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Jeudi 30 mars 2006

Jeudis de l'IMA

Bourguiba et la modernité

Cette séance, consacrée au souvenir de Habib Bourguiba, cinquante ans après l’indépendance de la Tunisie, était tenue en présence du Président de l’IMA, qui a confié à Pierre Hunt, ancien ambassadeur de France à Tunis, le soin de modérer les débats. Celui-ci avait d’ailleurs pris l’initiative de cette soirée, organisée dans un esprit de commémoration. L’ambassadeur a rappelé ce que disait M. Masmoudi à Pierre Mendès-France, à propos de l’homme qu’il a longtemps servi en tant que chef de la diplomatie : « C’est un homme parti de rien, et qui veut, de la nation tunisienne, faire un Etat comme la France. » Avant de passer la parole à Mohammed Charfi, professeur à l’Université de Tunis, ancien ministre, le modérateur a lu un message du Président Giscard d’Estaing.

Mohammed Charfi a voulu centrer son exposé sur les transformations de la société tunisienne induites par l’action de Bourguiba : urbanisation, scolarisation, passage à un autre modèle familial, « évasion » des femmes de la triple prison où elles se trouvaient enfermées : le voile, la maison, l’ignorance. Il a insisté sur le rôle décisif qu’aura joué, après les grandes figures de la Réforme tunisienne (Kheireddine, Tahar Haddad…), le Combattant suprême. Si le sous-développement est une maladie, Bourguiba aura su faire le juste diagnostic, et mettre en œuvre les remèdes efficaces. Afin de « rattraper la caravane de la civilisation », il fallait d’abord consacrer l’essentiel des ressources budgétaires au « capital humain » – santé, éducation –. Plus tard dans la soirée, plusieurs intervenants remettront en question l’ampleur des succès obtenus dans cette bataille du développement, qui était effectivement une des idées centrales du Président tunisien ; ces transformations de la société, d’ailleurs inachevées, ne se seraient-elles pas produites de toute façon, comme elles se sont produites dans tous les pays de la région après les indépendances ? Et quel est le rôle véritable d’un individu, aussi énergique et visionnaire qu’il soit, dans ces vastes mouvements ? La singularité de l’expérience tunisienne tiendrait plutôt au volontarisme juridique mis en œuvre par Bourguiba, dès les premiers mois de son pouvoir : abolition de la polygamie et de la répudiation. Le Code de statut personnel constitue donc l’essentiel de l’héritage, au point d’être devenu une sorte de bloc de consensus, une sorte de seconde constitution, que les islamistes eux-mêmes ne remettent plus en cause, du moins publiquement. Etablissant un parallèle avec Ataturk, l’orateur a soutenu que Bourguiba aurait eu la volonté de réformer la société « à l’intérieur de l’islam », et non pas contre lui ; cette transformation de la société, sa modernisation, était accompagnée d’une action d’explication, modulée selon les publics auxquels Bourguiba s’adressait, en pédagogue plutôt qu’en tribun. Cette dimension de réformateur, certains disent : de mujtahed, sera remise en question par Hélé Béji, qui soulignera, au contraire, le caractère transgressif de bien des gestes bourguibiens, notamment dans le domaine du statut de la femme.

Jean Lacouture, journaliste, écrivain, familier des leaders arabes de cette génération des indépendances, a indiqué que la relation, essentielle, de Bourguiba avec la France – cet attachement profond qui lui aura fait refuser, par exemple, toutes les avances italiennes pendant la guerre – cette relation ne doit pas nous faire oublier qu’il entretenait aussi des rapports, fussent-ils problématiques, avec l’Orient. Puis l’orateur a retracé, avec une vivacité juvénile, les grandes lignes d’une existence marquée de nombreuses épreuves, et toute entière orientée par cet objectif de la création d’un Etat moderne et souverain ; l’orateur a témoigné de la colère, mal maîtrisée, de Bourguiba se voyant proposer, en 1955, une formule de « co-souveraineté ». C’est cette défense sourcilleuse de l’indépendance de son pays, et de l’identité tunisienne, qui suscitera des malentendus avec les pays de la Ligue Arabe, mais qui sera, en revanche, mieux comprise par les Etats-Unis, avec lesquels Bourguiba aura su établir des liens de confiance et d’amitié ; pour lui, à la différence d’autres leaders du monde arabe, le non-alignement n’était pas synonyme d’anti-américanisme.

Jean Daniel, sollicité par le modérateur, a évoqué une conversation entre Bourguiba et Jacques Berque, à propos de l’islam : pour le chef de l’Etat tunisien, l’islam, associé au parti du vieux Destour, aurait historiquement favorisé la colonisation de la Tunisie. Mohammed Charfi, intervenant en réponse à une question, a nuancé cette idée en disant que la rupture indéniable opérée par Bourguiba s’était faite davantage avec la société traditionnelle qu’avec l’islam en tant que tel.

Mezri Haddad, auteur de Delenda est Karthago, et qui s’apprête à faire paraître un livre sur Bourguiba, a insisté sur le combat mené contre l’ « obscurantisme » ; mais lorsqu’il a fait allusion à l’actuel Président tunisien, « son digne successeur », il a été interrompu par une partie du public. Plusieurs intervenants ont voulu rappeler les traits négatifs de l’héritage bourguibien, sa pratique autocratique, les assassinats politiques, la destruction méthodique de tout véritable pluralisme… Le débat tournant à la confusion, le Président de l’IMA est intervenu pour rappeler les règles de la prise de parole, et lever la séance. (LB)

 

Pour en savoir plus
Contact : Maati Kabbal, organisateur des Jeudis de l'IMA.

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