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Leonard Cohen vient nous chanter la prière de sa mort

Dans le kaddish, la prière du deuil, il est dit: «Puisse-t-Il établir Son règne, faire fleurir Son salut, et hâter le temps du messie. » Alors, oui, bien sûr, Leonard Cohen n’est peut-être le petit messie que de ceux qui l’écoutent, tentant de saisir dans ce qu’il murmure autre chose que des jolies chansons poétiques: une manière d’aider à vivre. Je suis de ceux-là. Et je sais que ça ne marche pas toujours. Ou alors quelques instants, et les chansons comme les poèmes ne disent que la part la plus belle de lui, et sans doute qu’il n’est pas chaque matin aussi miraculeux de lucidité sur la vérité et l’amour, sur la révolte et la lâcheté, et sur la mort désormais. Mais je crois tout de même que son règne à lui, Cohen, est advenu encore, plus que jamais dans ce disque qui paraît vendredi 21 octobre. Je peine à dire un disque, tellement c’est bouleversant, tellement c’est plus que ça. «You Want It Darker» raconte en neuf chansons comment mourir avec un peu de courage, et en se souvenant que si peu de choses comptent, finalement, quand arrive l’Heure: le désir, l’enfance, deux ou trois regards croisés, des mains qui se sont serrées trop fort sur les vôtres, laissant à jamais sur la peau la trace blanche du sang compressé. Il a fait cet album avec son fils, Adam, et tout ce qui pourrait ici apparaître comme triste, ou bêtement testamentaire, est inscrit dans la rédemption de leur rencontre, dans la délicatesse de ces musiques aux arrangements plus aboutis qu’à l’ordinaire, contrebasse, sons boisés, accords d’orgues doux, cordes, voix et violonades comme des liens dénoués qui diraient la liberté. La plus grande chanson Au début du disque, la chanson éponyme est un chef-d’œuvre. Je veux dire par là que tout ce que Leonard a chanté depuis 1967 n’a servi qu’à ouvrir le chemin pour ces 4 minutes et 44 secondes. Il y a des chœurs d’hommes que l’on pense d’abord allant dans la nuit, mais les voix de la congrégation juive Shaar Hashomayim, venues de sa ville natale, Montréal, se mettent soudain à illuminer l’espace, et à montrer le chemin du Ciel. «Il y a un amoureux dans l’histoire/Mais l’histoire reste la même/Il y a une berceuse pour la souffrance», chante-t-il, grave tellement, en nous serrant la gorge, avant d’annoncer qui s’agit maintenant de souffler pour tuer la flamme, et que ce fut plus terrible que prévu, souvent, ici-bas. Alors, oui, ça parle de la mort, tout le temps, mais à la façon d’un passage apprivoisé, à la manière d’un accueil enfin. Il a 82 ans, c’est déjà pas mal. Et il a cherché et connu assez l’amour pour en faire le seul message, au bout du compte. L’amour des femmes, Marianne, Suzanne, Dominique, mille autres, l’amour du Ciel aussi, on s’en fiche un peu duquel, l’amour comme on cherche à se connaître un peu, à s’échapper, en ayant un peu moins honte de tout ce qui flanche en nous sans arrêt. Dans «Treaty», il parle en confession de l’égoïsme en cet amour, et comment il nous brise. Dans «On the Level», il raconte le désir encore du vieil homme: «Je me battais avec la tentation, mais je ne voulais pas gagner». Dans le miraculeux «Leaving the Table», il lâche l’affaire: «Je quitte la table, je me mets hors du jeu. » Dans «If I Didn’t Have Your Love», il explique à toutes les aimées du monde, ou à une seule, que sans elles, tout ça aurait été connement intenable, oui, «si je n’avais pas eu ton amour pour le rendre réel». Dans «Traveling Light», il se met en route en nous faisant encore un signe de la main: «C’est au revoir, ma si lumineuse, mon étoile tombée. » Dans «It Seemed the Better Way», il essaie de chercher dans le passé et une mélodie de prière ce qui a parfois pu ressembler à la vérité, mais rien ne tient, évidemment, alors «Soulève ce verre de sang». Dans l’extraordinaire «Steer your Way», il implore de diriger «votre cœur vers la douleur», juste parce qu’elle est plus réelle que nous ne le serons jamais, et c’est la chanson du vertige, et l’on pleure. Et puis il revient à «Treaty», et puis c’est terminé. «C’est fini maintenant, l’eau comme le vin. » Le dernier disque Alors voilà, vous prenez, vous ne prenez pas, il n’est plus temps de vous convaincre encore. De toute façon, c’est son 14e album et franchement, ça ressemble au dernier disque de la fin du monde parce que c’est arrivé cette fois, la grande chanson. Il en parlait jadis, dans «Le Livre du Désir»: «Mon temps tire à sa fin/Et je n’ai toujours pas chanté/La vraie chanson/La grande chanson. » C’est fait désormais, avec cet album comme une lampe de poche qu’un ami vous laisserait alors que tout va s’éteindre. «You Want It Darker» nous fait entendre Cohen le répétant en psalmodie à l’instant du refrain: «Hineni». En hébreu, cela signifie littéralement «Me voici». Au-delà, le mot veut dire également la fin de la peur, l’idée que l’on accepte la responsabilité de sa vie, car il faut comparaître, sans s’enfuir ni baisser le regard. «Hineni», c’est être prêt. Dans le kaddish, il est dit «Qu’une paix parfaite et une vie heureuse nous soient accordées». Nous savons cependant que ce n’est qu’une prière, et que ça rate forcément. Nous savons qu’il s’agit seulement de tenir dans Boogie Street en s’accrochant à la poésie quand elle paraît, à la chair quand elle s’offre, au vin quand il se partage, que le temps est si court et que l’éblouissement de la tendresse, même frère de la trahison, reste la seule lumière qui mérite d’être regardée sans ciller. Ce disque de Leonard Cohen vient chanter que nos cœurs sont sans abri. Tant mieux, pourtant, s’ils demeurent ouverts quand même. «J’ai dit la vérité et regarde où ça m’a mené. » Je vous jure que ce disque est un miracle. A écouter «You Want It Darker» (Sony Music), Leonard Cohen, sortie le 21 octobre.

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