Société

Publié le 14/01/2010 Le Point

David Guetta, la nuit lui appartient

Par Mélanie Delattre, avec Thibaut Danancher

Le soleil vient de se coucher sur les canaux d'Amsterdam : à l'heure où le Quartier rouge s'anime, David Guetta, lui, commence sa journée. Dans quelques heures, le plus célèbre des disc-jockeys français, pionnier de la house music dans l'Hexagone, va mettre le feu au Sand, terrain de beach-volley converti en immense boîte de nuit à l'occasion de sa visite dans la capitale néerlandaise. En attendant, il reçoit dans sa chambre d'hôtel tout en commandant dans un anglais parfait « un steak sans sauce, une salade sans ail, des fruits. Et puis aussi du thé noir» . Il est un peu gêné : « Ça ne vous embête pas si je parle la bouche pleine ? demande-t-il. J'ai pris l'habitude de manger en donnant des interviews, pour gagner du temps. »

Tandis qu'il dévore son dîner ultralight, Guetta, physique d'ange blond et hygiène de vie de grand sportif, garde un oeil vigilant sur le petit Mac qu'il a posé sur le bureau. « J'ai ma vie dans cet ordinateur. C'est mon studio d'enregistrement à moi », commente-t-il. Aujourd'hui producteur autant que DJ, le king des platines crée un tube chaque fois qu'il se pose devant sa bécane. Avec 800 000 exemplaires écoulés de son album « One Love », le quadra est aujourd'hui, et de loin, le plus gros vendeur français de disques dans le monde. Véritable phénomène aux Etats-Unis, où son « Sexy Bitch » caracole depuis des semaines en tête des charts , il vient de s'offrir le luxe d'une double nomination aux Grammy Awards, la cérémonie qui récompense les meilleurs artistes outre-Atlantique. Même au Royaume-Uni, où les Froggies peinent à s'imposer, le compositeur cartonne. Ses trois derniers singles ont tous été numéro un du classement britannique, exploit inédit pour un Français.

Guetta plus fort qu'Aznavour et Gainsbourg réunis ? Malgré des chiffres de ventes à donner le vertige, l'homme garde la tête froide. « Je ne prétends pas être un musicien, ce serait faire insulte à Mozart ou à n'importe quel joueur de piano. Mais je ne suis pas non plus un simple pousse-disque. Je me suis toujours situé à mi-chemin du mix et de la création », rappelle-t-il. Justement, l'ex-roi des nuits parisiennes a quelque chose à nous faire entendre. Un nouveau morceau, sur lequel il travaille depuis quelque temps. Lorsqu'il lance le son, son sourire ressemble à celui d'un enfant tout content du bon coup qu'il a mijoté. « Alors, vous reconnaissez ? »

Fine bouche. Malgré le remix et les effets électroniques, on distingue aisément le timbre chaud et enveloppant de Madonna. « Je prépare un titre pour elle, raconte Guetta, les yeux brillants de plaisir. Mais chut ! c'est encore un secret ! » Si rien n'a encore été annoncé, c'est que les termes du contrat qui définira la répartition des droits entre les deux artistes donnent lieu à d'âpres discussions par agents et avocats interposés. La star américaine est gourmande, mais le Français ne lâche rien. Le temps où il faisait le pied de grue à la réception des hôtels de luxe pour convaincre les chanteurs les plus en vue de lui confier leur voix est révolu. Aujourd'hui, même Britney Spears doit patienter pour lui parler...

« Ce qui m'arrive est incroyable. Tous les gens dont j'ai passé les disques pendant des années se mettent à m'appeler, c'est presque trop beau pour être vrai », s'enthousiasme le DJ aux doigts d'or, qui parcourt la planète au rythme des grands événements de la nuit version électronique : Ibiza l'été, Miami l'hiver, Paris, Amsterdam, Londres et Berlin entre les deux. Planifié des mois à l'avance avec sa maison de disques, EMI, l'emploi du temps de l'artiste ressemble à celui d'un PDG du CAC 40 qui aurait des horaires inversés. « En général, je me lève vers midi et je commence ma journée par un vol en avion. J'arrive dans un pays, je donne des interviews à des médias locaux et, le soir, je mixe dans un club. Ce sont trois ou quatre heures très intenses, alors, pour m'endormir, je fais de la musique jusqu'à 5-6 heures du matin... »

Pour tenir ce rythme de marathonien de la nuit, David Guetta s'impose une hygiène de vie de moine-soldat : pas d'alcool, pas de drogues, pas de sorties... Tout au plus s'accorde-t-il une canette de Red Bull, boisson énergisante très prisée des clubbers. « Je l'ai toujours connu comme cela, pas fêtard pour un sou, confirme le jet-setteur Emmanuel de Brantes, qui croisait régulièrement Guetta à la grande époque du Bataclan, il y a une quinzaine d'années. Il faisait figure d'ovni dans le milieu. » Aujourd'hui encore, même s'il tente parfois de jouer les people en posant dans Match ou en s'entourant de créatures déshabillées dans ses clips, Guetta a du mal à se conformer à son statut de pop star.

D'ailleurs, ce soir-là, lorsque son 4 x 4 noir se gare devant la porte dérobée du Sand, les huit gorilles chargés d'assurer sa sécurité semblent un peu déçus. Pas de limousines ou de filles dénudées à l'horizon... Guetta, qui retouche une dernière fois sa playlist, a plus l'air d'un cadre sup révisant ses notes avant une réunion que d'un artiste qui va mettre en transe 4 000 personnes. Pourtant, quelques minutes plus tard, lorsqu'il s'installe aux platines et envoie les premières notes de « I Gotta Feeling », son dernier hit, la magie opère. Malgré le manque de sophistication des mélodies, le public est sous le charme : tout en s'agitant au rythme du boum-boum que crachent les haut-parleurs, les ados du Sand mitraillent le DJ vedette de leur téléphone portable dernier cri. Les filles hurlent « David, I love you ! » tandis que quelques groupies rendues téméraires par l'alcool tentent de se hisser jusqu'à lui et de le toucher. Peine perdue...

La sécurité veille et ne laisse accéder à sa cabine qu'une petite poignée de privilégiés. Des producteurs, DJ concurrents, stars hollywoodiennes et chanteuses en devenir qu'il envoie quérir par son tour manager dans le carré VIP de la boîte. Ces invités, qu'il arrose à ses frais du meilleur champagne, ne sont pas choisis au hasard. Tous contribuent à entretenir le fonds de commerce du DJ, que ce soit en lui assurant de nouvelles coopérations pour ses prochains albums, en l'inspirant ou tout simplement en perpétuant par leur présence le mythe de la marque Guetta. « Beaucoup imaginent David comme quelqu'un de superficiel, un peu déjanté. Il est l'inverse de cela : bosseur, exigeant, cadré, très réfléchi », décrit son demi-frère Bernard Guetta, éditorialiste vedette sur France Inter. Pour le journaliste Pierre Siankowski, chroniqueur musical aux Inrockuptibles , « Guetta n'est pas forcément le plus impressionnant musicalement, mais il est le plus futé dans la gestion de ses collaborations et de son image ».

Un habile businessman, en quelque sorte ? L'expression fait grimper les décibels dans la voix du DJ, qui s'offusque dès que l'on parle argent. « J'ai toujours privilégié la qualité artistique aux considérations commerciales. Il m'arrive de refuser des soirées dans des clubs qui me proposent trois fois le cachet de base, parce que j'estime que ce n'est pas intéressant d'un point de vue artistique» , se défend-il. Serial tubeur, le DJ a désormais les moyens de faire la fine bouche. Ses ventes d'albums ont généré l'an dernier un chiffre d'affaires d'au moins 15 millions d'euros. Un montant qui ne tombe pas intégralement dans son escarcelle mais presque, puisque Guetta est son propre auteur, producteur et éditeur via la maison de disques Square Prod, qu'il codétient.

A ce magot s'ajoutent les droits d'auteur perçus sur les tubes d'artistes qu'il produit - et pas des moindres, puisqu'il s'agit d'Akon, des Black Eyed Peas ou encore de Kelly Rowland -, le cachet de ses apparitions (entre 30 000 et 50 000 euros pour une prestation classique, on est loin des 500 francs qu'il prenait à ses débuts !), les revenus de l'application David Guetta sur iPhone ainsi que ceux générés par les contrats publicitaires du couple. Vous avez sans doute vu les affiches mettant en scène le DJ, un casque Sennheiser sur les oreilles. Guetta, emblème de la marque, est également l'un des parrains du jeu vidéo « DJ Hero » sur XBox, sorti il y a un mois. Et puis il y a les à-côtés géré par sa femme, Cathy : les nuits Unighted, qui réunissent depuis deux ans 40 000 spectateurs au Stade de France ainsi que les soirées « F*** Me I'm Famous » au Pacha, la plus grande boîte de nuit d'Ibiza.

Prolétaire de la nuit. Amour, gloire et beauté version disco-bling-bling ? Emmanuel de Brantes relativise : « Avant le succès, il y a eu les semi-succès... Et les semi-échecs, aussi. Quand je les ai connus, David et Cathy étaient de petits employés qui venaient de se lancer à leur compte. » C'est d'ailleurs pour sortir de son statut de prolétaire de la nuit que Guetta a commencé à s'automarketer, au début des années 90. « Quand j'ai commencé à Paris, le DJ était un anonyme, un moins que rien, le mec que les filles draguaient seulement si le barman était déjà pris... Un jour, je suis allé à Londres et j'ai vu que là-bas, où la house cartonnait déjà, toutes les lumières étaient braquées sur lui. J'ai investi toutes mes économies dans des disques d'électro et, à mon retour, j'ai passé un marché avec les patrons des boîtes qui m'employaient : je renonce à mon cachet mais, en contrepartie, je fais ma propre programmation et ma propre promo », explique-t-il. Un ingénieux système qui lui a permis de se faire connaître dans le monde très fermé de la nuit et de pouvoir par la suite monter ses propres affaires : le Bataclan - « un bluff total, on ne tenait que grâce au crédit fournisseurs », se souvient Guetta -, le Palace puis les Bains Douches, le club le plus élitiste de la capitale. Au début des années 2000, le couple est à la tête d'un petit empire de la nuit qui compte des restaurants, des boîtes de strip-tease et qui emploie quelque 200 salariés... Tout a été revendu depuis. « J'ai pété les plombs. Je n'avais pas choisi ce métier où l'on gère des problèmes de toilettes bouchées », avoue le DJ.

Passé à la création en 2001, il se dit plus épanoui, même si cela a été compliqué avec sa femme. « A l'époque, j'étais très connue et David était en retrait. Aujourd'hui, c'est l'inverse », confie Cathy, redevenue l'épouse de David Guetta, après avoir longtemps été la star du couple. Actuellement en pleine promo de sa marque Tweety (Titi en français), la sculpturale blonde a surmonté sa jalousie des débuts. « La réussite de David, c'est la mienne, et vice versa. » Quant à la mère du DJ, militante de gauche, elle est ravie de ce revirement : « Pour elle, je ne suis plus un affreux capitaliste, mais un véritable artiste », s'amuse Guetta. Un génie du son électronique, qui ne sait ni chanter, ni danser, ni même jouer d'un instrument, mais un artiste quand même... 

Repères

1967 Naissance à Boulogne (Hauts-de-Seine). 1984 Débuts comme DJ à Paris. 1996 Direction artistique des Bains Douches. 2002 Ouverture du Pink Platinum, club de strip-tease rebaptisé Pink Paradise. 2002 Premier album, « Just a Little More Love », porté par le tube « Love, Don't Let Me Go ». 2006 Les soirées « F*** Me I'm Famous » deviennent les plus grosses soirées de la saison à Ibiza et à Miami. 2009 Quatrième album, « One Love », 800 000 exemplaires vendus à ce jour.

Globe-trotter

  Généralement, une journée de David Guetta commence par un vol en avion, et un nouveau pays.

Régime

  Le DJ, qui enchaîne les prestations, surveille son alimentation comme le ferait un sportif de haut niveau.

Pas de RTT pour le DJ

  « Je travaille sept jours sur sept ; dans le monde de la musique, ils hallucinent », confie l'intéressé.

Canapé-lit

  Le DJ voyage le plus souvent seul. Sa femme, Cathy, et ses deux enfants ne peuvent pas suivre le rythme.

Dernière minute

  Juste avant d'entrer en scène, Guetta retouche encore sa playlist. D'où le retard d'une bonne heure et demie !

Et c'est parti !

  Pendant quatre heures, le DJ enchaîne les mixs, pour le plus grand bonheur des 4 000 fans présents.

Le magnat du MP3 

Le DJ compositeur apparaît à cinq reprises dans le classement des titres les plus téléchargés de la semaine du site fnac.com.Il se se classe encore en 23e position du hit-parade des albums avec « One Love (Deluxe version) », pourtant sorti il y a presque six mois. Il se cache derrière plusieurs morceaux de « The E.N.D. », l'album des Black Eyed Peas qui caracole en tête du classement. Côté singles, trois Guetta figurent dans les meilleures ventes du site : « Sexy Bitch », collaboration du DJ avec le rappeur américain Akon, est n° 5. « I Gotta Feeling Edit », le titre des Black Eyed Peas remixé par ses soins, est 9e tandis que « Memories », le titre qu'il a produit pour l'artiste de hip-hop Kid Cudi, est 13e.

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