XIXe siècle

Napoléon III sort de la légende noire

01/04/2008 - 736

Napoléon le Petit serait-il devenu plus fréquentable que Napoléon le Grand ? Deux cents ans après la naissance de Louis Napoléon, les historiens lui rendent sa place dans la mémoire collective.

Quels sont les mérites comparés du sucre de canne et du sucre de betterave ? Tel est l'ordre du jour, à  la Chambre, en ce 12 mai 1840. Les députés qui entrent en séance ne le savent pas encore, mais le gouvernement a décidé de changer leur menu. Contre toute attente, le ministre de l'Intérieur, Charles de Rémusat, prend la parole : " Messieurs, annonce-t-il d'une voix solennelle, le roi a ordonné à  Son Altesse Royale, monseigneur le prince de Joinville, de se rendre avec sa frégate à  l'île de Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l'Empereur Napoléon. Nous venons vous demander les moyens de les recevoir dignement sur la terre de France et d'élever à  Napoléon son dernier tombeau. " Le ministre argumente : " Napoléon fut empereur et roi ; il fut souverain légitime de notre pays. Son tombeau, comme sa mémoire, n'appartiendra à  personne qu'à  son pays. "

Depuis les défaites de 1814 et 1815, depuis l'exil et la mort en terre ennemie, l'image de Napoléon a connu un retournement spectaculaire. L'Empereur a gagné sa dernière bataille, celle de la mémoire. Il a vaincu la " légende noire ". Ses généraux, dans cette magnifique victoire posthume, ont été les écrivains romantiques, assoiffés de souvenirs glorieux et dramatiques, et ses soldats le peuple français, pressé d'ignorer la platitude de la nouvelle société monarchique et bourgeoise. Mais en 1840, qui sont les vrais vainqueurs de cette bataille de la mémoire, qui culmine avec le " retour des cendres " ? Ce sont les hommes politiques de la monarchie de Juillet, ces ministres libéraux et conservateurs qui gouvernent sous le règne pacifique et modéré de Louis-Philippe Ier. La France du " juste milieu " a récupéré la légende napoléonienne à  son profit et fait habilement prospérer ce capital. Pareille imposture a de quoi réveiller l'esprit aventureux et insoumis du prince Louis Napoléon Bonaparte, fils de Louis et d'Hortense de Beauharnais, neveu de Napoléon Ier, et prétendant à  un trône impérial qui n'existe plus.

Né dans la nuit du 20 au 21 avril 1808, alors que son père était roi de Hollande, Louis Napoléon a grandi en Suisse et vit désormais en exil en Angleterre. Le 6 aoà»t 1840, décidé à  ne pas laisser les louis-philippards régner seuls sur la tombe de l'Empereur des Français, il tente un débarquement à  Boulogne-sur-Mer, dans l'espoir de soulever quelques troupes, puis la France entière. Le fiasco est complet et totalement déshonorant. Arrété avec ses infortunés complices, abandonné de tous, désavoué par sa propre famille, le jeune prince est jugé par la Chambre des pairs, o๠siègent encore tant d'anciens dignitaires de l'Empire.

L'interrogatoire commence :

" Quelle est votre profession ?

- Prince français en exil.

- Quels sont vos complices ?

- La France entière.

- De quel droit portez-vous la Légion d'honneur ?

- Je l'ai trouvée dans mon berceau. "

Superbe réplique, digne de figurer dans l'un de ces drames romantiques de Victor Hugo qui triomphent alors au théâtre. Superbe destin, aussi, que celui de ce prince intrépide et réveur, condamné à  l'emprisonnement perpétuel au moment méme o๠les cendres de son oncle sont de retour à  Paris. Décidément, l'image de Napoléon n'appartient plus à  sa famille ; la rente échappe totalement aux Bonaparte ; l'héritage a été détourné.

Le 15 décembre 1840, alors que les cendres de l'Empereur sont portées jusqu'aux Invalides, Louis Napoléon écrit dans sa prison : " Sire, vous revenez dans votre capitale, et le peuple en foule salue votre retour ; mais moi, du fond de mon cachot, je ne puis apercevoir qu'un rayon du soleil qui éclaire vos funérailles. " Huit ans plus tard, presque jour pour jour, le 10 décembre 1848, Louis Napoléon Bonaparte est élu président de la République par une majorité écrasante de Français, lors de la première élection présidentielle au suffrage universel. La légende napoléonienne a été récupérée par un Bonaparte bien décidé à  monter sur les épaules de ce géant et à  y rester.

Au lendemain de cette élection inouïe, l'historien Auguste Mignet, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques, écrit, dépité : " Singulier pays et vraiment démocratique, qui choisit un incapable avéré avec une persévérance qui ne se lasse pas, parce qu'il est le neveu et qu'il porte le nom d'un grand homme. " L'élite méprise l'" incapable avéré " placé à  la téte de l'Etat par le peuple. " C'est un crétin qu'on mènera ", croit savoir Adolphe Thiers. Mais le crétin est populaire, habile aussi, et très décidé. Trois ans plus tard, le 2 décembre 1851, l'opération Rubicon lui donne les pleins pouvoirs, et le peuple applaudit ! Louis Napoléon justifiera plus tard le coup de force, d'une manière transparente, dans son Histoire de Jules César (1866) : " Il n'est pas donné à  un homme, malgré son génie et sa puissance, de soulever à  son gré les flots populaires ; cependant, quand, désigné par la voix publique, il apparaît au milieu de la tempéte qui met en péril le vaisseau de l'Etat, lui seul alors peut diriger sa course et le conduire au port. César n'était donc pas l'instigateur de cette profonde perturbation de la société romaine, il était devenu le pilote indispensable. " C'est le mythe du sauveur, qui avait fondé le pouvoir de Napoléon Ier. Une année passe encore et l'Empire est proclamé. La France, dont tant d'institutions avaient été fondées par Napoléon Ier, est à  nouveau dirigée par un empereur.

Mais si la grande popularité de Napoléon III repose largement sur la légende de son illustre prédécesseur, la " légende noire " de Napoléon le Petit est déjà  en train de naître. Victor Hugo en est le chantre le plus tonitruant : " Louis Bonaparte est un homme de moyenne taille, froid, pâle, lent, qui a l'air de n'étre pas tout à  fait réveillé. Peu lui importe d'étre méprisé, il se contente de la figure du respect. Cet homme ternirait le second plan de l'histoire, il souille le premier. C'est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain. En sa qualité de parent de la bataille d'Austerlitz, il s'habille en général ", écrit-il en 1852.

La stratégie des républicains est fixée : pour abaisser Napoléon III, il faut grandir Napoléon Ier ; l'effet de contraste sera forcément désastreux pour le neveu. " Non, quoiqu'il ait commis des crimes énormes, il restera mesquin ", juge Victor Hugo, pour qui Louis Napoléon ne sera jamais que " le tyran pygmée d'un grand peuple ".

Le problème est que ce grand peuple ne cesse de plébisciter son tyran pygmée, notamment lorsqu'en avril 1870, la nouvelle Constitution libérale et parlementaire de l'Empire est soumise à  son approbation. Le succès est immense ; l'Empereur croit le régime consolidé pour longtemps ; le règne de son fils pourra commencer, bientôt sans doute, dans d'excellentes conditions. Quelques semaines plus tard, c'est la débâcle. La République est de retour ; elle se bâtira sur les ruines renversées du Second Empire. Victor Hugo tient sa revanche : sa lutte contre Napoléon III paraît validée par les faits, et méme par l'Assemblée nationale qui, par un vote du 1er mars 1871, confirme la déchéance de l'Empereur en le déclarant " responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France ".

La légende noire du Second Empire va-t-elle emporter avec elle l'image de Napoléon Ier dans les profondeurs des abîmes mémoriels ? Il y aurait une certaine logique, tant les destins sont parallèles : deux coups d'Etat, deux dictatures, deux défaites, deux invasions, deux désastres nationaux, deux exils en terre anglaise. La légende du vaincu de Waterloo avait été sauvée par le romantisme et par la détestation vouée au vainqueur anglais. Celle du vaincu de Sedan ne sera sauvée par personne, en dépit de la détestation plus grande encore vouée au vainqueur allemand.

Fidèle à  la stratégie de Victor Hugo, la IIIe République s'est bâtie sur l'opposition des deux légendes napoléoniennes : la grandeur de l'oncle contre la bassesse du neveu, la glorification du " professeur d'énergie " contre le blâme du criminel mesquin. Tel est le politiquement correct de la IIIe République naissante.

Et l'Histoire dans tout cela ? Son heure tarde à  venir, tant le poids de la politique pèse lourd encore à  cette époque. Les premiers " historiens " du Second Empire sont des pamphlétaires et des procureurs. Avec Pierre de La Gorce, dont l'Histoire du Second Empire en sept volumes paraît de 1894 à  1905, on sort enfin du journalisme pour entrer dans l'étude historique véritable. Mais chez cet auteur les opinions royalistes et catholiques sont encore trop marquées pour que l'impartialité puisse l'emporter. Dans les mémes années, Emile Ollivier commence à  publier les dix-sept volumes de son monumental Empire libéral. A la fois témoignage et oeuvre historique sérieuse, le travail de l'ancien homme d'Etat donne globalement une image positive et fine du Second Empire, méme s'il juge sévèrement la classe politique de l'époque, surtout au temps de l'Empire autoritaire. A gauche, du côté des historiens socialistes de la Belle Epoque, on ne trouve guère de sympathie pour l'Empereur qui a pourtant légalisé le droit de grève et de " coalition ". Et pour les marxistes, ce qui n'est pas obtenu par la révolution n'est qu'une tromperie d'un pouvoir tenu par le capitalisme. Or la littérature du temps, surtout la grande fresque des Rougon-Macquart d'Emile Zola, insiste beaucoup sur la collusion entre les milieux politiques et les milieux d'affaires sous le Second Empire. Les premières études universitaires sur le Second Empire, à  la fin du XIXe siècle, portent sur l'histoire politique, autour de Charles Seignobos et Ernest Lavisse. On commence à  étudier sérieusement le fonctionnement du régime et à  mieux connaître la réalité de sa vie politique. En revanche, l'histoire de la politique étrangère restera longtemps dominée par des ouvrages très tendancieux.

Après 1918 et le retour de l'Alsace-Lorraine, la France parvient à  considérer le Second Empire avec un peu plus d'objectivité. De nouveaux travaux universitaires permettent de mieux connaître certains domaines, tels que la politique religieuse, tandis que l'essor de l'histoire sociale et économique met l'accent sur une politique industrielle novatrice. Les universitaires ayant défriché des versants entiers de l'histoire du Second Empire, des biographes peuvent s'emparer du personnage Napoléon III. Une étape essentielle est franchie par Adrien Dansette, dont la biographie, parue en 1972, donne de l'Empereur un portrait équilibré : " Sa pensée était complexe et contradictoire, parce qu'écartelée entre les impératifs glorieux de la légende et les aspirations libérales du siècle ", écrit-il avec justesse. Dès lors, les biographies de qualité se multiplient : William Smith, Louis Girard et Pierre Milza montrent la modernité de l'homme d'Etat.

La publication, en cette année du centenaire de la naissance de Napoléon III, de la biographie écrite par Eric Anceau (Tallandier) marque en ce sens une sorte d'aboutissement. Avec la reconquéte de l'histoire sur le mythe, les vieilles braises de la légende noire s'éteignent d'elles-mémes. Eric Anceau ne cache par la complexité du personnage : " Napoléon III se montra tour à  tour, voire simultanément, autocrate et démocrate, autoritaire et libéral, réactionnaire et progressiste, fils de l'Eglise et de la Révolution, apôtre de la paix et fauteur de guerre. " Une déduction s'impose. Il ne s'agit plus d'étre pour ou contre Napoléon III, car aussitôt surgit la question de fond : quel Napoléon III ? Du méme coup, le projet de réhabilitation tombe de lui-méme : les réactionnaires réhabilitent le réactionnaire, les progressistes réhabilitent le progressiste, les catholiques le fils de l'Eglise et les révolutionnaires le fils de la Révolution.

Pour ne pas tomber dans cette impasse intellectuelle, il faut chercher une autre voie, d'ailleurs facile à  trouver. Ce portrait si complexe, parfois si contradictoire, n'est-il pas la meilleure synthèse possible du XIXe siècle dans son ensemble, ère prise dans ses contradictions et ses hésitations, ses espérances et ses illusions ? Et si Napoléon III était la meilleure incarnation de cette époque de notre histoire, celui qui permet le mieux de la comprendre ? Dans ses ambitions comme dans ses erreurs, dans ses actions bénéfiques comme dans ses forfaits, Napoléon III ne représente-t-il pas, mieux qu'aucun autre, ce que fut notre XIXe siècle ? C'est pourquoi, indépendamment de tous les partis pris, il ne faut pas chercher une réhabilitation, tant il est vain de remplacer un jugement moral par un autre jugement moral, mais une " réappropriation " : lui rendre sa place dans la mémoire nationale, afin de mieux comprendre ce siècle méconnu.

Entre-temps, par un singulier renversement de valeurs, Napoléon Ier est devenu politiquement incorrect. Depuis les récentes polémiques sur l'esclavage, il est dénoncé par certains comme un précurseur de Hitler. A tel point que la République, vulnérable aux moindres polémiques médiatiques, n'a pas commémoré Austerlitz en 2005, tout en envoyant un porte-avions aux fétes anglaises de Trafalgar.

En comparaison, Napoléon III est devenu presque fréquentable. Certes, le 2-Décembre reste une tache indélébile. Mais la modernité du chef d'Etat est mieux perçue aujourd'hui, y compris dans sa politique étrangère. En 2006, le Quai d'Orsay a brillamment célébré les 150 ans du congrès de Paris de 1856, apogée de la diplomatie française au XIXe siècle. Dès lors, la question se pose. Quel successeur de Rémusat osera dire, un jour, devant les députés : " Il fut souverain légitime de notre pays. Son tombeau, comme sa mémoire, n'appartiendra à  personne qu'à  son pays " ?

Par Yves Bruley*
 

Le réformateur de la diplomatie

Les relations internationales se sont modernisées sous l'impulsion de Napoléon III et des diplomates français. Après le congrès de Paris, au printemps 1856, sous les lambris dorés d'un Quai d'Orsay flambant neuf, les conférences se multiplient et règlent toutes sortes de questions : le droit maritime, la navigation sur le Danube, l'harmonisation des réseaux télégraphiques, la protection de la propriété littéraire et méme la création d'une union monétaire. C'est en effet à  Paris, à  l'initiative de la France, que se tiennent en 1865 et 1867 deux conférences sur les monnaies. L'effort commence à  porter ses fruits lorsque survient le désastre de 1870. Autre exemple totalement oublié de nos jours : la grande conférence sanitaire qui s'est tenue en 1866, à  Constantinople, à  la demande de Napoléon III. L'année précédente, au cours du grand pèlerinage aux Lieux saints de l'islam, le choléra, le typhus et la dysenterie avaient emporté la moitié des pèlerins ! Les maladies s'étaient ensuite répandues tout autour de la Méditerranée. La France provoque une conférence de diplomates et de médecins, qui s'ouvre le 13 février 1866 et durera plusieurs mois. Le rapport du docteur Antoine Fauvel servira de base aux décisions prises. La diplomatie de Napoléon III est à  la téte du concert européen.

"Un césarisme démocratique", selon les programmes d'histoire

Dans les lycées, la charnière entre la seconde et la première est une date napoléonienne : 1851. Le coup d'Etat du 2 décembre marque la fin du programme de seconde, dont un thème s'intitule La Révolution et les expériences politiques en France jusqu'en 1851 . La Révolution y a logiquement une bonne place : " Il faut mettre en valeur les principes qui fondent la Révolution française en s'appuyant sur les textes fondamentaux de la période ", parmi lesquels le code civil. Mais le Consulat et l'Empire sont noyés dans " les expériences politiques qui se suivent entre 1789 et 1851 ". Enfin, " une attention particulière est accordée à  l'exclusion des femmes de la vie politique et à  la difficile abolition de l'esclavage ". Le nom de Napoléon Ier n'est pas cité. En revanche, celui de Napoléon III l'est, au début du cours de première. " Le Second Empire est un césarisme démocratique, dans lequel le suffrage universel n'est pas remis en question mais confisqué par une pratique autoritaire : la souveraineté populaire est absorbée par un homme. L'évolution libérale maîtrisée voulue par Napoléon III : hérédité, appel direct au peuple et gouvernement représentatif, se brise sur sa politique étrangère, inscrite dans la tradition solidement ancrée de la gloire nationale. "

En complément

- Napoléon III , d'Eric Anceau (Tallandier, 2008).

- Napoléon III , le mal-aimé, de Lucian Boia (Les Belles Lettres, 2008).

- Napoléon III ou l'Empire des sens , de Michel de Decker (Belfond, 2008).

 
 
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