Quel prix accorder à la biodiversité ?

Si la biodiversité peut faire l'objet de partage, d'appropriation, voire de rémunération, c'est qu'elle a un prix. Mais lequel ? Un nombre croissant d'économistes se penchent sur le problème de l'évaluation de la biodiversité. Or plusieurs catégories de « valeur », parfois difficilement conciliables, rentrent en compétition.

Soucieux de faire entendre leur message, les écologues et les environnementalistes ont été les premiers à invoquer des arguments d'ordre économique en faveur de la protection de la biodiversité. « La biodiversité, écrit ainsi Edward Wilson, est l'une des plus grandes richesses de la planète, et pourtant la moins reconnue comme telle 1 . » En écho, nombreux sont ceux qui parlent aujourd'hui de la diversité biologique comme d'un gigantesque « réservoir » de ressources utilisables pour fabriquer des produits industriels dans les domaines de la pharmacie, des cosmétiques, de l'agroalimentaire, etc. Ces accents ressemblent étrangement à ceux que l'on pouvait entendre au XIXe siècle au moment de la révolution industrielle : pour figurer les richesses que constituait le charbon, on évoquait alors les « Indes noires » ; pour désigner celles représentées par la biodiversité, on parle aujourd'hui d'« or vert », lequel, suggère-t-on, ne va pas manquer de provoquer une véritable ruée... Ce sont les mêmes idées de « conquête » et de « mise en valeur » des ressources - lesquelles ont été des constantes des politiques coloniales de la fin du XIXe et du début du XXe siè-cle2 - qui animent aujourd'hui les esprits ; la différence provenant du caractère biologique de ces ressources. La promesse de gains aiguisant les appétits, ces espoirs s'accompagnent de peurs de gaspillage, de craintes de destructions rapides et de spoliations de cette richesse. Le problème de l'érosion de la biodiversité s'est ainsi très largement institutionnalisé au niveau international au travers des idées de manque à gagner, de vol de richesses, de pillage. Pour reprendre le néologisme forgé à cette occasion, qui a été largement adopté ensuite par les acteurs engagés dans cette problématique, la « biopiraterie » est devenue le symbole des conflits d'intérêt entre pays du Nord et du Sud, provoqués par le regard nouveau que l'on porte sur la diversité biologique depuis maintenant une vingtaine d'années, en raison notamment de l'essor des biotechnologies et du génie génétique. Comme le montrent Dominique Juhé-Beaulaton et Bernard Roussel, cette image d'un monde tropical à la fois riche et menacé n'est pas neuve, mais elle a connu un regain d'actualité depuis le début des années 19803. Pour éviter que ne se développent ces pratiques de « biopiraterie », les Etats réunis lors du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992 ont inscrit le principe du « partage juste et équitable des avantages découlant de l'exploitation des ressources génétiques » dans l'article 1 de la convention sur la diversité biologique. Or, avant de se demander quelles peuvent être les règles de partage et d'appropriation de la biodiversité et des richesses que l'on peut en tirer, il y a lieu de s'interroger sur ce qu'il y a véritablement à se partager. Autrement dit, le problème de l'évaluation économique de la biodiversité, problème sur lequel s'est penché un nombre croissant de théoriciens et de praticiens de l'économie depuis le milieu des années 1980, apparaît comme un préalable à la discussion sur la répartition des richesses. Autre objectif assigné à cet exercice, alors que la protection de l'environnement souffre généralement d'une légitimité troublée, l'évaluation économique de la biodiversité doit aussi permettre de déterminer les moyens financiers à consacrer à sa protection. L'évaluation économique est une tentative d'apporter des éléments les plus objectifs possibles sur lesquels fonder des décisions privées ou publiques. Pour les économistes, en effet, ce qui n'a pas de prix apparaît sans valeur. Dès lors, la protection de la biodiversité ne sera crédible que si sont démontrés les avantages économiques que cette action comporte. Pour ce faire, l'évaluation économique procède en deux étapes. La première consiste à se demander quelles sont les valeurs attachées à la biodiversité. La seconde porte sur les techniques disponibles pour mesurer les valeurs préalablement définies.

La fixation d'un prix pour la biodiversité, expression monétaire de sa valeur, suppose que cette valeur soit au préalable bien définie. Pour étonnant que cela puisse paraître, la question de la définition du fondement de la valeur a quasi disparu du champ de la théorie économique dominante. Celle-ci utilise abondamment la notion de prix, sans beaucoup se préoccuper de son fondement. Cela vient du fait que c'est plus la variation que la formation des prix qui l'intéresse. La problématique environnementale - dont l'érosion de la biodiversité n'est qu'une des facettes - oblige donc les économistes à se reposer cette question du fondement et de la mesure de la valeur. Celle-ci est d'autant plus épineuse que, dans le cas de la biodiversité, elle porte pour une large part sur des éléments qui ne sont pas fabriqués par l'homme, ni reproductibles à grande échelle, comme le sont les produits industriels, objets habituels de la réflexion des économistes quand ils se penchent sur le fondement de la valeur. Cette interrogation sur le fondement de la valeur dans le domaine de l'environnement, peut-être plus que dans d'autres domaines, confronte l'économiste à des questions d'éthique et de philosophie morale. Ainsi, lors du grand colloque organisé par Edward Wilson en 1986, qui va véritablement lancer institutionnellement cette problématique, le débat portant sur l'évaluation économique de la biodiversité opposa des économistes et des philosophes lire p. 14 notre entretien avec Edward O. Wilson. Rien d'étonnant à cela puisqu'il s'agit, en quelque sorte, de se demander : au nom de quoi reconnaît-on de la valeur à la diversité biologique ? Schématiquement, on peut dire que deux grandes conceptions s'opposent, dont les termes du débat, comme le rappelle l'historien de l'écologie Donald Worster, étaient déjà posés au début du siècle aux Etats-Unis et que l'on retrouve aujourd'hui dans le cadre des discussions qui entourent la protection de la diversité biologique4.

La première conception, qui constitue le fondement même de l'économie standard*, repose sur l'établissement d'un rapport particulier de l'homme à la nature qui est anthropocentrique, utilitariste et instrumental. C'est la vision développée notamment par Alan Randall, de Ohio State University, pour qui la valeur de la biodiversité doit être définie par le consentement à payer ou à recevoir, autrement dit à accepter des individus que l'on observe ou que l'on interroge, lequel correspond à un certain nombre de valeurs utilitaires de la diversité biologique dont ces individus bénéficient5. La seconde proposition ouvre sur des perspectives éthiques différentes puisqu'elle reconnaît de la valeur à la diversité biologique en dehors de toute utilité qu'elle peut avoir pour les êtres humains mise à part, peut-être, la satisfaction morale pour certains de savoir que telle espèce existe.... Même si ce sont les humains qui la déterminent, ils reconnaissent une valeur à la biodiversité, en quelque sorte, pour elle-même. Cette idée va être introduite dans le champ de l'analyse économique après la parution d'un article de l'économiste américain John Krutilla portant sur la valeur des espèces et des écosystèmes, pour laquelle il appelait à la prise en compte du point de vue des « descendants spirituels de John Muir* » que sont notamment les membres des associations de protection de la nature6. On parle alors de « valeur d'existence » ou de « valeur intrinsèque » de la diversité biologique. Soucieux de faire entrer dans la procédure du calcul des coûts et des avantages tout ce qui a priori lui échappe, les économistes standard vont s'efforcer de saisir ces deux grands types de valeur en les traduisant sous forme monétaire voir l'encadré : « Les valeurs économiques de la biodiversité ». Ce qui ne va pas sans créer une tension - une contradiction, diront certains auteurs - entre, d'une part, cette valeur altruiste qu'est la valeur d'existence et, d'autre part, les hypothèses de base de la théorie économique standard qui figurent un individu égoïste et calculateur, mû par la recherche du gain maximal d'utilité.

Une fois les valeurs caractérisées, il reste à les mesurer. Pour ce faire, les économistes standard vont s'efforcer de se rapprocher le plus possible de situations figurant un échange marchand ; le problème étant d'estimer la demande correspondant à une certaine variation de l'offre de biodiversité. Deux voies sont suivies : la première consiste à rechercher des marchés de substitution, autrement dit des dépenses observables qui témoignent de façon indirecte des préférences des individus pour une qualité ou une quantité particulière de biodiversité. On mesurera alors une valeur et un prix implicites pour la biodiversité. Une des méthodes souvent employée, tout particulièrement quand il s'agit d'estimer la valeur de certains parcs naturels, est celle dite des coûts de transport : il s'agit d'évaluer l'ensemble des dépenses occasionnées par la visite d'un site à l'ensemble des individus qui le fréquentent. La seconde piste de recherche envisagée, baptisée méthode d'évaluation contingente, vise à simuler une sorte de marché expérimental à l'aide d'enquêtes et d'interviews. Pour l'essentiel, l'économiste enquêteur propose une variation de la qualité ou de la quantité de biodiversité aux individus interrogés pour laquelle il leur demande d'indiquer la valeur qu'ils y accordent, généralement sous la forme d'un montant maximal à payer pour conserver celle-ci en l'état. La valeur totale de la biodiversité sera estimée en multipliant le consentement à payer moyen par la taille de la population concernée par cet élément de la biodiversité. La méthode d'évaluation contingente va être particulièrement sollicitée dans le cadre de l'économie de la biodiversité, du fait notamment de la nécessité d'évaluer la valeur d'existence de cette dernière, laquelle est une composante essentielle de sa valeur économique totale de la diversité biologique.

Il n'existe qu'une seule étude consacrée à la valeur annuelle mondiale des services rendus par les écosystèmes voir l'encadré : « Que vaut l'ensemble des écosystèmes ? ». Mis à part ce travail, on ne dispose pas d'évaluation économique globale de la diversité biologique, mais seulement d'une multitude d'études ponctuelles dont il est possible d'extraire une information quelque peu synthétique pour certains secteurs économiques comme celui des plantes pharmaceutiques ou encore l'écotourisme. Il faut dire que, en l'état actuel des connaissances scientifiques, les biologistes et les écologues ont bien du mal à définir les contours et la fonctionnalité de la diversité biologique. Ajoutons à cela que l'ignorance est plus grande encore quand on se tourne vers le grand public pour l'interroger sur les valeurs qu'il attribue à la biodiversité. Au terme d'une revue de la littérature consacrée à l'évaluation économique de la biodiversité, l'économiste française Caroline Gauthier est ainsi amenée à conclure : « Non seulement les individus sont peu familiarisés avec le bien, mais en plus, même après acquisition d'informations sur le bien, ils n'ont pas d'idée sur le niveau de biodiversité qu'ils souhaitent et leur évaluation est fortement influencée par la quantité d'informations dont ils disposent sur le bien. Ces analyses laissent donc sceptique quant à la capacité des individus à évaluer la biodiversité 8 . » On ne s'étonnera donc pas que, la plupart du temps, ce n'est pas la valeur de la diversité biologique proprement dite qui est évaluée. « En règle générale, l'évaluation monétaire ne considère qu'une composante, ou au mieux un ensemble de composantes, de la biodiversité » 9 . Les études s'intéressent, par exemple, à la valeur attachée à la préservation d'une espèce ou d'un habitat particulier, voire de certaines fonctions écologiques particulières10.

Autre caractéristique : bien souvent, les exercices d'évaluation qui sont menés apparaissent comme de simples études de marché. Le but de ces études est alors de démontrer la nécessité de l'extension de nouveaux marchés s'appuyant sur certains biens ou certains services. L'évaluation devient alors exercice de « valorisation », c'est-à-dire mesure de la rentabilité de l'exploitation économique d'une ressource biologique. On se trouve là dans le domaine de l'entreprise industrielle ou commerciale qui vise à faire du profit en produisant et en vendant un service ou un bien pour lequel il y a une demande solvable. Outre qu'il convient de s'interroger sur la compatibilité de cet objectif économique avec celui de la « durabilité » du milieu écologique et social concerné, il n'est pas certain, dans ce cas, que ce chiffre corresponde à l'ensemble des valeurs dont la diversité biologique considérée est susceptible d'être porteuse. En d'autres termes, les procédures utilisées lors de l'évaluation économique font qu'un certain système de valeur - le référentiel marchand préoccupé de valeurs d'échange, en l'occurrence - se trouve privilégié vis-à-vis d'autres systèmes de valeur, moins enclins à trouver leur expression dans un cadre monétaire. Or, l'exercice d'évaluation ne joue convenablement son rôle d'objectivation des conflits que si les parties prenantes à cet exercice partagent un même système de valeurs, une certaine « convention », diront les économistes.

Une controverse entre économistes portant sur la signification de certains de ces chiffres calculés vient justement mettre l'accent sur ce problème. Ces chiffres, sont-ils, comme le laissent entendre les économistes standard, l'expression de la rationalité économique des individus ? Ou bien sont-ils la traduction d'autres types de comportements humains et le reflet d'autres rapports à la nature ? Certains avancent ainsi l'idée que les résultats obtenus par le biais de la méthode d'évaluation contingente correspondent à des comportements de donateurs, comme cela est le cas par ailleurs pour des causes humanitaires11. La relation à la diversité biologique aurait dans ce cas plus à voir avec divers « sentiments de la nature » qu'avec la rationalité et le calcul économiques. Ces divergences sont plus grandes encore quand on considère les travaux des anthropologues, comme en France Claudine Friedberg12 et Philippe Descola13, qui portent sur des sociétés non modernes. Celles-ci ne connaissent pas la séparation entre la société et la nature qui caractérise les sociétés modernes. Alors que, quand elles considèrent la diversité biologique, les sociétés modernes ont tendance à dessiner des rapports entre des hommes et des choses, d'autres sociétés y voient des rapports entre les êtres. Partageant tout ou partie des facultés, des comportements et des codes moraux, les différences entre les humains, les plantes et les animaux y sont plus de degré que de nature. L'évaluation économique, qui repose sur une partition entre des hommes des agents économiques et des choses des biens et des services à allouer, se trouve en porte-à-faux vis-à-vis de cette cosmologie communautaire.

Dans les diverses études disponibles, exercices d'évaluation proprement dits et projets de valorisation de la biodiversité sont souvent mélangés. La plupart du temps, les projets de « mise en valeur » des ressources biologiques débouchent sur la confrontation des différents systèmes de valeurs, certains ayant des valeurs d'échange et une expression monétaire immédiates et d'autres non. Ainsi, les opérations de quantification auxquelles il est procédé peuvent disqualifier d'office un certain nombre de représentations, de pratiques et de valeurs de la diversité biologique. Le partage de la valeur s'exerce ainsi souvent dès l'exercice de calcul de cette valeur...

Ce caractère très partiel et souvent très partial des évaluations économiques oblige à être très prudent sur l'information ainsi fournie, sur son sens et sur sa possible utilisation dans l'aide à la prise de décision en ce qui concerne la politique de protection de la diversité biologique. Il est probable, dans ces conditions, que la détermination du niveau souhaitable de diversité biologique doive s'appuyer très largement sur des modalités autres que l'évaluation économique, telles que la publication de normes ou le respect de principes, comme celui dit de précaution, auxquels, il est vrai, il n'est pas aisé de donner un contenu opérationnel. Il faudrait aussi peut-être s'interroger sur l'hypothèse qui structure bon nombre de ces études d'évaluation, à savoir la nécessité d'intégrer la biodiversité à l'économie marchande pour en assurer une gestion durable. Il manque des études concrètes permettant d'évaluer les effets réels de la régulation marchande sur la protection de la biodiversité.

Par Franck-Dominique Vivien
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