Le Point.fr - Publié le 18/01/2011 à 20:12 - Modifié le 20/01/2011 à 14:07

La belle-famille de l'ex-président a longtemps mis le pays en coupe réglée. Entretien avec la journaliste Catherine Graciet.

Leïla Ben Ali, "la régente de Carthage", a accaparé avec sa famille des pans entiers de l'économie tunisienne

Leïla Ben Ali, "la régente de Carthage", a accaparé avec sa famille des pans entiers de l'économie tunisienne © Fethi Belaïd / AFP

Il est accusé d'avoir pillé durant quinze ans les richesses du pays en maniant la corruption, le vol, l'intimidation. Qualifié de "quasi-mafia" par la diplomatie américaine, selon WikiLeaks, le "clan Trabelsi", belle-famille de l'ex-président Ben Ali, subit aujourd'hui de plein fouet la colère du peuple tunisien. Au cours des dernières journées d'émeutes, leurs multiples propriétés ont été brûlées et pillées. Catherine Graciet, journaliste et coauteur avec Nicolas Beau de La régente de Carthage (éditions La Découverte), répond aux questions du Point.fr.

Le Point.fr : Quand les Trabelsi accèdent-ils au pouvoir ?

Catherine Graciet : Lorsque Ben Ali épouse Leïla Trabelsi en 1992, des clans existaient déjà. Kamel Eltaief, proche ami du président Ben Ali, était surnommé "le président bis" et convoquait tous les matins les ministres pour leur donner des ordres. Deux gendres de Ben Ali, Chiboub et Mabrouk, pratiquaient déjà une forme de prédation économique sur le pays. Par exemple, en 2001, Slim Chiboub réussit à installer un hypermarché Carrefour sur un terrain que les domaines de l'État lui ont cédé à un prix symbolique. Marouane Mabrouk, lui, hérite de la concession de Mercedes à Tunis et sa femme Cyrine prend la haute main sur l'Internet en Tunisie. Après quatre ans de lutte intestine, Leïla parviendra à les mettre politiquement sur la touche.

Qui sont les chefs du clan ?

Les Trabelsi sont nombreux : en plus des dix frères et soeurs de la première dame, il faut compter sur ses neveux et nièces. La cheftaine, c'est bien sûr Leïla, qui fait faire ce qu'elle veut à l'administration. Son frère aîné, Belhassen, est le capitaine économique, un prédateur comme jamais la Tunisie n'en avait connu. Tous ont pratiqué une mise en coupe réglée du pays, des banques à la téléphonie, des transports aux douanes. Une des soeurs de Leïla a, elle, mis la main sur les buvettes des écoles et des universités : ça allait du très petit business, presque minable, au plus massif.

Au vu et au su de tous ?

Oui, et cela explique en partie l'intensité de la révolte. Les gens se vengent. En Tunisie, le peuple a une éducation à la hauteur, et a accès à Internet. Les gens étaient parfaitement informés de ce qui se passait, d'autant que beaucoup ont eu à en souffrir, et que les Trabelsi avaient un mode de vie très ostentatoire.

Où pensez-vous qu'ils soient, aujourd'hui ?

Il est difficile de se prononcer. Selon certaines rumeurs, Leïla serait à Dubaï et Sakhr el-Materi, le mari de sa fille Nesrine, au Qatar. Ce qui est sûr, c'est qu'ils resteront dans des pays d'où ils sont sûrs de ne pas être extradés. Et qu'ils vont devoir voyager pour gérer leurs avoirs à l'étranger.

Quels sont les pays concernés ?

Une grande partie de l'argent du clan est probablement à Dubaï. Peu avant la crise, ils avaient noué des relations avec de grands banquiers locaux. Ils ont sans doute aussi des avoirs à Malte, où le président se faisait soigner, ainsi qu'en Argentine. Mais leurs richesses sont, évidemment, très difficiles à chiffrer. La fortune personnelle de Ben Ali a été évaluée par Forbes, en 2008, à cinq milliards de dollars. Pour le camp Trabelsi, on peut parler sans trop de risques de centaines de millions d'euros.

De quelles protections disposent-ils ?

Celle de dictateurs proche-orientaux, bien sûr. Mais on ne saurait oublier qu'ils ont longtemps profité de la protection de l'Europe, et de la France au premier chef. Washington a lâché Ben Ali dès mercredi soir, et avait mis en garde en amont sur les dérives du régime. En France, rien. Quand Nicolas Beau et moi avons publié la régente de Carthage, on nous a même ri au nez. On nous disait : "Mais la Tunisie a une croissance stable, importante, les femmes y sont libres." Cette indulgence a, d'ailleurs, des raisons idéologiques. En arrivant au pouvoir, Ben Ali a fait le choix du libéralisme économique, et a préféré se tourner vers l'Europe plutôt que vers le monde arabe. Cela lui a valu la reconnaissance de la Banque mondiale, du FMI, et de nombreuses protections : les abus sur les droits de l'homme ont largement été passés sous silence en Europe. Quant au volet "corruption", peu de monde était au courant en Europe. Quelle entreprise va se vanter d'avoir versé cinquante millions d'euros à Belhassen Trabelsi pour s'implanter en Tunisie ?

Qu'adviendra-t-il de leur fortune en Tunisie ?

Certains parlent de nationalisations, comme celle de la banque de Sakhr el-Materi. Mais la priorité du pays est de ramener le calme dans la rue, et de constituer un gouvernement stable.

Propos recueillis par

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