LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois de juin 2007 :

Non loin de Vichy, à Clermont-Ferrand, le jeune résistant Roger Champrobert était arrêté en septembre 1941 par la police française puis jugé devant la « Section spéciale » du Tribunal militaire... Son témoignage illustre bien la répression que mena impitoyablement  l'« État français ».

Arrêté et jugé par des Français...


    L'une des toutes premières manifestations de la Résistance dans le Puy- de-Dôme fut le collage à Riom, peu après l'armistice de juin 1940, d'affichettes où on lisait : « Les jeunes de France ne seront pas les laboureurs de l'armée hitlérienne. À bas Pétain ». Il s'agissait de répondre aux intentions allemandes de faire de la France une sorte d'annexe agricole du Reich, et cela seulement.
    La police dite française arrêta rapidement les auteurs des affiches, quatre jeunes communistes de la ville qui avaient reproduit ainsi un texte de leur journal national, évidemment clandestin : L'Avant-garde. Ils furent condamnés à des peines de prison. Les actions de la Résistance se succédèrent, les arrestations et les condamnations aussi...
    Au début de l'année 1941, j'étais de retour à Clermont-Ferrand, après le service militaire en 1938, la « drôle de guerre », les durs combats de la « Campagne de France » en 1940, la captivité, puis l'évasion en octobre 1940, la réaffectation au 8e Dragon à Issoire et la démobilisation enfin. Je repris contact avec mes camarades, participai à des actions clandestines et devins bientôt le responsable des Jeunesses communistes du département, réduites à une vingtaine de personnes par les arrestations.
    Du matériel d'impression me fut confié : une machine à écrire (assez usagée) et une machine à imprimer dite « à plat », tout à fait rudimentaire. Mais quelles difficultés pour se procurer du papier, dont la vente était placée sous surveillance ! C'est ainsi que, à la surprise de beaucoup, les affichettes de Riom étaient de belle couleur rose, celle de nappes en papier, encore en vente libre.
    J'avais repris mon travail comme facteur auxiliaire des PTT, et trouvé une petite chambre sans confort, place de la Liberté à Clermont.
    C'est là où une camarade dactylo (que je n'ai jamais rencontrée) venait taper les stencils, toujours en mon absence. Je transportais ensuite sur mon vieux vélo, la machine à écrire et je la dissimulais, avec la machine à plat, dans un garage prêté pour garer la vieille voiture de mon père et appartenant à la famille Mont-Louis (1), qui habitait le château contigu des Roches. Cette famille louait à mes parents le grand jardin maraîcher où je confectionnais dans une vieille citerne et à la lueur d'une bougie, les tracts et les journaux. C'était une bonne garantie de sécurité, un seul camarade connaissant la cachette.
    Mes contacts étaient fréquents avec deux camarades qui, munis de faux papiers, étaient passés dans la clandestinité : Louis Cuoq (alias Jean Morin) et Émile Guyonnet, dit Le Bicot (dont j'ai oublié le faux nom). Tous deux échappèrent à l'arrestation de notre groupe, qui survint en septembre 1941 (2). Je fus parmi les derniers arrêtés, à la fin du mois.

Les policiers de Pétain


    Les policiers, tous citoyens français, mirent à leurs investigations, enquêtes et filatures, un zèle et un acharnement particuliers. Ils disposaient de moyens importants, secondés en outre par des élèves inspecteurs, qui les assistèrent dans les différentes opérations, et dont l'essentiel de la formation portait visiblement sur la répression des actes de résistance.
    Nous ne trouvâmes auprès d'eux, policiers ou élèves, ni considération ni assouplissement d'aucune sorte. Nous fûmes traités comme des criminels. Je reconnus parmi les élèves un camarade d'enfance. Il ne me fut absolument d'aucun secours, tant l'atmosphère était hostile. Mais je reste convaincu qu'il m'eut aidé si les conditions avaient été moins draconiennes.
    Lors de mon premier interrogatoire, dans les locaux de la police judiciaire à Clermont-Ferrand et en présence de la vingtaine de futurs policiers, je fus frappé avec brutalité par l'inspecteur Servant, qui avait mené l'enquête sur mon cas. Les coups furent portés sans souci de laisser de traces et le lendemain mon visage était très enflé, et tuméfié par endroits. Une de mes dents fut cassée. Les insultes, les mots orduriers accompagnaient les coups. Je ne citerai, afin de rester dans une relative bienséance, que « voyou, salaud, fumier ».
    Les inspecteurs utilisèrent leurs qualités professionnelles d'hommes de terrain, connaissant parfaitement la ville et même certaines caractéristiques des membres de notre groupe. C'est ainsi que, sachant qu'un de nos camarades souffrait d'une maladie d'estomac, ils le frappèrent sauvagement à cet endroit afin de lui arracher aveux et renseignements. Je le vis deux ou trois jours après, lors d'une confrontation. Il était assis, affaissé, très abattu et semblait souffrir beaucoup. Il me dit : « Tu peux tout leur dire, ils savent tout ! »
    Hélas, c'était ce camarade, et lui seul, qui connaissait la cachette du matériel qui m'avait été confié, et qui fut ainsi facilement découvert.
    Les brutalités s'accompagnèrent d'attitudes odieuses envers nos familles. Pendant une perquisition chez mes parents furent tenus des propos insultants à leur égard, et alarmants sur le sort qui me serait réservé.
    Ces policiers, toujours en place (parfois même avec de l'avancement) lorsque revinrent les rescapés de la déportation en mai 1945, firent l'objet de notre part de plaintes pour sévices et, comme agents d'un gouvernement au service de l'ennemi, furent jugés à Poitiers. Ils furent acquittés. Il s'agissait du commissaire Moritz et de six de ses inspecteurs.
    A-t-on jamais vérifié sérieusement les certificats de résistance tardive que d'aucuns produisirent ?
    Pour nous, après quelques nuits dans les cachots de la Police judiciaire (angle place Saint-Michel de l'Hospital et boulevard Trudaine à Clermont-Ferrand), nous fûmes transférés à la prison militaire, au 92e Régiment d'infanterie rue Pélissier, où nous restâmes jusqu'à fin novembre, soit deux mois environ. Nous étions dans une cellule assez vaste, avec ceux de l'affaire précédente, celle des « 16 » (la nôtre étant dite des « 19 »).
    Un camarade, Corneloup dont la tonne à Chanturgue (un quartier de vignes sur les hauteurs de Clermont) servait de lieu d'impression, succomba aux mauvaises conditions de détention et aussi, très probablement, des suites des brutalités policières. Ce fut notre premier mort. Hélas, il y en eut bien d'autres...

Devant la « Section spéciale »


    Notre procès se tint le 27 novembre 1941, devant la « Section spéciale » du tribunal militaire, présidée par le colonel Perré (qui ne manqua pas, comme à son habitude, de nous insulter). Nous étions 19, dont deux camarades de la Loire. Ce procès fut celui de la hâte et de l'imprécision et tourna même parfois à la parodie. Ainsi, des activités qui m'étaient reprochées (et qui d'ailleurs ne correspondaient pas toutes à la réalité) furent mises sur le compte d'un autre accusé tandis que j'étais crédité des siennes, mêlées à celles d'un troisième.
    Il y eut trois condamnations aux travaux forcés à perpétuité, deux à 15 ans, une à 10 ans, une à cinq ans (assorties évidemment du même nombre d'années d'interdiction de séjour) ainsi que des peines de prison allant de un à cinq ans. Une de nos deux camarades femmes fut acquittée, jamais personne ne comprit pourquoi ! Peu après, les condamnés aux travaux forcés, dont j'étais, partirent pour la prison cellulaire de Saint-Étienne.
    Les années qui suivirent furent celles de l'emprisonnement (Saint-Étienne, centrale d'Eysses à Villeneuve-sur-Lot) puis, livrés aux SS par le gouvernement Pétain-Laval, la déportation au camp de Dachau.
    Mais cela est une autre histoire...
 

Roger Champrobert

(1) Les imprimeries Mont-Louis fabriquaient, entre autres, le journal de Pierre Laval, Le Moniteur du Puy-de-Dôme.
2) Louis Cuoq fut appréhendé en 1942 dans l'Allier, déporté et assassiné dans un Kommando de Dachau. Émile Guyonnet fut tué dans une rencontre avec des GMR peu avant la Libération. C'étaient deux résistants de grande valeur.
 
 

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