mortara Padovani envoya une lettre à une amie :
« Ce matin, je suis allée avec mon mari chez les Catéchumènes, où nous avons trouvé ce recteur qui venait à l'instant même de revenir d'Alatri avec mon cher fils : nous montâmes et promptement nous serrions dans nos bras notre Edgardo bien-aimé. Moi, bouleversée et en larmes, je l'embrassai et le réembrassai tandis que tout à son effusion il me rendant baisers et embrassades ; tout enflammé, tout ému et tout pleurant, il luttait entre la peur de celui qui le domine et sa vierge affection filiale : mais ce fut l'affection qui l'emporta, il dit et répéta à haute voix qu'il voulait revenir avec ses frères et sœurs ; je lui dis qu'il était né juif comme nous et comme nous il devrait toujours le rester, et il répondit : "Oui ma maman chérie, je n'oublie jamais de dire le shema tous les jours. " Je lui dis que nous étions venus à Rome pour le reprendre et que nous ne partirions pas sans lui, ce dont il montra la plus grande joie et le plus grand contentement ! Le recteur fut présent tout le temps, et son frère et ses sœurs ne savaient que dire ».
La Civiltà Cattolica du 30 octobre 1858 publia un article intitulé "Le petit néophyte Edgardo Mortara", qui déplorait l'intérêt exagéré suscité par l'affaire,

« les stupeurs, le vacarme, et ce que nous qualifierions presque de crises de nerfs et de désespoir, qui se déclenchent chaque fois que l'occasion se présente d'observer une histoire un peu relevée, d'un bout à l'autre de l'Europe, dans toutes les langues, dans les feuilles de toutes les couleurs, à ce point qu'on n'a guère parlé d'autre chose ces derniers temps ; une histoire qui n'a vraiment rien de neuf [...] a servi à éveiller au mois de septembre dernier, et cela se renforce singulièrement en octobre, un nid de déclamations et de diatribes journalistiques, à en assourdir le monde […]
Et l'auteur explique que la chose se fit

« discrètement, en y associant à la vérité pour une petite part, mais en y associant en effet aussi l'auxilium brachii saecularis [l'aide du bras séculier] [...] et il fallut trancher un peu dans le vif [...]. Il est pour le moins étrangement ridicule qu'une poignée de scribouillards puisse venir enseigner à l'Église et au pape la façon dont on doit comprendre le dogme, et que leurs balivernes puissent attirer l'attention de la moitié de l'Europe jusqu'à presque l'émouvoir [...] Le Saint-Père voulut voir devant lui le bienheureux petit garçon et le serra tendrement sur son cœur [...] Les parents jouent des scènes de désespoir, non point tant parce que leur a été provisoirement soustrait l'un de leurs huit enfants, alors qu'il leur en reste tout de même sept à la maison, que parce que l'Église catholique l'a reçu. »


À l'intérieur de l'Église aussi, certaines voix se firent entendre : le théologien français Delacouture mit par exemple en évidence quelques vices de forme commis tout au long de l'affaire ; l'enfant n'avait jamais été en danger de mort, il n'avait pas encore sept ans, âge minimum fixé pour les "oblats", et, surtout, mille deux cents ans après, le concile de Tolède et nombre de ses prescriptions étaient tombés en désuétude.



L'affaire Mortara ne s'apaisa pas. Entre-temps, en juin 1859, Bologne cessa de faire partie des États de l'Église ; en août, on publia un décret de liberté de culte et, à la fin d'octobre, le grand-père d'Edgardo, Samuel Levi Mortara, s'adressa au dictateur Luigi Carlo Farini pour lui demander justice. En janvier 1860, les gardes du gouvernement des Provinces Royales de l'Émilie arrêtèrent le père Pier Gaetano Feletti. Celui-ci, en sa qualité d'inquisiteur de Bologne, contesta la légitimité de l'arrestation ; il soutint qu'il n'avait à répondre que devant le souverain pontife Pie IX. Feletti dénia donc à un tribunal civil sa légitimité à le juger et déclara que l'ordre d'enlèvement avait été donné afin d'empêcher les parents de tuer l'enfant, s'ils avaient pu être amenés à apprendre qu'il avait été baptisé. Il répéta que l'ordre était venu de Rome. L'avocat Jussi défendit Feletti : exercer les fonctions d'inquisiteur à Bologne ne pouvait être considéré comme un délit, pas plus que le fait d'obéir à Rome. Contrairement à ce qu'avaient soutenu les Mortara, quelqu'un avait été témoin de la cérémonie : l'administratrice même du baptême. Ainsi Feletti fut-il absous et libéré :

« [...] Le tribunal le renvoya absous, ne pouvant le poursuivre, en ce que tout fut considéré comme fait du Prince. »
A seize ans, le 17 novembre 1867, Pio Mortara fut ordonné prêtre : une fois encore, bien que le cardinal Antonelli eût promis à sir Moses Montefiore que le jeune homme pourrait, à dix-sept ans, décider de son sort, il n'en fut pas ainsi.



Parmi ceux qui, le 20 septembre 1870, franchirent la brèche de Porta Pia, le cœur au ventre, il y avait Riccardo Mortara, le frère d'Edgardo. Il courut au couvent, le demanda, mais père Pio, c'est-à-dire Edgardo Mortara, lui fit connaître son refus de le recevoir. Momolo Mortara s'adressa alors au général La Marmora, mais, une fois de plus, il ne parvint pas à récupérer son fils : il mourut peu après, en 1871. Convaincue que la lutte n'était pas finie, la mère le fit inscrire au recensement militaire, afin de l'éloigner ainsi de ses obstinés gardiens. Alors, le Vatican l'envoya à l'étranger : père Pio se considérait d'ailleurs désormais comme un prêtre et il alla prêcher à Perpignan et à Paris. Paris, justement, où, en 1878, il rencontra sa mère qu'il tenta de convertir, ainsi que ses frères, au catholicisme, mais leurs réactions furent indignées. En 1900, la mère mourut et de nombreux journalistes français annoncèrent qu'elle était morte chrétienne. Père Pio lui-même démentit cette information.



Don Pio Mortara, l'ex-enfant enlevé à Momolo et à Marianna Mortara, mourut dans l'abbaye de Bouhay près de Liège, le 11 mars 1940. Le Corriere della Sera en parla sous le titre "La mémorable affaire d'un prêtre qui prêchait en neuf langues ". L'Osservatore Romano l'évoqua par un article du 22 mars 1940 : il souligna qu'il était d'usage de prier pro se et suis et que son affaire avait été exploitée par la presse anticléricale.
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