Un concept sans fondement biologique

Les caractères extérieurs du corps, comme la couleur de la peau ou la forme de la tête, résultent pour la plupart de l'adaptation au milieu. Une analyse phylogénétique des groupes humains, sur la base de critères stables et non soumis à cette influence du milieu, ne permet pas de les classifier selon des « races ». La variation génétique est beaucoup plus importante entre les individus d'une même population qu'entre groupes différents. L'étude de la diversité génétique nous renseigne surtout sur l'histoire et la géographie des populations. Elle rejoint l'analyse linguistique.

Auvesiècleavant J.-C., Hérodote évoque de nombreux peuples, surtout du monde méditerranéen, dont il précise le nom et la localisation géographique et décrit les coutumes et l'aspect physique. Ce qui en fait l'un des premiers anthropologues. Les Phéniciens et les Egyptiens connaissaient l'exis- tence des populations africaines du Sud-Sahara. Quant à l'Empire romain, il était en contact avec les Africains, les Indiens et, grâce au commerce, avec les peuples du Sud-Est asiatique. Le naturaliste romain Pline l'Ancien Ier siècle avant J.-C. explique d'une façon naïve les différences physiques entre Africains et Européens qu'il pense être une conséquence directe du climat. Pour lui, les Africains sont « brûlés par le corps céleste plus proche et ils viennent au monde avec une peau roussie, la barbe et les cheveux bouclés » ; dans le Nord, loin du soleil, « les hommes ont une peau blanche givrée, et leurs cheveux sont blonds et lisses » 1 .

Mais pour parvenir à des tentatives sérieuses de classification des « races » humaines, il fallut attendre le XVIIIe siècle, ses connaissances géographiques considérables, et son intérêt pour la classification des animaux et des plantes. Le comte de Buffon fut l'un des premiers naturalistes à étudier les variations humaines. Il était convaincu que les êtres humains appartiennent à une espèce unique. « Tout concourt à prouver écrit-il que le genre humain n'est pas composé d'espèces essentiellement différentes entre elles ; qu'au contraire il n'y a eu originairement qu'une seule espèce d'hommes, qui, s'étant multipliée et répandue sur toute la surface de la T erre, a subi différents changements par l'influence du climat, par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre, par les maladies épidémiques, et aussi par le mélange varié à l'infini des individus plus ou moins ressemblants ; que d'abord ces altérations n'étaient pas si marquées, et ne produisaient que des variétés individuelles ; qu'elles sont ensuite devenues variétés de l'espèce, parce qu'elles sont devenues plus générales, plus sensibles et plus constantes par l'action continuée de ces mêmes causes ; qu'elles se sont perpétuées et qu'elles se perpétuent de génération en génération, comme les difformités ou les maladies des pères et mères passent à leurs enfants » 2 .

Toujours au XVIIIe siècle, Karl von Linné et Emmanuel Kant dressèrent des listes de races humaines, ou de variétés selon l'appellation de Linné voir l'article de Jonathan Marks, p. 57. En 1776, le naturaliste allemand Johann Friedrich Blumenbach, considéré comme le père de l'anthropologie physique et qui exerça une grande influence, affirma lui aussi l'unicité de l'espèce humaine qu'il subdivisait selon cinq variétés : caucasienne il semble avoir été le premier à se servir de ce terme, mongole, éthiopienne incluant tous les Africains, américaine et malaisienne comprenant les habitants des îles de l'Asie sud-orientale et la partie de l'Océanie connue à l'époque. En ce temps-là, la couleur de la peau - le trait le plus évident - jouait le rôle dominant qu'elle exerce encore aujourd'hui aux yeux des profanes. En s'efforçant de prendre ses distances à l'égard de cette référence à la couleur de la peau, l'anatomiste suédois Anders Retzius montra dans les années 1840 qu'il était possible de classer les races sur des critères craniométriques. Il inventa l'indice céphalique : rapport entre la largeur et la longueur du crâne.

Durant un siècle, cette mensuration bénéficiera d'un énorme succès dans le domaine de l'anthropologie physique. Sa popularité était liée à la simplicité des mensurations des êtres vivants ou des crânes, y compris fossiles, et à l'impression superficielle de précision qu'elle donnait.

Après la Seconde Guerre mondiale, avec l'introduction des analyses génétiques statistiques, l'intérêt pour l'indice céphalique s'est éteint. Depuis les travaux de l'anthropologue américain Franz Boas, à la fin des années 1920, on sait que sa transmission héréditaire est peu précise : l'indice céphalique est sensible aux effets du milieu et notamment, comme toutes les dimensions du corps, au climat et à la température. Au début du XIXe siècle, furent suggérés d'autres moyens de distinguer les races humaines et certains auteurs allèrent jusqu'à contester l'interfertilité totale des êtres humains, réfutant l'idée d'une espèce unique. Au milieu de ces controverses, Darwin écrivait déjà dans le chapitre 7 de The Descent of Man and Selection in relation to Sex 3 « Il est presque indifférent que les races de l'homme soient indiquées de cette façon ou qu'elles soient comptées comme espèces et sous-espèces, mais ce dernier terme sem-ble très approprié » . La conclusion est particulièrement éclairante « il n'y a pas, écrit Darwin, des unes aux autres, de discontinuité entre les races et les races de l'homme ne sont pas suffisamment différentes pour habiter le même lieu sans fusionner, l'absence de fusion fournissant le test habituel et le meilleur de distinction interspécifique. » En ce qui concerne le problème de la classification, Darwin cite lui-même douze auteurs en désaccord sur le nombre des races et il mentionne ce désaccord comme preuve supplémentaire de ce qu'« il est à peine possible de déceler des caractères distinctifs évidents » entre les races, parce qu'elles « ne sont pas discontinues » . Quant à l'origine de la variation, Darwin croyait que « les différences entre les races de l'homme, comme la couleur, le système pileux, la forme des traits, etc., sont d'un genre qui pourrait avoir été influencé par la sélection sexuelle * ».

Dans l'esprit des taxinomistes modernes, les races humaines sont aussi des entités extrêmement instables. Ils en définissent de trois à soixante et même plus4. Cette latitude est jusqu'à un certain point affaire de préférence personnelle des taxinomistes, qui peuvent se ranger eux-mêmes en « lumpers » ceux qui ne font pas dans le détail ou en « splitters » ceux qui coupent les cheveux en quatre. Et même si aucun d'eux ne doute de l'unicité de l'espèce humaine, il n'y a évidemment aucune raison objective pour donner raison à tel ou tel.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, avec l'emploi des marqueurs génétiques* l'étude de la variation* humaine s'appuie sur des critères qui ne dépendent pas des transformations rapides provoquées par le milieu. Ce qui a constitué une avancée majeure, de même que l'introduction de l'analyse multivariée* qui combine les informations obtenues sur de nombreux gènes, notamment les plus polymorphes* car les plus informatifs - groupes sanguins, système HLA et bien d'autres. On connaît bien la nature et la dynamique des forces qui modèlent la fréquence relative de ces gènes parmi les diverses populations : sélection naturelle y compris la sélection sexuelle, mutation, migration, dérive génétique*.

Lors de nos travaux sur l'évolution humaine nous avons effectué une analyse phylogénétique, basée sur la fréquence de 120 allèles* au sein de 42 populations représentatives de tous les continents, allant des Bantous, des Pygmées et des Berbères aux Mélanésiens, Indonésiens, Japonais ou Thaïlandais en passant par les Basques, les Danois ou les Anglais...5.

Cette étude confirme que le niveau auquel arrêter notre classification est complètement arbitraire fig. 1. Et cela pour des raisons statistiques, évolutionnistes et historiques.

Statistiquement, on sait depuis longtemps que la variation génétique au sein des groupes humains peut être bien supérieure à celle que l'on trouve entre les groupes voir l'encadré « Sommes-nous si différents ? »6. Toutes les populations ou groupes de populations se chevauchent quand on étudie la répartition des gènes individuels. De plus, bien qu'avec des fréquences différentes, tous les allèles sont présents dans toutes les populations, hormis quelques rares exceptions, telles que certains gènes mitochondriaux qui ont disparu chez les Européens mais sont toujours présents chez les Africains. Aucun gène individuel ne suffit donc à classer les populations humaines en catégories systématiques. Le grand nombre de gènes cent vingt sur lequel se fonde cette conclusion nous conduit à penser que de nouvelles tentatives pour affiner la taxinomie et la classification des grands groupes humains ne modifieront pas ce tableau. De surcroît, plus on descend l'échelle de la hiérarchie taxinomique, autrement dit plus on entre dans les détails, plus les limites entre les groupes deviennent confuses.

L'explication évolutionniste est simple. La variation génétique entre les individus est importante au sein de toutes les populations, même les petites. Cette variation individuelle s'est accumulée durant de très longues périodes, car la plupart des polymorphismes, mais pas tous, dateraient de l'origine de notre espèce Homo, il y a quelque sept cent mille années voir l'article de Laurent Excoffier, p. 82. Les mêmes polymorphismes sont présents dans presque toutes les populations, mais avec des fréquences différentes dans chacune d'elles, car la différenciation géographique des groupes humains est récente : elle recouvre probablement à peine 20 % de 150 à 100 000 ans des 700 000 ans d'existence de notre espèce voir l'article de Rachel Caspari, p. 74. Voilà pourquoi il n'y a pas eu assez de temps pour que s'accumule une forte divergence génétique. Voilà pourquoi la différence entre groupes est faible, comparée à celle qui prévaut à l'intérieur de ces groupes.

Enfin, notre espèce et son prédécesseur immédiat, Homo erectus , ont fait preuve d'une activité migratoire considérable : certaines de ces migrations ont probablement donné lieu à des mélanges entre branches séparées depuis longtemps. Eu égard à la grande mobilité des individus et des populations humaines, même si des limites génétiques ont pu se manifester, elles ne furent jamais très accentuées ou se sont atténuées du fait de déplacements plus récents. Au plan de la science, le concept de race humaine n'a donc pas trouvé de consensus.

Ce qui n'est guère étonnant face au constat, que l'on peut faire par ailleurs, d'une variation génétique graduelle fig. 25. On peut sans doute objecter que les stéréotypes raciaux ont une cohérence qui permet même aux profanes de classer les personnes. Mais ces stéréotypes majeurs, tous fondés sur la couleur de la peau, la couleur et la forme des cheveux et sur les traits du visage, reflètent des différences superficielles qui ne sont pas confirmées par une analyse des traits génétiques plus fiables. Du point de vue de l'évolution, l'origine biologique de ces stéréotypes est d'ailleurs relative-ment récente. Ils résultent avant tout de l'influence du climat et peut-être aussi d'autres types de sélection, comme l'alimentation et la sélection sexuelle7.

Grâce aux analyses statistiques nous pouvons identifier des groupes de populations et les distribuer selon un ordre dont nous pensons qu'il représente l'histoire des séparations ayant eu lieu au cours de l'expansion dans le monde entier d'êtres humains anatomiquement modernes fig. 3. Mais on ne saurait songer à identifier ces groupes aux races à aucun niveau. Car chaque niveau de groupement établirait une partition différente ; il n'y a aucune raison biologique pour en préférer une plutôt qu'une autre ; en outre, de petits écarts dans les gènes étudiés ou dans les méthodes utilisées déplacent certaines populations d'un groupe à l'autre.

Alors que l'espoir de réaliser une bonne taxinomie n'est qu'une cause perdue - une bien petite perte du point de vue scientifique, celui de parvenir à reconstruire l'histoire génétique des populations est grand et il bénéficie d'un avantage : les hypothèses sur lesquelles nous pouvons fonder cette histoire peuvent être vérifiées avec d'autres sources de données indépendantes des nôtres, linguistiques et archéologiques.

Dans de nombreuses régions du monde et parmi les diverses couches de la société, le mot « race » est associé à des préjugés, des malentendus et des problèmes sociaux considérables ; en raison surtout de ses attaches avec les étiquettes sociologiques collées aux différences visibles entre les individus. Ces différences ne représentent, répétons-le, qu'une proportion extrêmement faible, ou tout à fait nulle, des différences génétiques totales mesurables. Notre organisation sociale préfère des classes d'individus homogènes et les différences visibles sont perçues négativement. L'influence de la structure sociale apparaît clairement à travers la façon dont, lors de la découverte de l'homme de Neandertal, la communauté scientifique perçut les différences entre notre espèce, Homo sapiens sapiens et l'espèce phylogénétiquement la plus voisine de la nôtre, Homo sapiens neandertalensis . La description détaillée du squelette trouvé en 1908 par Marcellin Boule dans une petite caverne à La Chapelle-aux-Saints, en Corrèze, devint la référence8. Selon Boule, les Néandertaliens n'étaient pas les ancêtres de l'être humain moderne : « ...Les caractéristiques physiques de l'homme de Neandertal , écrit-il, correspondent à ce que l'archéologie démontre à l'égard de ses capacités intellectuelles et de son comportement : l'usage d'une seule matière première, la pierre ; ses produits manufacturés monotones, simples et grossiers ; l'absence probable de toute sorte de préoccupations esthétiques et morales ; toutes ces observations sont parfaitement en accord avec l'aspect brutal de son corps long et robuste, qui souligne à son tour que les fonctions bestiales et végétatives prévalaient sur les fonctions cérébrales » . L'opinion de Boule sur la nature primitive de Neandertal fut communément partagée et très populaire durant près d'un demi-siècle.

Cette différence culturelle pour quiconque est différent de soi persiste. La phobie de l'autre, le calcul politique et bien d'autres raisons tout à fait étrangères à la science - comme l'impact de la conjoncture économique, le malaise social, la méfiance envers les immigrés, les différences de religion - sont à la base du racisme. C'est un fait reconnu que la croyance d'une supériorité génétiquement établie d'une population sur une autre n'a aucune base scientifique. La « supériorité » est un concept politique et socio-économique lié, comme celui de « race », à l'histoire politique, militaire et économique et aux traditions culturelles de pays ou de groupes. L'histoire montre que cette supposée supériorité est transitoire : autres temps, autres dominants. Alors que le génotype moyen, lui, ne change pas si vite.

Notre analyse phylogénétique de 120 gènes de 42 populations montre un dernier point important : l'étonnante correspondance entre les regroupements des populations et leurs relations d'appartenance aux familles linguistiques fig. 4. En assignant des étiquettes linguistiques aux différentes populations, nous pouvons exprimer notre analyse phylogénétique, basée sur les gènes, sous forme d'une évolution des familles linguistiques. Non seulement la carte génétique de l'Europe confirme la continuité de la variabilité génétique, mais elle dessine aussi une correspondance très remarquable entre les frontières linguistiques et les différences génétiques les plus importantes, comme l'ont souligné Robert R. Sokal Américain, taxinomiste et biologiste des populations et Guido Barbujani généticien italien fig. 59. Cette coévolution gènes-peuples-langues nous révèle l'interaction entre culture et différenciation génétique.

Par Alberto Piazza
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