XIXe siècle

Napoléon III, père fondateur de la Roumanie

01/02/2007 - 722

Ce pays, qui vient d'intégrer l'Union européenne le 1er janvier, a eu une naissance mouvementée. L'union de la Moldavie et de la Valachie en un seul Etat est une réussite incontestable de la diplomatie française.

Comment va-t-on l'appeler ? A toutes les naissances se pose la même question. Il y a cent cinquante ans, l'Europe s'est penchée sur un berceau et ne savait quel nom donner à l'enfant : Principautés danubiennes ? Provinces moldo-valaques ou valaco-moldaves ? Principautés-Unies de Moldavie et de Valachie ? Il a fallu dix bonnes années pour lui donner son nom définitif, entre 1856, date du congrès de Paris qui a posé officiellement la question du statut de ces territoires, et 1866, date à laquelle est reconnu un « prince de Roumanie ». Une décennie de tractations particulièrement mouvementées, dans lesquelles la diplomatie de Napoléon III s'est illustrée d'une manière que les Roumains, encore aujourd'hui, n'ont pas oubliée.

Il faut dire que les liens entre les pères fondateurs de la Roumanie et la France sont anciens. Tout commence dans le Paris romantique des années 1830. La France, qui s'enflamme pour la renaissance de la Grèce, l'indépendance de la Belgique et la liberté de l'Italie, fait bon accueil à une petite élite roumaine. Issue des milieux cultivés, elle prendra modèle sur les institutions parlementaires comme sur les idées de réformes sociales, d'égalité et de liberté issues de 1789. Les fils des grandes familles de Moldavie et de Valachie qui étudient à Paris suivent les enseignements des historiens Jules Michelet ou Edgar Quinet. Ils fréquentent un cercle de Français roumanophiles, parmi lesquels se distingue un jeune journaliste spécialiste de l'Europe orientale : Hippolyte Desprez.

Il existe alors des Roumains mais guère de Roumanie : sur le plan territorial et politique, les provinces danubiennes de Moldavie et de Valachie appartiennent à l'Empire ottoman, mais sont placées sous le protectorat de l'Empire russe. Curieuse situation qui impose aux Roumains une double domination : celle d'un pouvoir musulman, dont la suzeraineté est de plus en plus théorique, et celle d'un pouvoir slave, dont la domination se fait de plus en plus pesante, sous couvert d'une fraternité religieuse entre orthodoxes russes et roumains. Dans l'un de ses articles, Desprez décrit justement ce paradoxe : « Les peuples protégés n'ont pas tardé à s'apercevoir qu'en acceptant le protectorat russe, ils n'ont fait que changer de joug, et qu'à tout prendre, celui de la Turquie, quoique moins éclairé, est incomparablement moins lourd. »

En 1848, alors que le printemps des peuples fleurit dans toute l'Europe, les Roumains de Moldavie et de Valachie, comme ceux de Transylvanie (dans l'Empire autrichien), se soulèvent. Ils réclament plus d'autonomie politique et d'unité nationale, en même temps que des réformes sociales modernes. En juin 1848, un comité révolutionnaire est formé à Bucarest, où l'on retrouve d'anciens étudiants du Paris romantique, qui réclament l'abolition des privilèges féodaux, la distribution des terres aux paysans, l'union moldo-valaque. Mais, comme presque partout ailleurs en Europe, le printemps des peuples échoue : un corps d'occupation mixte russe et turc rétablit l'ordre ancien et mène une dure répression dans les principautés. Prise ainsi en tenailles entre le sultan et le tsar, la cause roumaine paraît plus que jamais perdue.

Mais l'espoir renaît, quelques années plus tard, pendant la guerre de Crimée. La France de Napoléon III s'est alliée avec l'Angleterre pour contrer l'expansion russe et protéger l'Empire ottoman. Dans cette politique, les enjeux d'équilibre européen sont primordiaux ; le sort des Roumains n'est qu'un aspect secondaire. Et pourtant, chacun s'interroge : lorsque les Russes auront été vaincus, que fera-t-on de la Moldavie et de la Valachie ? Quel statut succédera au protectorat russe ? L'Europe trouvera-t-elle un accord ? Une chose est sûre : puisque les alliés ont fait la guerre à la Russie pour protéger l'intégrité territoriale de l'Empire turc, il n'est pas question d'envisager l'indépendance des principautés roumaines. Il serait incohérent d'enlever deux provinces aux Turcs qui sont du côté des vainqueurs. Au contraire, les principautés doivent former un rempart contre les Russes, qui protégera l'Empire ottoman sur le Danube. Il faut donc imaginer un régime d'autonomie qui maintienne la suzeraineté symbolique du sultan mais qui soit assez solide pour faire obstacle aux empiètements futurs de la Russie.

Dès l'automne et l'hiver de 1854-1855, à Londres, à Vienne, à Paris, des diplomates réfléchissent à cette question, afin d'être prêts lorsque, comme on s'y attend, les Russes seront vaincus en Crimée. Le travail qui se fait alors dans les bureaux du Quai d'Orsay sera décisif.

Le ministre des Affaires étrangères de Napoléon III, Edouard Drouyn de Lhuys, charge un collaborateur qu'il vient de recruter de mener une réflexion de fond et de faire des propositions ; le jeune diplomate n'est autre qu'Hippolyte Desprez, l'ancien journaliste roumanophile. Desprez connaît bien les enjeux stratégiques de cette région d'Europe et les nécessités de l'équilibre des puissances. Mais, à la différence de la plupart de ses collègues, il possède aussi l'expérience du terrain et il connaît le sentiment des populations. Quand le ministre lui demande de préparer un mémoire qui servirait de base à la position française sur ce sujet, il démontre avec force arguments que la meilleure solution est d'unir les deux principautés en en une seule entité. Cela correspond aux voeux des Roumains, qui parlent la même langue, pratiquent la même religion, partagent la même histoire. Il ajoute que pour faire de ce nouvel Etat un organisme solide, il faudra le placer sous la couronne d'un prince étranger.

L'idée peut paraître paradoxale : au moment de reconnaître l'autonomie de la nation roumaine, pourquoi placer celle-ci sous une couronne qui ne serait pas roumaine ? La question s'est posée déjà lors de la formation de la Grèce et de celle de la Belgique : dans les deux cas, les monarques ont été choisis hors de la nation, pour la même raison, dictée par le réalisme. Aucune des grandes familles du pays n'étant en position d'offrir un candidat assez prestigieux pour n'être pas bientôt contesté, aucune ne peut donner de garanties suffisantes de stabilité pour fonder une dynastie durable ; toute personnalité roumaine serait condamnée d'avance à rencontrer de nombreuses et violentes compétitions parmi ses pairs.

Dès mars 1855, cette vision d'une Roumanie unifiée sous un prince étranger devient la doctrine de la diplomatie française. Drouyn de Lhuys s'en empare dans les négociations internationales comme un moyen de surenchère : les Russes se disent protecteurs des Roumains orthodoxes ? Nous, Français, nous ferons mieux et leur offrirons l'unité nationale ! Les Roumains ne veulent plus des Russes ? Ils n'aiment pas les Turcs ? Ils se méfient des Autrichiens ? Ils ignorent les Anglais ? - les Prussiens, à cette époque, ne comptent pas. Il y a donc une place à prendre auprès des Roumains, la France la prendra.

A ce stade, le Quai d'Orsay n'a guère reçu d'instruction de Napoléon III lui-même au sujet de la question roumaine. Il semble en revanche que l'empereur ait adopté à son tour le plan français, où il trouvait une doctrine conforme à ses idées. Dans des mémoires inédits conservés aux archives du Quai d'Orsay, Hippolyte Desprez le dit très clairement : « L'empereur finit par s'intéresser lui-même à ce débat pour lequel il s'était montré assez indifférent jusqu'alors. » Conversion tardive mais réelle : un an plus tard, Napoléon III se fera un ardent défenseur de la cause roumaine lors du congrès de Paris, en mars 1856.

Le 8 septembre 1855, enfin, Sébastopol est tombée. Les alliés franco-anglais, venus en Crimée combattre aux côtés des Turcs, ont vaincu les Russes. La guerre prend fin. Les cartes sont redistribuées sur le terrain de l'Europe orientale. Les diplomates entrent en jeu.

Quel chemin parcouru depuis 1815, lorsque le congrès de Vienne redessinait la carte du vieux continent sur les ruines de l'Empire napoléonien ! Quatre décennies plus tard, Paris est choisie pour accueillir le congrès de la paix. Et l'homme qui va présider les débats, dans les salons flambant neufs du Quai d'Orsay, n'est autre que le comte Walewski, fils naturel de Napoléon Ier, nouveau ministre français des Affaires étrangères de Napoléon III !

Le sort des principautés danubiennes est l'une des questions cruciales que le congrès doit résoudre. Mais l'idée française d'union sous un prince étranger soulève de vives oppositions. La Turquie redoute cette formule qui permettrait une indépendance future ; elle espère obtenir le maintien des deux principautés, avec à leur tête des hospodar (princes) nommés par le sultan. La Russie n'y est pas favorable non plus car elle pense retrouver plus facilement son influence sur les Roumains s'ils sont divisés en deux provinces séparées. L'Autriche, surtout, est farouchement hostile à l'unité, car elle craint de voir se former à ses frontières une nationalité libre, qui donnerait des idées aux peuples agités de son propre empire. L'Angleterre, quant à elle, hésite et louvoie. La France est donc isolée.

Les Français réussissent alors un coup diplomatique très habile. Ils font admettre par le congrès que le sort des principautés sera réglé plus tard. Dans l'immédiat, l'essentiel est de proclamer la fin du protectorat russe et la continuité de la souveraineté ottomane ; ensuite viendra le temps de réunir une « commission européenne » spéciale qui ira sur place consulter les populations, par des élections « véritables et sérieuses ». Ainsi, le programme d'union n'est certes pas adopté, mais n'est pas repoussé non plus. En l'absence de consensus, l'ajournement soulage tout le monde. Et en s'en remettant au voeu des populations, la France sait qu'elle ne prend guère de risques. C'est tout au moins ce qu'elle croit, un peu naïvement.

Car pour consulter les Moldo-Valaques, il faudra élire des assemblées. Selon les modalités choisies, selon les conditions du vote, le résultat sera unioniste ou séparatiste. Aussitôt s'engage une véritable guerre souterraine : chaque grande puissance envoie sur place ses meilleurs agents, pour évaluer la situation, nouer des contacts et, si nécessaire, fausser les élections. Les Autrichiens, qui veulent empêcher à tout prix l'élection des unionistes, se montrent particulièrement habiles. De leur côté, les Russes mobilisent les boyards, les riches propriétaires fonciers, en agitant le spectre des réformes agraires, des redistributions de terres, de l'abolition des privilèges féodaux, en cas de victoire du parti français. La diplomatie napoléonienne, elle aussi, envoie ses espions, pour déjouer ces manoeuvres. Les élections sont prévues pour juillet 1857. In extremis, les agents français obtiennent des documents prouvant que les élections en cours sont truquées. La France révèle ces documents. Napoléon III se fâche. En août, une crise éclate.

Mais très rapidement l'empereur se rend compte que sa politique n'a aucune chance de succès : il ne peut défendre seul l'union des principautés. A la mi-août 1857, une rencontre est organisée à Osborne, sur l'île de Wight, au sud de l'Angleterre. Menacé par une alliance anglo-russe contre lui, Napoléon III renonce secrètement à sa politique roumaine. La conférence européenne qui doit trancher la question, se réunit à Paris du 22 mai au 19 août 1858. L'Europe proclame la naissance officielle des « Principautés-Unies de Valachie et de Moldavie », mais avec deux entités séparées, deux hospodar, deux assemblées, deux drapeaux. La seule institution commune aux deux principautés sera une haute cour de justice et de cassation. C'est peu. L'unité roumaine est enterrée.

C'est alors qu'un coup de théâtre survient. Les élections aux assemblées de Moldavie et de Valachie donnent en 1858 la majorité aux unionistes. En janvier 1859, la Moldavie élit son hospodar, et choisit le colonel Alexandre-Jean Cuza. Puis, le mois suivant, la Valachie élit à son tour son hospodar, et choisit... le même colonel Cuza. Par une audacieuse double élection, les Roumains ont réalisé leur unité en optant pour un prince unique. La surprise est d'autant plus complète en Europe que ce Cuza est un illustre inconnu. Né en 1820, fils de boyards moldaves, il a fait ses études à Paris. Unioniste et réformateur, il se fait élire député en 1858 sur une réputation de fermeté, et se retrouve en quelques semaines propulsé à la tête du nouvel Etat.

Pour inattendue qu'elle soit, cette double élection est une victoire symbolique pour Napoléon III. L'empereur use de toute son influence pour faire reconnaître le nouveau prince par les Etats européens, y compris par l'Empire ottoman, ce qui est acquis en 1861. En 1862, les deux assemblées fusionnent dans la capitale commune, Bucarest. Un Etat est en train de naître.

Et pourtant, très vite, les doutes naissent aussi. Cuza sera-t-il assez solide ? En effet, sa politique soulève contre lui les boyards. La réforme agraire supprime les corvées et donne aux paysans les deux tiers des propriétés seigneuriales, moyennant un rachat dont l'Etat fait l'avance. Devant l'hostilité de l'oligarchie terrienne, Cuza impose la réforme par un coup de force constitutionnel. De ce fait, il mécontente la bourgeoisie libérale, qui redoute une dictature. Isolé, discrédité, Cuza est renversé par un coup d'Etat en février 1866. Napoléon III se garde bien d'intervenir pour sauver un régime aux abois.

Ce que Desprez avait prévu dès 1854 est arrivé : l'union des deux principautés ne pouvait se faire sous un monarque roumain. L'Europe se met à la recherche d'un prince susceptible de régner à Bucarest et d'y établir une vie politique équilibrée. Un relatif consensus européen se fait autour de Charles de Hohenzollern-Sigmaringen, membre de la famille royale de Prusse, mais surtout fils de Stéphanie de Beauharnais, grande-duchesse de Bade, cousine de Napoléon III. C'est en raison de son sang français que les Roumains l'élisent en mai 1866 avec le titre, enfin accepté par l'Europe, de « prince de Roumanie ». Le programme français est réalisé. En 1878, le congrès de Berlin entérine l'indépendance du royaume. En 1881, le prince devient roi sous le nom de Carol Ier. Le Second Empire fait entrer la Roumanie dans la grande famille des Etats européens.

Il est d'usage de considérer la politique roumaine de Napoléon III comme un exemple de sa fameuse « politique des nationalités ». A regarder les archives de près, son rôle personnel doit être nuancé. Il ne paraît s'être intéressé aux Roumains qu'après certains diplomates français aux idées plus avancées dans ce domaine. En outre, l'empereur n'a pas hésité à subordonner la cause roumaine à d'autres intérêts plus importants pour la France - ce qui est normal en diplomatie. Il n'en reste pas moins que la formation de la Roumanie est clairement la réalisation - certes chaotique et pleine de surprises - d'un projet français, formé au Quai d'Orsay dès 1854 et adopté par Napoléon III. C'est l'une des réussites de la diplomatie impériale, avec l'alliance franco-anglaise, le congrès de Paris, l'indépendance de l'Italie, les traités de libre-échange ou encore le canal de Suez. Entre 1856 et 1866 se situe l'apogée de l'influence française dans l'Europe du XIXe siècle, ces années où, par sa diplomatie, « Napoléon le petit » est devenu grand. L

Par Yves Bruley
 

Repères

1848

Mouvements nationalistes en Moldavie et en Valachie. Intervention des troupes russes et ottomanes.

1859

Alexandre Cuza élu hospodar de Moldavie et de Valachie.

1861

Cuza proclame officiellement l'unité de la Roumanie.

1866

Renversement de Cuza. Charles de Hohenzollern lui succède.

1878

Le congrès de Berlin consacre l'indépendance de la Roumanie.

1881

La Roumanie devient un royaume. Charles de Hohenzollern couronné sous le nom de Carol Ier.

1856 : le congrès de Paris pose la question roumaine

Chaque puissance est représentée par un "premier plénipotentiaire", le plus souvent le ministre des Affaires étrangères, et par un second, en général l'ambassadeur du pays à Paris. 1. Comte de Cavour (Sardaigne) 2. Lord Cowley (Grande-Bretagne) 3. Comte Buol Schauenstein (Autriche) 4. Comte Orloff (Russie) 5. Baron de Bourqueney (France) 6. Baron de Hübner (Autriche) 7. Comte de Manteuffel (Prusse) 8. Comte Walewski (France) 9. Djemil-Bey (Turquie) 10. Benedetti (France) 11. Comte de Clarendon (Grande-Bretagne) 12. Baron de Brunow (Russie) 13. Ali Pacha (Turquie) 14. Comte de Hatzfeld (Prusse) 15. Marquis de Villamarina (Sardaigne). Napoléon III (buste sur la cheminée) et Napoléon Ier (tableau à droite) veillent sur les travaux...

L'indépendance

La Roumanie est issue d'une union entre deux principautés, la Moldavie et la Valachie. En 1878, elle devient indépendante ; son territoire s'agrandit de la Dobroudja et des bouches du Danube, rétrocédées par l'Empire ottoman et la Russie, lui ouvrant ainsi l'accès à la mer Noire.

 
 
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