Descartes

Retour à Auteurs Descartes

 

DESCARTES POLITIQUEMENT INCORRECT

 

   Descartes n'est pas le seul philosophe à n'avoir rien, ou presque rien, écrit sur la politique. On pourrait, en s'en tenant seulement  au XXème siècle, évoquer le cas   de Husserl[1] ou celui, si controversé, de Heidegger pour se convaincre que cette situation n'est pas si rare que cela et qu'elle ne prive pas nécessairement la philosophie d'une influence sur son temps. Mais le cas de Descartes semble plus singulier encore parce que l'on attendrait de cette philosophie qui invite l'homme à se rendre "comme maître et possesseur de la nature", à faire table rase des préjugés et à  douter de tout, des opinions du jour comme des vérités les mieux établies, qu'elle aille au bout de son projet  et étende  la critique au domaine politique, à la fois en intervenant dans le cours des événements et en dégageant les formes rationnelles de la distribution et de l'exercice du pouvoir dans l'association civile. Or ni sur un plan ni sur l'autre Descartes ne s'est engagé.

  On ne s'en étonnerait pas pour un métaphysicien spéculant sur l'Un ou sur l'Etre, mais s'agissant d'un philosophe qui a cherché à faire "une philosophie plus pratique que spéculative" la question se pose naturellement, et l'étonnement qu'elle traduit a valeur de réprobation. C'est donc parce qu'elle est dans son principe même tournée vers l'homme et soucieuse de sa situation   temporelle que la philosophie cartésienne semble manquer d'un prolongement ou d'un accomplissement politique. Cette absence signifiant alors une  incomplétude et non un simple désintérêt, l'abstention politique de Descartes pourrait passer pour de l'inconséquence ou être imputée au souci bien connu de notre philosophe de sa tranquillité, à son respect un peu trop appuyé de l'ordre établi qui lui a inspiré des maximes comme celle-ci, intarissable source  de sujets de baccalauréat : plutôt changer mes désirs que l'ordre du monde...

  La cause de ce quiétisme politique n'est-elle pas d'ailleurs dans le cogito même, dans le retranchement de l'homme dans une pensée qui l'isole artificiellement de son propre corps, du monde et surtout d'autrui? artifice qui donne l'illusion d'une existence individuelle autosuffisante abstraitement séparée de la communauté des autres hommes, de leurs besoins, de leurs conflits, de leurs luttes mais aussi de leurs liens. En s'interrogeant sur le silence politique de Descartes, on est conduit à remettre en cause le principe qui le rend possible et à ne plus croire ce silence accidentel ni ce principe aussi innocent  qu'il en a l'air au regard de la politique. Inversement, pour que la philosophie conduise à la politique (pour en faire la théorie, pour en critiquer et dénoncer les formes aberrantes,aliénantes,arbitraires), il faut un autre point de départ que celui du cogito, il faut rompre radicalement avec le cogito cartésien. Telle est du moins l'opinion commune, qui a vite fait de classer Descartes du côté des hommes "prudents",dans le parti des tièdes et des indifférents. Dans un fort beau texte sur Jean Cavaillès, philosophe et résistant fusillé par les nazis, G.Canguilhem laissait entendre qu'un philosophe engagé dans la résistance trouve plus de raisons d'agir comme il le fait, c'est-à-dire en étant sereinement conscient de la nécessité des choses, dans la philosophie de Spinoza que dans celle de Descartes.

  Voilà pour la critique "de gauche", qui présuppose un lien étroit et interne entre la philosophie et la politique, mais sans jamais vraiment faire un examen critique de la notion du politique ni de ce rapport soi-disant essentiel que la philosophie devrait avoir avec elle, à la fois comme pratique et comme théorie.

  Mais on a aussi accusé le cartésianisme d'avoir été à la source de ce que Hayek, par exemple, a appelé le constructivisme politique qui transposerait dans le domaine social la célèbre méthode cartésienne et exigerait que l'on fasse le vide de toutes les opinions et traditions, vestiges du passé et donc irrationnelles, afin de construire sur cette table rase un édifice social transparent à la raison : la politique dans les limites de la raison, dirait-on en paraphrasant le titre de l'ouvrage de Kant sur la religion... A entendre les critiques dites libérales du cartésianisme, toutes les conceptions modernes seraient sorties de là, de ce projet d'une sorte de géométrie politique qui substituerait à la richesse et à la diversité des formes de vie sociale un petit nombre de figures abstraites d'organisation politique censées être les seules adéquates à la raison. Mais, dans ce domaine, le géométrique ou le mécanique plaqué sur du vivant n'engendrerait pas le rire (selon la définition bergsonnienne du comique), mais l'effroi devant la terreur immanquablement provoquée par la volonté de rendre le réel intégralement rationnel, c'est-à-dire conforme à l'idée squelettique qu'une pensée, abstraite et isolée du monde, s'en fait. Certes, concèdera-t-on parce que les textes de Descartes sont tout de même là, ce n'est pas Descartes lui-même qui a cherché à rationaliser la politique, ce sont ses disciples, tous ces penseurs du siècle suivant imprégnés de "l'esprit cartésien", expression presque toujours synonyme en France d'esprit un peu court, trop raide et  pauvre en imagination. 

  Ces deux critiques, qui se rejoignent dans une commune condamnation bien qu'elles suivent des directions opposées (ce n'est pas surprenant, elles sont circulaires), tiennent comme allant de soi qu'un philosophe comme Descartes n'a pas pu dire si peu de choses intéressantes sur la politique sans s'être censuré, sans avoir délibérément retenu sa pensée philosophique devant le seuil de la politique. Les maximes de sa morale "par provision" couvriraient  un plat conformisme, sa méthode dissimulerait un projet révolutionnaire : soit une politique esquivée, soit une politique esquissée.

  Mais la politique est-elle une chose d'une importance spéculative ou philosophique telle qu'un philosophe ne peut pas en avoir dit l'essentiel à ses yeux, et l'avoir vraiment dit, s'il ne l' a pas considérée comme une partie essentielle de la philosophie et encore moins comme sa destination finale ? On peut penser la politique sans  croire qu'elle est essentielle, en en faisant indirectement ressortir la médiocrité plutôt que la grandeur, et en donnant aux hommes des raisons de chercher par d'autres voies et surtout par eux-mêmes la liberté et la justice, en les persuadant de ne jamais compter pour cela que sur leurs   forces d'individus. A condition d'en réduire l'importance philosophique et de contester certains lieux communs de la modernité, à condition de concevoir la politique comme Descartes l'a lui-même conçue et non comme nous aurions voulu qu'il l'eût conçue, il est possible de parler, comme Henri Gouhier, d'une pensée politique de Descartes. Les textes dans lesquels elle s'expose n'ont pas besoin d'être longs ou nombreux;tels qu'ils sont, ils suffisent pour que   chacun   y trouve une matière pour sa réflexion et, "par provision", un ensemble cohérent de déterminations pratiques, c'est-à-dire quelque chose de positif et d'actif, et non des raisons de ne rien faire, dire ou   penser. Ce sont en effet des conditions du jugement politique que l'on peut trouver formulés chez Descartes et non pas un système ordonné des concepts nécessaires pour penser l'action ou l'expérience politique dans ses diverses modalités.

  Il ne semble pas qu'à ses yeux l'histoire puisse donner un enseignement plus instructif que celui de la variété et de la diversité des moeurs, des croyances et des formes d'existence sociale. Descartes n'érige aucune expérience, passée ou présente, en modèle de ce qui peut ou doit se faire. Ni les cités antiques, ni les royaumes ou les républiques de son temps (et pourtant Descartes a quitté la France pour aller vivre en Hollande), ne sont proposées comme illustration de la vertu civique, de la tolérance et de la liberté de pensée. La seule leçon que l'on pourrait tirer d'un inventaire historique serait qu'il ne faut pas chercher à tirer des leçons de l'histoire. La réalité historique est diverse ; la diversité fait toute la réalité de l'histoire. Il en est de l'histoire comme des voyages : le changement de pays ou d'époque dissout l'illusion naïve d'être le premier, le meilleur ou le seul. On n'est plus alors, plus seulement ou moins massivement, l'enfant de son temps ou de son pays. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a ni barbares ni civilisés parce que tout se vaudrait aux yeux d'une raison devenue sceptique, revenue de tout. Au contraire, la diversité historique donne autant de matière à réflexion que de matière à jugement ; mais de matière seulement, car les règles du jugement ne dépendent que de la raison dont l'exercice est le domaine propre et incessible de chacun.

  Rien n'est donc plus étranger à cette philosophie que l'idée(philosophique)d'un jugement de l'histoire. De ce point de vue, le cartésianisme n'est pas une philosophie moderne;la conception que Descartes se fait de l'histoire est bien plus proche de celle de Machiavel(pour partie, en tout cas) que de celle des philosophes de son temps(pensons à Bossuet) et des deux siècles à venir.

  Descartes a lu à la demande de la Princesse Elisabeth Le Prince de Machiavel et en a dans une lettre (septembre1646) commenté plusieurs passages. Il y a bien une pensée de la politique dans ce texte et quelques autres, mais c'est une pensée qui refuse de s' installer dans la politique  et de se laisser diriger, c'est-à-dire instruire par elle ; c'est une pensée non-politique de la politique. Descartes se demande ce que l'on peut faire, ce que, dans certains cas, l'on doit faire, mais surtout ce que l'on ne doit pas faire : par exemple, proposer, comme le fait Machiavel, le "docteur des Princes",des "préceptes très tyranniques" ;  mettre dans le même sac  amis et ennemis et "feindre d'être ami de ceux qu'on veut perdre, afin de les pouvoir mieux surprendre" ; faire preuve d'arrogance envers le peuple. Ce ne sont là que quelques unes des "corrections"que Descartes croit nécessaire d'apporter aux instructions données par Machiavel  à ceux qui ont à entreprendre une action historique. Mais il ne cherche pas le sens de ce qui se fait dans l'action historique. Sa réflexion n'a pas pour but la découverte de la rationalité intrinsèque de l'événement, justement parce qu'il s'agit d'événement et qu'il relève, pour ce que nous en savons, de la contingence.

   Machiavel lui aussi est très attentif à cela, il possède l' art incomparable de faire varier les exemples historiques, comme d'autres savent faire des récits de voyage qui nous instruisent par la résistance même qu'ils opposent à notre volonté d'en tirer des leçons. Mais Machiavel veut aussi par ces libres exemples historiques montrer à son prince qu'il aurait bien tort de s'abstenir de faire ce que "les autres" ont fait avec succès, car c'est sur le succès que le jugement se règle. Or pour Descartes la raison n'est pas empirique (il faudrait plutôt dire ici:opportuniste), elle a ses propres règles. Si elle trouve dans l'histoire une diversité qu'elle ne cherche pas à réduire, c'est de son propre fonds qu'elle tire les règles lui permettant de juger et de choisir. En recherchant de tous côtés ce qui peut renforcer le pouvoir de la raison en chacun, Descartes ne constitue pas de philosophie politique, mais la philosophie, telle qu'il l'entend et comme il la pratique, donne une force sans pareille pour se maintenir à distance de la politique, c'est-à-dire des croyances et des pratiques politiques, pour juger librement de ce qui s'y passe mais surtout pour ne pas être obnubilé par les jeux de pouvoir. Nous devons seulement savoir faire face, avec notre raison et notre volonté, aux situations complexes et souvent embrouillées de la vie politique, et non nous fabriquer une philosophie de l'histoire, ou, moins encore, proposer nos services de philosophe  au Prince... Toute situation ancillaire, celle de la philosophie à l'égard de la politique comme celle du philosophe (ou de l'intellectuel, dirait-on  aujourd'hui) conseiller du Prince, est incompatible avec l'existence philosophique. Les relations que Descartes a eues avec les Grands de ce monde (en l'occurrence il s'agit, n'est-ce pas déjà significatif ?, de Grandes : la Princesse Elisabeth de Bohême et la Reine Christine de Suède) montrent que le respect profond pour les personnes du plus haut rang (surtout lorsqu'elles sont par elles-mêmes respectables) n'a de valeur morale que s'il s'accompagne d'un authentique désir d'indépendance. Parce qu'il est toujours resté un philosophe, Descartes a aussi convaincu les Grands que les hommes peuvent avoir des ambitions plus élevées que celle d'exercer un pouvoir sur les autres et que les vrais biens sont autres. Elisabeth et Christine sont venues chercher chez Descartes des lumières philosophiques;à l'inverse, aucun signe n'indique que Descartes ait été tenté si peu que ce soit de s'instruire auprès d'elles de l'art de gouverner les hommes, ni qu'il ait pensé que la philosophie pouvait y gagner quelque chose. Evoquant l'utilité de la philosophie, Descartes écrit :

   "on doit croire que c'est elle seule qui nous distingue des plus sauvages et barbares et que chaque nation est d'autant plus civilisée et polie que les hommes y philosophent mieux;et ainsi que c'est le plus grand bien qui puisse être dans un Etat que d'avoir de vrais philosophes."

  En ce sens la philosophie a un but politique, le plus noble qui soit: civiliser les hommes, éveiller en chacun le sens de l'universalité. Mais l'obstacle qu'elle rencontre sur sa route est aussi politique:c'est la guerre de tous contre tous. Descartes pourrait aujourd'hui nous permettre de  comprendre distinctement cette double vérité.

                                                               Pierre GUENANCIA

 

[1]Voir l'intéressante entreprise d'Yves Thierry dans son récent ouvrage : Conscience et humanité selon Husserl. Essai sur le sujet politique, P.U.F., Essais, 1995.

Sur Descartes, outre mon livre (Descartes et l'ordre politique, P.U.F.,1983), voir le récent article de Denis Kambouchner : Descartes et la communication des passions (Rue Descartes, n°12-13).

 

Retour en haut de la page

SITE DE PHILOSOPHIE   POLYNÉSIE FRANÇAISE