Le Point - Publié le 05/11/2009 à 18:07

La Pléiade nous offre plus de mille cinq cents pages de lettres de Céline, dont un grand nombre inédites. Cet événement est capital à plusieurs titres. D'abord sur le plan littéraire. On constate que l'épistolier est aussi saisissant, énorme, inventif, farouche que l'écrivain qu'on connaît. Il n'a pas deux écritures ni deux encres. Il s'adresse à ses amis, à ses maîtresses, à ses éditeurs, à ses avocats, aux journaux de gauche ou de droite, aux écrivains célèbres ou à de parfaits inconnus avec la même frénésie de ton, le même rictus désespéré, le même bagou convulsif, la même gouaille hallucinée que dans ses romans... La surprise vient de ce que l'écrivain éclot soudainement. Car rien de commun entre les lettres appliquées et gentillettes du jeune homme engagé à 18 ans dans la cavalerie à Rambouillet, fils prévenant, militaire discipliné, patriote impeccable, et celles du forcené cynique qu'il devient soudain. Que s'est-il donc passé pour passer d'un Céline à l'autre ? Comment expliquer cette rupture ? Simplement l'expérience de la guerre en cette journée du 27 octobre 1914, quand Céline voit son bras droit réduit en bouillie sur le front. La mort voltige partout, pas à crédit, mais au comptant ce matin-là. Puis on voit vers la fin des années 30 que l'auteur de « Voyage au bout de la nuit » multiplie les points d'exclamation et les points de suspension dans des phrases désarticulées qui, métaphoriquement, dévastent le français classique comme si les fusées et obus et mortiers de la guerre moderne s'étaient abattus sur la langue et la belle prose académique. Céline, donc, fait rayonner la « vacherie humaine » avec sa langue à lui.

L'autre découverte de ce volume, c'est la naissance politique du vagabond acariâtre, du furieux, du prophète et de l'observateur philosophe, qui ne « digère » ni la boucherie de la guerre, ni les planqués de l'arrière, ni la chiennerie humaine, ni la misère sociale et qui, dans l'expérience coloniale, va construire son racisme. L'écrivain se forme dans les souffrances physiques, dans la solitude totale de la jungle du Cameroun. On mesure alors son paradoxe : pacifiste, il part en guerre contre le monde tel qu'il est. Il mène sa croisade de petit homme blanc humilié, qui le conduira au fabuleux « Voyage au bout de la nuit », puis l'égarera dans l'obscénité antisémite.

Vers 1936, 1937, il prend la plume du pamphlétaire. Pénible à dire, mais on mesure à quel point c'est l'antisémite Céline qui permet à l'écrivain de trouver son style : oral, et d'invectives. « Bagatelles pour un massacre » (décembre 1937) et « L'école des cadavres » (novembre 1938) inaugurent ce ricanement sur fond d'apocalypse. Ce qu'il appellera plus tard le « train émotif » , mélange de colère, de rigolade, de désespérance faraude. C'est avec la défaite de juin 40 que le convulsif antisémite crée ce style d'une violence inouïe.

On connaissait déjà de nombreuses lettres rédigées sous l'Occupation, leur contenu ignoble. Cependant, leur accumulation fait l'effet d'un cauchemar.Pour obtenir, par exemple, le poste de médecin du dispensaire de Bezons, Céline n'hésite pas à écrire au directeur de la Santé à Paris, le docteur Cadvelle. Il lui signale que le poste est occupé par un « nègre haïtien » , un « nègre étranger ». Il invite donc Cadvelle à le renvoyer en Haïti pour se conformer « aux lois nouvelles en vigueur ». Nous sommes -retenez la date - le 5 novembre 1940. Il ajoute une allusion à la fin de cette lettre du 5 novembre aux « juifs et maçons médecins ». Le dénonciateur pointe.

Ses correspondants, sous l'Occupation, sont Lucien Combelle, l'écrivain d'extrême droite Alphonse de Châteaubriant (à qui il avoue son projet de créer un corps sanitaire français en faveur de la LVF). Il s'adresse aussi à Fernand de Brinon, d'un ton obséquieux. Il suggère au délégué général du gouvernement français pour les territoires occupés d'augmenter la traque des juifs, des francs-maçons et des bolcheviques.

Ajoutons une terrible lettre sur Robert Desnos, datée du 7 mars 1941  (voir extrait). Bref : dénigrements, appels au meurtre, élucubrations raciales, insinuations - un désastre ! Se pose alors une question douloureuse : ce Céline-là reprend à son compte tout ce que les torchons pétainistes serinent à la population. Ce pathologique coïncide avec l'époque.

Il est en fait l'écho, la caisse de résonance, le tambour de toute une moisissure idéologique d'époque. La fresque du dégoût se déploie tout particulièrement après la rupture de Céline avec la danseuse américaine Elizabeth Craig, à qui le « Voyage » est dédicacé.

La période d'après guerre apporte moins de révélations. On la connaît mieux grâce aux multiples travaux de biographes, et de céliniens, d'Yves Gibaud à Philippe Alméras, de Jean-Paul Louis à David Alliot. Les « Cahiers de La NRF », les étonnantes lettres à sa secrétaire, Marie Canavaggia, ainsi que la correspondance avec l'écrivain Albert Paraz furent en leur temps sérieusement présentés et commentés. On était également au courant des soigneuses stratégies de Céline afin de se faire passer pour victime... On savait, grâce aux travaux d'Alliot, comment Céline avait été arrêté et emprisonné à Copenhague, le 17 décembre 1945, comment il a été condamné le 21 février 1950 par la cour de justice française et surtout dans quelles circonstances rocambolesques l'avocat Tixier-Vignancour a obtenu l'amnistie de son client, faisant passer le dossier Céline sous le nom beaucoup moins connu du simple docteur Destouches.

Avouons qu'après ce « Pléiade » on va être désormais tenté de donner à la composante pathologique et au délire paranoïaque une place prépondérante dans cette oeuvre. On va lire autrement Céline, lui qui prédisait dans « Guignol's Band » : « Mettez-vous à ma place... je voudrais pas qu'on vous raconte les choses tout de travers plus tard quand il n'y aura plus un seul témoin... personne de vivant... que ça ne sera plus que des ragots... des contes de bonnes femmes. Des déchets de sous-biaiseries saloperies. Ah ! qu'on se régalera sur ma tronche !... »

Hélas, désormais on ne se régale plus sur « sa tronche » ! Car, loin d'être un fanatique isolé, il chante le refrain d'une abjection historique partagée par tant d'autres Français de son époque. Il fait partie d'un crime d'époque.

Jacques-Pierre Amette

1Commentaire

bruno chauvierre le 02/01/2010 à 18:56

Soyez vicieuses

Lettres d'amour et lettres de voeux à lire absolument.
Lettre de voeux du 31 décembre 1959, à Roger Nimier : « A vous deux biens chers amis tous nos plus fervents voeux de frénésie, jeune ardente, imprévoyante de sérénité, vieillante, follement riche, égoïste, bien vache. Une santé du tonnerre bien sûr pour cent ans? » ( page 1560)
La correspondance de Céline n?est pas un fleuve à débit régulier, mais un torrent bouillonnant. L?homme est épris de mouvement. Dans son univers, tout bouge, comme les danseuses qu'il a tant aimées. Il ne souhaite pas seulement bonne santé, mais « une santé du tonnerre ». Il n'en finit jamais, ni avec les images, ni avec la violence des mots.
« Soyez vicieuses », conseille-t-il aux femmes qu'il a séduites à travers le monde.

Il termine ses lettres par : « Je t?aime, je t?aime, je t?aime »

Belles lettres d?amour adressées à sa danseuse américaine Elisabeth Craig ou à son amie autrichienne Cillie Ambor.
Les femmes aiment cet aventurier, amateur, comme Georges Orwell des «  gens de peu » rencontrés dans les bas-fonds londoniens ou bien comme trafiquant d?ivoire au Cameroun. Tout ça exprimé avec virilité: « La destinée est une putain qui se tait quand on l?enfile »

Et Céline de donner des conseils à ces dames, pour faire suite à des exercices pratiques, à renouveler avec leurs partenaires du moment. Il prodigue ses leçons avec un art poétique craquant. Ne conseille-t-il pas de « faire danser les alligators sur une flûte de paon » ? A Elisabeth Craig en 1927, celle qu?il appelle,Dear little écureuil, il susurre: « Apporte un peu d?excitation à ton vieux copain- pas forcément au lit- mais juste des trucs, après tout c?est bien plus amusant, je suis prêt à entendre toutes sortes de combinaisons bizarres. »

Dans chaque lettre, il y a quelque chose de Célinien pour exprimer le désabusement, la provocation, la réflexion, mais c?est toujours avec l?accent de Bardamu. Un cordon ombilical relie lettres et romans.

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