Politique

Publié le 17/01/2007 N°1754 Le Point

Enquête

La chasse aux corbeaux

Qui est à l'origine des lettres anonymes mettant en cause hommes politiques, industriels et fonctionnaires qui bénéficieraient de comptes secrets chez Clearstream ? Les juges d'instruction d'Huy et Pons rassemblent des éléments accréditant la thèse du complot. Récit.

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N icolas Sarkozy n'en démord pas. On a organisé un complot contre lui, et il pendra ses auteurs « à un croc de boucher » (1). Il a son idée sur ceux qui lui veulent du mal : au printemps 2004, le ministre de l'Intérieur d'alors, Dominique de Villepin, avait omis de l'avertir - comprendre : lui avait caché -- qu'il avait confié à la DST une enquête sur l'origine de deux lettres accompagnées de listings informatiques attribués à la caisse de compensation bancaire luxembourgeoise Clearstream, dont l'une le mettait en cause. Aux yeux de Sarkozy, l'actuel Premier ministre aurait entrepris soit de s'associer au corbeau avant qu'il écrive voilà deux ans au juge Renaud Van Ruymbeke, soit de se saisir de cette affaire crapoteuse pour surfer sur les accusations du même corbeau, qui accuse celui qui était alors ministre de l'Economie de posséder des comptes secrets en Italie. Ce qui aurait pu faire capoter l'élection du même Sarkozy à la présidence de l'UMP. Donc sa conquête du parti majoritaire.Donc son ambition présidentielle.

Mais Sarko s'est rebiffé et a repris l'initiative : après qu'il a déposé plainte pour dénonciation calomnieuse et qu'il s'est porté partie civile fin janvier dernier, les deux juges Jean-Marie d'Huy et Henri Pons, soudain aiguillonnés, ont multiplié depuis la fin mars les perquisitions spectaculaires chez Airbus, à la DGSE, chez EADS, chez des maîtres espions retirés des affaires, et même chez la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie ! Du jamais-vu... Mais que cherchent les juges ? Des preuves de l'existence du fameux complot qui passent par la découverte d'un ou de plusieurs corbeaux.

Pour l'instant, les magistrats instructeurs retracent pas à pas l'itinéraire complexe d'un maître du mystère : l'informaticien Imad Lahoud, recruté en janvier 2005 par EADS comme directeur scientifique de son laboratoire de sécurité informatique. Quand les deux juges d'instruction, accompagnés par le commissaire Christian Mirabel et plusieurs policiers de la Direction nationale des investigations financières, se présentent à la DGSE le 30 mars, ils demandent notamment à faire extraire des archives deux dossiers : celui d'un de leurs collègues, magistrat naguère en poste au service, et celui d'Imad Lahoud.

Quand ils saisissent des documents chez le général Philippe Rondot, coordonnateur des services de renseignement au ministère de la Défense de 1997 jusqu'à son départ en retraite en décembre 2005, ce sont toujours des éléments sur Lahoud qu'ils cherchent. Et encore eux qu'ils extirpent d'une armoire forte du cabinet de Michèle Alliot-Marie, le 13 avril. S'ils emportent les agendas de cette dernière, c'est parce qu'ils y ont lu le nom de Lahoud. En l'occurrence, ils se trompent, car le Lahoud qui y figure n'est pas Imad, qu'Alliot-Marie ne connaît pas, mais son frère Marwan, patron du fabricant de missiles MBDA, filiale d'EADS. Lequel aime son cadet mais, peut-être pour cette raison, n'avait pas conseillé à EADS de l'embaucher.

Imad Lahoud, 40 ans, parent du président pro-syrien de la République libanaise Emile Lahoud, est un homme de chiffres. « Peu regardant et génial » , selon un expert qui confirme les impressionnantes capacités informatiques dont il a fait preuve chez EADS. Imad Lahoud prépare d'ailleurs actuellement une thèse en cryptographie. Pour de riches clients arabes, au début des années 2000, il gérait des fortunes qu'il faisait transiter, comme le font des centaines de banques, par la caisse de compensation Clearstream, au Luxembourg. Informatisée et opaque, cette institution permet de transférer dans la plus grande discrétion des sommes considérables dont seuls ses ordinateurs peuvent retracer les chemins complexes.

En 2002, l'activité de Lahoud connaît un gros pépin : il est mis en examen par la justice française pour « escroquerie en bande organisée avec appel public à l'épargne » et pour « faux et usage de faux » dans le cadre des activités de son fonds d'investissement spéculatif Volter. Il le gère avec son beau-père. Lequel n'est pas un inconnu : François Heilbronner fut directeur adjoint de cabinet du Premier ministre Jacques Chirac à Matignon en 1975 puis en 1986, avant de devenir président du GAN jusqu'en 1994. Ecroué durant plusieurs mois dans cette affaire, Lahoud sera libéré en octobre 2002.

A sa sortie de Fresnes, il trouvera davantage de dos tournés que de mains tendues. Deux hommes pourtant ne le bouderont pas : Jean-Louis Gergorin et Philippe Rondot. Dans les années 70, Gergorin fut le patron du Centre d'analyse et de prévision du Quai d'Orsay, laboratoire de recherche de la diplomatie française et repaire d'esprits libres et vigoureux. Un Philippe Rondot en petite forme y avait alors trouvé l'asile politique, après qu'une indigne cabale eut obligé cet officier espion cabochard, atypique et franc-tireur, à quitter la DGSE. A ses côtés, d'autres beaux esprits vont apprendre à connaître et à apprécier la belle machine intellectuelle qu'est Gergorin. Deux en particulier se lieront à lui : Dominique de Villepin, dont on connaît le destin, et Philippe Delmas, qui rejoindra ensuite le cabinet de Roland Dumas au Quai d'Orsay, avant d'entrer chez Matra. Avant de rejoindre Airbus, il y retrouvera Gergorin passé au service de son grand homme, Jean-Luc Lagardère.

Imad Lahoud est à peine sorti début 2003 de sa sale période quand Jean-Louis Gergorin lui présente le coordonnateur du renseignement Philippe Rondot. Or Lahoud a de quoi l'intéresser car, dans ses activités professionnelles, Lahoud aurait découvert des informations financières qu'il pense capitales sur des manipulations boursières ayant précédé les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone. Elles pourraient avoir impliqué malgré elle une grande banque française. Puisqu'il souhaite « faire profiter la France » de ses informations, Rondot lui prête une oreille attentive et le met en contact avec la DGSE. Mais Rondot, c'est « ceinture et bretelle » sur les affaires les plus chaudes. Autrement dit, il se borde de tous côtés. Il prévient la Défense, mais aussi l'Elysée, nous a-t-on dit. Qui à l'Elysée ? Allez savoir...

Les services secrets demeurent discrets sur cet épisode, mais, de source proche de la caserne Mortier, siège de la DGSE, on admet que Lahoud va effectivement mener pour le compte du service plusieurs missions au Moyen-Orient, en pleine offensive américaine contre l'Irak. Le directeur de la DGSE, Pierre Brochand, veut, logiquement, connaître les cartes de Lahoud. Elles ne sont pas maîtresses, loin de là, aux yeux du service, et ils se quitteront en juin 2003. Mais l'histoire ne dit pas s'ils sont restés bons amis.

Dans cette période, Lahoud s'est par ailleurs rapproché de Denis Robert. Cet ancien journaliste à Libération poursuit en solitaire sa carrière d'investigateur militant et d'essayiste à succès. En octobre 1996, il fut l'initiateur avec plusieurs juges européens de l'Appel de Genève qui réclamait la création d'un espace judiciaire européen contre la corruption. Le seul signataire français de cet appel sera Renaud Van Ruymbeke (2), le destinataire des missives du corbeau.

Depuis qu'il est entré en relation en mai 1997, lors d'une réunion sur l'Appel de Genève, avec un ancien cadre de la société Clearstream, Ernest Backes, Denis Robert se passionne pour cette institution. Au point qu'il va rédiger sur elle deux livres sulfureux (3), le premier cosigné avec Ernest Backes, bien que les deux hommes se soient assez rapidement éloignés. Il y aura aussi deux films (4) avec le réalisateur Pascal Lorent, qui révèlent à un public averti l'existence de Clearstream, cet échangeur financier, gigantesque trou noir où personne, sauf quelques rares initiés, ne sait vraiment combien d'argent entre, encore moins combien en sort. Normal : c'est exactement fait pour ça...

Une chose est sûre : personne ne doit mettre son nez dans les affaires de Clearstream, mais Denis Robert n'a cure du sens commun. Il fonce, s'enfonce dans le ventre de la machine, découvre pêle-mêle pépites et cadavres, provoque des départs de dirigeants et accélère sans doute la vente de l'entreprise à sa grande concurrente, Deutsche Börse.

C'est d'autant plus l'affaire de sa vie que les procès s'accumulent, les huissiers se mettant à frapper à sa porte plus souvent que le facteur. Ce n'est pourtant pas un homme de loi qui vient le voir à Metz en mars 2003, sur ordre de la DGSE. C'est Imad Lahoud. Ils déjeunent dans une brasserie en face de la gare en compagnie du réalisateur Pascal Lorent. Puis Denis Robert emmène le visiteur dans son bureau. Sans témoin, il lui offre, affirme le journaliste - un fait démenti lors de l'instruction par Imad Lahoud -, ce qu'il est venu chercher : un listing informatique des comptes de Clearstream, non crypté comme tous les fichiers Clearstream que possède Denis Robert. L'informaticien le copie sur son ordinateur portable.

Denis Robert n'y voit pas malice : « C'est un broker spolié, il vient me voir et je l'aide, c'est normal. Ce n'est que plus tard qu'il me dira qu'il travaille pour Rondot et la DGSE... » Les deux hommes se revoient. Puis ils auront des projets communs : un scénario, pourquoi pas un livre ? Mais Lahoud deviendra distant. En février 2006, Denis Robert sort le troisième tome de son oeuvre sur Clearstream. Cette fois, c'est un roman passionné et douloureux qui met en scène et réinvente deux lustres d'enquête, titré « La domination du monde » (Julliard). Il l'envoie à Lahoud avec une lettre saignante que son avocat remettra à la justice, et dont Le Monde a publié l'essentiel : « Je t'avais aussi dit que si tu persistes dans ton attitude de déni et de fuite, tu vas rencontrer un mur. Voilà, le mur c'est moi et mon bouquin. J'ai laissé une enveloppe avec des éléments de preuves chez mon avocat. » Denis Robert est persuadé qu'Imad Lahoud en sait beaucoup sur le corbeau, mais n'en dit pas plus : il prépare un nouveau livre... Philippe Rondot pense lui aussi que Lahoud en sait énormément. Plusieurs mois avant que le corbeau écrive à Renaud Van Ruymbeke, c'est ce qu'il a consigné dans un rapport. Ce texte, protégé par le secret-défense, a été saisi en plusieurs exemplaires par les juges Jean-Marie d'Huy et Henri Pons, à la fois chez leur auteur et chez Michèle Alliot-Marie à laquelle il était destiné. Est-il également allé ailleurs ?

Nous ne l'avons pas lu, contrairement à une personne très au fait de ce dossier. Cette source crédible affirme qu'à la fin de 2003, sans doute dès novembre, une liste de faux comptes bancaires reliés à Clearstream et attribués à plusieurs personnes, notamment des fonctionnaires ayant été ou étant toujours membres de la DGSE ou de la DST, a été portée à la connaissance de Philippe Rondot. Le général en attribue la paternité à Lahoud. Il est, semble-t-il, le seul à avoir vu cette liste. Bizarre...

Cinq mois plus tard, l'oiseau noir envoie sa première lettre, mais « rien de ce que dit Rondot ne désigne ni de près ni de loin Lahoud comme étant le corbeau » , affirme cette même source. Pourquoi cette contradiction ? Parce que des gens pensent à Paris que Lahoud a travaillé sur Clearstream en 2003, pour le compte de la DGSE et de Rondot. Qu'il a rédigé des notes. Que celles-ci auraient été reprises et bidouillées par des esprits malintentionnés. Et que le corbeau ne serait pas très loin d'eux.

Alors, qui est le sombre volatile ? Est-il seul ? Qui manipule qui ? La DST et/ou la DGSE sont-elles plus au courant qu'elles ne le disent ? Proche de Dominique de Villepin, Philippe Rondot lui avait-il fait part des travaux de Lahoud ? Deux hommes identifiés par Le Point , appelons-les B et M, auraient-ils participé à un groupe qui, en possession des listings de Clearstream, s'en serait servi pour assouvir de sombres desseins ? Nous avons déjà écrit ( Le Point du 25 novembre 2004) que le corbeau pourrait avoir été décidé à écrire à Renaud van Ruymbeke après l'assassinat par balles, à Neuilly, du Russe Pavel Oustilovski, le 13 février 2004. Et une semaine plus tard, après la disparition du correspondant à Paris du quotidien britannique Guardian Paul Webster, qui connaissait Oustilovski et enquêtait sur des révélations qu'il lui avait faites sur des oligarques russes.

Nous voici maintenant le 7 mai 2004. Dans la journée, tout le gratin politico-industriel français s'est pressé à Toulouse à l'inauguration de l'usine Jean-Luc Lagardère, ce hall géant où seront assemblés les Airbus A380. Le soir, des enquêteurs appartenant à la gendarmerie maritime se présentent à Philippe Delmas, le vice-président exécutif d'Airbus. Mis en garde à vue, perquisitionné, il apprend à cette occasion que quatre jours plus tôt, le 3 mai, le juge d'instruction Renaud Van Ruymbeke a reçu une lettre anonyme qui le met en cause. Elle dénonce un réseau de corruption qui mêlerait des industriels français, des oligarques russes, évoque des transferts de fonds énormes par la caisse de compensation bancaire luxembourgeoise Clearstream, cite l'intermédiaire taïwanais Andrew Wang et la vente de frégates par la France. Mais l'interrogatoire du cadre d'Airbus ne donnera rien, et le juge d'instruction lui rendra quelques mois plus tard l'ensemble des pièces saisies chez lui. Cette interpellation va pourtant déclencher des opérations multiples, moins liées à la lettre elle-même qu'à la maison mère d'Airbus, la société EADS.

En mai 2004, la bataille pour la succession au poste de coprésident français de la franco-allemande EADS est encore feutrée. C'est la lettre mettant en cause Philippe Delmas, lequel supervise alors les ventes de l'avionneur européen dans deux pays sensibles et aux moeurs combatives, la Chine et la Russie, qui va déclencher les hostilités. Car Delmas, proche collaborateur de Noël Forgeard, patron d'Airbus, veut porter son chef jusqu'au trône occupé par Philippe Camus. Delmas bénéficie d'appuis politiques, publicitaires et médiatiques puissants qui vont aussitôt désigner un possible auteur de la lettre anonyme : Jean-Louis Gergorin.

Vice-président d'EADS, chargé des affaires stratégiques auprès de Philippe Camus, Gergorin défend le maintien de ce dernier à son poste. Il connaît parfaitement Philippe Delmas, son quasi-frère devenu son ennemi et challenger, et se défendra avec une énergie farouche d'être le corbeau, avant de sortir groggy, mais non point vaincu, de la bataille. Certes, Noël Forgeard, qui n'était pas son candidat, est devenu coprésident d'EADS le 25 juin 2005, et Gergorin a perdu son siège au comité exécutif du consortium franco-allemand. Mais il a survécu au coeur du pouvoir, où il continue de gérer les projets à long terme, au bon étage, pas trop loin de Forgeard, dont il s'est rapproché. Delmas, lui, a pris la porte le 31 mars, lâché par celui qu'il avait aidé à vaincre.

A la mi-juin 2004, alors qu'il cherchait à découvrir des éléments corroborant la première lettre du corbeau, Renaud Van Ruymbeke en a reçu une seconde. Mais il s'est rapidement persuadé qu'il s'agissait d'une falsification grossière d'un listing de Clearstream. Cette deuxième missive n'en demeure pas moins une bombe, car elle met en cause des dizaines de personnes, hommes politiques (Alain Madelin, Jean-Pierre Chevènement, Dominique Strauss-Kahn), industriels (Alain Gomez, Philippe Delmas), plusieurs cadres d'EADS et du groupe Lagardère, intermédiaires, fonctionnaires. L'enquête du magistrat ne mène officiellement nulle part. Alors, il baisse les bras. Paraît renoncer à trouver qui est le corbeau, dès lors qu'il a eu la conviction, en décembre 2005, que ces listes sont des faux. Les auteurs de la première et de la seconde lettre sont-ils une seule et même personne ? Si tous ces documents sont pipeau, ils n'en n'existent pas moins. Alors, qui est le flûtiste ?

Surnommés Zig et Puce par leurs pairs, du nom des héros d'une bande dessinée créée en 1925 qui déploient des efforts insensés pour atteindre l'Amérique sans jamais y parvenir, les juges d'instruction Jean-Marie d'Huy et Henri Pons se démènent à la recherche d'un cabinet noir. Ce n'est donc pas sur le fond qu'ils enquêtent, contrairement à Renaud Van Ruymbeke, mais bien « seulement » sur une incrimination de dénonciation calomnieuse, après qu'une plainte en ce sens a été déposée par Philippe Delmas et Alain Gomez, l'ancien patron de Thomson/CSF devenue Thales, et grand manitou de la vente des frégates à Taïwan. D'autres personnes physiques ou morales citées par le corbeau se sont depuis portées partie civile afin de tirer cette affaire au clair. Parmi ceux qui ont fait connaître leur démarche, on peut encore citer les anciens ministres Alain Madelin et Dominique Strauss-Kahn, le consortium EADS et Clearstream. Sans oublier bien sûr Nicolas Sarkozy.

Car dans la missive de juin 2004, donc la seconde reçue par le juge Renaud van Ruymbeke, le corbeau le désigne, parmi plusieurs dizaines de noms mais seul membre du gouvernement dans ce cas, sous deux identités différentes, Stéphane Bocsa et Paul de Nagy. Réquisitoire transparent, car la vraie identité de celui qui est alors ministre de l'Economie et des Finances n'est autre que Nicolas Paul Stéphane Sarkozy de Nagy-Bocsa. L'accusation du corbeau est précise : il disposerait de comptes à la Banca Popolare di Sondrio, en Lombardie. Le juge Renaud Van Ruymbeke écrit à la banque dès novembre 2004 pour lui demander de vérifier la réalité des accusations. Dix jours plus tard, la réponse était expédiée d'Italie par les canaux de l'entraide judiciaire internationale.

Mais il faudra pourtant un temps incroyable, un an - on s'en indigne chez Sarkozy - pour que cette réponse passe de la chancellerie, place Vendôme, au cabinet du juge d'instruction, rue des Italiens ! En substance, la banque italienne disculpe Nicolas Sarkozy, au motif que, si elle utilise bien les services de la caisse de compensation, elle le fait collectivement pour ses clients, ce qui ne permet pas à des personnes individuelles de disposer de comptes chez Clearstream. Sans contester cette réponse concernant Sarkozy, Denis Robert affirme néanmoins que des comptes individuels sont possibles. Il en a mis en ligne sur son blog (5), le 22 avril. Les auteurs des deux lettres anonymes, qui se sont copieusement nourris des livres de Denis Robert, pensent exactement la même chose.

Reprenons : en écrivant la première lettre, le premier corbeau dirige clairement ses attaques contre des industriels français et russes qu'il lie aux marchés des frégates de Taïwan, certains d'entre eux étant liés à la vente d'Airbus à la Russie. Les supposés échanges de fonds seraient passés par Clearstream. Et le second corbeau, à partir de documents grossièrement bidonnés, fracasse ces accusations en mettant en cause des hommes politiques, d'autres industriels, d'autres intermédiaires, des fonctionnaires français. Qui ont quelques particularités communes : dans la lutte pour le contrôle d'EADS, ils sont dans le camp de Noël Forgeard. Et ce ne sont jamais des chiraquiens. Sarkozy y voit une preuve de manigances élyséennes. Mais la ficelle n'est-elle pas un peu grosse ?

La manoeuvre du second corbeau est limpide, tellement outrancière qu'elle décrédibilise la première lettre, en mouillant Nicolas Sarkozy par-dessus le marché. Bien que d'autres pistes, notamment industrielles, ne sauraient être exclues, les juges d'instruction se trouvent sur la même ligne que le ministre de l'Intérieur et paraissent privilégier la manipulation politique, leur conviction semblant faite de l'existence d'un bureau des basses oeuvres, au service de Dominique de Villepin. Dans les cercles proches de Nicolas Sarkozy, on suppute, on élabore, on échafaude et on cite des noms : celui d'un proche conseiller du Premier ministre qui serait devenu son âme damnée. Ceux d'un ancien préfet de police, d'un ex-directeur des renseignements généraux. Et même d'un officier général ! Le seul problème, c'est qu'il n'existe à ce jour aucune preuve de ces allégations. Les juges les cherchent, avec des moyens jamais vus en France

1. Cité par Franz-Olivier Giesbert, « La tragédie du président ». 2. Les autres signataires sont : Bernard Bertossa (Suisse), Edmondo Bruti Liberati et Gherardo Colombo (Italie), Benoît Dejemeppe (Belgique), Baltasar Garzon Real et Carlos Jimenez Villarejo (Espagne). 3. « Révélation$ » et « La boîte noire » (Les Arènes). 4. « L'affaire Clearstream expliquée à un ouvrier de chez Daewoo » et « Les dissimulateurs ». 5. http://ladominationdumonde. blogspot.com//

Deux juges qui dérangent

J ean-Marie d'Huy et Henri Pons, les deux juges d'instruction chargés du versant politique de l'affaire Clearstream, agacent. En particulier le procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin, qui a, dans un courrier au président du tribunal de Paris, déploré de ne pas avoir été tenu plus amplement informé de la moisson récoltée lors de leurs perquisitions au coeur de l'Etat - DGSE (Direction générale de la Sécurité extérieure) et ministère de la Défense. « On n'écrit pas impunément. Quand on le fait, c'est pour que ça se sache », note un haut magistrat, non sans préciser que ce genre de rappel à l'ordre se traite d'ordinaire « entre quatre z'yeux ».

La remontrance du procureur n'émeut pas les magistrats instructeurs, qui, selon leur entourage, se refusent à céder à la polémique : « Dans ce type de dossier, les manoeuvres, ce n'est pas vraiment nouveau. » Les deux juges ne sont pas des débutants. L'un a 49 ans, l'autre 42. Ils comptent plusieurs beaux dossiers à leur tableau de chasse, en solo ou en duo, de Vivendi à Rhodia. Jean-Marie d'Huy s'est fait connaître alors qu'il instruisait à Evry l'affaire Alcatel. Malgré les obstacles mis sur sa route, il a réussi à faire condamner le pdg du groupe, Pierre Suard, contraint à la démission puis à la retraite. A l'époque, il s'était déjà heurté au parquet pour avoir, contre son avis, placé en détention provisoire Pierre Guichet, patron d'Alcatel CIT, dans une affaire de surfacturation aux dépens de France Télécom. Un temps détaché auprès de la Commission des opérations de Bourse, rebaptisée Autorité des marchés financiers, Henri Pons a démêlé plusieurs affaires internationales de trafic de stupéfiants et de blanchiment.

Adeptes d'un travail minutieux et de la discrétion, les deux magistrats ne posent pas pour les magazines et affichent un respect strict de la procédure pénale, qu'ils appliquent à tous avec la même rigueur. Au pôle financier, certains de leurs collègues s'étonnent du déploiement de forces et de moyens mis en oeuvre pour une simple histoire de « dénonciation calomnieuse » . L'instruction allait son train. Il a fallu que le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, constitué partie civile, se considère victime d'une machination pour qu'un coup d'accélérateur soit donné à ce dossier dont on ne sait, malgré les suspicions entretenues au sommet de l'Etat, s'il pourra déboucher un jour sur l'identification du ou des dénonciateurs Denis Demonpion

Jean-Louis Gergorin

Avant même que les lettres anonymes au juge Van Ruymbeke aient été rendues publiques en 2004, une rumeur désignait l'un des vice-présidents d'EADS, Jean-Louis Gergorin, conseiller d'Etat à la retraite, comme un possible corbeau. Depuis deux ans, cette assertion combattue par l'intéressé, y compris en justice, n'a jamais été démontrée. Mais Gergorin, proche de Villepin, demeure concerné. D'abord en raison de son rôle dans les conflits industriels en toile de fond de l'affaire Clearstream, qu'il s'agisse de la bataille entre Thomson/CSF et le groupe Lagardère dans les affaires taïwanaises ou de celle, en 2004-2005, pour la présidence française du groupe EADS. Perquisitionné dans l'actuelle enquête, Gergorin se dit « serein » . Et jouit de la confiance de Noël Forgeard, qui n'était pas son candidat à la tête d'EADS

Philippe Rondot

Général de l'ombre, il est à 69 ans au coeur des affaires secrètes de la France. Les juges d'instruction, persuadés qu'il a joué un rôle central dans l'affaire Clearstream, ont perquisitionné dans ses deux résidences - à Paris et dans la Nièvre - ses archives personnelles, et se sont rendus deux fois au service historique de la défense, où il en avait transféré une partie. Rondot a-t-il dans cette affaire été davantage qu'un espion très informé, et très tôt ? A-t-il tiré des ficelles, et quelles ont été ses relations avec Dominique de Villepin, qu'il aurait « longuement évoquées » devant les juges ? Il a notamment parlé d'une convocation par Villepin au Quai d'Orsay, donc avant qu'il le quitte le 31 mars 2004, pour parler de son enquête sur Clearstream. Plus de deux mois avant que le corbeau n'écrive à Renaud Van Ruymbeke

P. de Bousquet de Florian

Successeur d'un préfet renvoyé sans ménagement par Jacques Chirac, Pierre de Bousquet de Florian, 52 ans, directeur de la DST depuis septembre 2002, sait qu'il occupe désormais un poste à très hauts risques. Nicolas Sarkozy lui reproche de « n'avoir pas fait son devoir » , mais se demande si c'est par inertie, par prudence ou sur instruction de... Dominique de Villepin. Sarkozy a demandé au directeur de la DST de lui remettre l'ensemble de l'enquête que son service a réalisée sur Clearstream. Or le ministre est persuadé qu'il y manque des pièces, à savoir des écoutes sauvages que la DST aurait confiées à des privés spécialisés, et que des moyens de l'Etat ont été « abusivement utilisés » . N'ignorant pas ces accusations, le directeur de la DST attend toujours des excuses de son ministre. Ça devrait prendre un moment...

Questions à Jean-Pierre Dintilhac*

A près avoir été directeur de l'Administration pénitentiaire, il a occupé le poste de directeur de cabinet d'Henri Nallet au ministère de la Justice, puis ceux de directeur général de la Gendarmerie nationale et de procureur de la République de Paris.

Le Point : Que vous inspirent les développements politiques de l'affaire Clearstream, nés d'une lettre anonyme ?

Jean-Pierre Dintilhac : Le recours à l'envoi de lettres anonymes est une pratique très répandue en France, et très ancienne. On pourrait remonter à Fouquet, le surintendant des Finances de Louis XIV, ou même aux Romains : Cicéron était un spécialiste en la matière. C'est un phénomène redoutable. Le film « Le chagrin et la pitié » a montré que, pendant l'Occupation, des juifs ont été accusés à tort et parfois même simplement dénoncés parce qu'ils étaient juifs. Bien que nous ne disposions pas de statistiques, les parquets reçoivent régulièrement des lettres de dénonciation, ce qui est déplaisant car la personne mise en cause ne peut pas être confrontée au dénonciateur. On ne peut toutefois pas ignorer le contenu d'une lettre anonyme.

N'est-il pas moralement choquant d'y prêter attention ?

La morale est une question qui regarde l'auteur d'une telle lettre. Sur le plan pénal, la réception de ce type de document nécessite de prendre des précautions. C'est là où le secret de l'instruction et de l'enquête devrait être respecté par tout le monde afin de pouvoir, si la lettre ne correspond à rien, la classer sans dommages. Dans ce genre, nous recevons des lettres délirantes de correspondants visiblement dérangés, qui se prennent pour des justiciers. Ils en font un devoir civique. Ce que prévoit la loi. Quand j'étais procureur, pendant des semaines une personne qui avait des problèmes d'équilibre m'en adressait de quatre ou cinq pages. D'autres lettres ont l'apparence de la vraisemblance, avec la date, la localisation. Les plus dangereuses sont celles qui s'accrochent à une affaire liée à l'actualité, comme l'affaire Clearstream. Dans un contexte politique donné, il n'est pas impossible qu'il puisse y avoir des enjeux camouflés. Nous approchons des échéances électorales de 2007. On risque d'avoir deux candidats qui s'opposent. De tous côtés, les coups bas sont possibles. Ils peuvent se situer sur le plan judiciaire par la création artificielle d'affaires.

A travers les scandales à répétition, n'assiste-t-on pas à une instrumentalisation de la justice ?

Ce phénomène est consubstantiel à la justice, qui est en permanence l'objet d'une instrumentalisation. Pas seulement dans les affaires politico-financières, mais aussi dans les affaires affectivo-financières, deux genres de dossiers dans lesquels les relations ont été perturbées. Soit à la suite d'un manquement à la parole donnée, soit après une rupture, comme on le voit aux prud'hommes dans les affaires de licenciements. Lorsqu'une lettre anonyme vise un politique, ses effets sont immaîtrisables en raison de l'appétence qui existe pour le scandale Propos recueillis par Denis Demonpion

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