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Battisti: secrets d'une longue traque

Par Eric Pelletier et Jean-Marie Pontaut, mis à jour le 25/10/2007 - publié le mardi 20 mars 2007, mis à jour à 17:54

Depuis deux ans et demi, les policiers cherchaient la piste de l'ex-activiste italien. Voici comment l'enquête autour de son comité de soutien et une erreur du fugitif ont conduit à son arrestation au Brésil

La déprime et le dénuement ont eu raison de deux ans et demi de cavale. Ce fut du reste la seule erreur de Cesare Battisti : céder, ce 4 février, à l’envie d’entendre une voix amicale. Au mépris de toutes les règles de sécurité qu’il s’était imposées pendant son long exil au Brésil, poussé par un pressant besoin d’argent, il prend contact avec un membre de son réseau de soutien, à Paris. Le fugitif passe l’appel avec son téléphone portable, enregistré sous un faux nom, à Rio de Janeiro.

© DR

Le petit meublé loué
à Copacabana par Battisti,
sous le nom de "Michel Gutierez".

Les policiers de la Brigade de recherche des fugitifs (BRF) tiennent leur première certitude. Depuis deux ans et demi qu’ils sont lancés sur la piste de l’ancien activiste d’extrême gauche reconverti dans le roman policier, ils ont la conviction que Battisti est en contact régulier avec les principaux membres de son comité de soutien, une dizaine de personnes dont la figure de proue est l’écrivain à succès Fred Vargas. L’auteur de Pars vite et reviens tard anime une petite confrérie, aux motivations à la fois amicales et idéologiques, où se distingue l’un de ses proches, le député Vert Yves Cochet. Certains de ses membres utilisent des méthodes empruntées aux mouvements clandestins. Ils se donnent des pseudonymes et s’attribuent des numéros, «1», «2» ou «3». Dans le métro, ils laissent passer une première rame et attendent sur le quai pour débusquer une éventuelle filature.

A Paris, son livre relance l’enquête
Quelques-uns ont intégré ces règles comme un mode de vie. En juillet 2006, l’un des membres du groupe prend tellement de précautions pour préparer des vacances en Suède que les policiers le suivent, persuadés qu’il va les conduire jusqu’au fugitif...

L’homme de Rio

Un écrivain français «aimable, gentil mais fauché». La propriétaire de l’appartement 1003, au 10e étage d’un immeuble de la rue Ronald-de-Carvalho, à Copacabana, se souvient bien de Cesare Battisti. Il y a un mois, confie-t-elle, il s’est présenté sous l’identité de «Michel Gutierez», le nom mentionné sur son passeport français. Il en possédait deux autres. Sur son passé, il ne s’était guère épanché. Il lui a indiqué vivre au Brésil depuis deux ans, après un passage par le Mexique. Il a payé d’avance un mois de loyer, soit 1 000 réis (environ 350 €), pour ce meublé d’une vingtaine de mètres carrés, carrelé de blanc et aux rideaux rouges. Un ventilateur fatigué, un réfrigérateur rouillé et un divan hors d’âge complètent la décoration. L’immeuble est essentiellement habité par des familles brésiliennes d’origine modeste. Un ordinateur portable, saisi depuis par la police, représentait le seul bien de valeur du fugitif. Cesare Battisti était aux abois financièrement, d’autant que le syndic lui aurait récemment infligé une amende après des plaintes de voisins. Une dispute sonore l’avait opposé à une jeune femme, Joyce, présentée comme sa compagne. Battisti avait donc emprunté de l’argent à sa logeuse, avec laquelle il avait sympathisé. Il avait promis de la rembourser le 18 mars, précisément le jour de l’arrivée de Lucie Abadia à Rio. «Je pensais qu’il allait toucher ses droits d’auteur», raconte la propriétaire. L’exilé recevait rarement de la visite. Le registre de la réception ne mentionne, le 9 mars, qu’un certain «China».
Christian Dutilleux, à Rio

Un échec qui irrite d’autant plus les enquêteurs qu’ils ont déjà été l’objet de manipulations. C’est ainsi que, en janvier 2005, un journaliste italien affirme qu’il va réaliser une interview exclusive de Battisti dans un café du boulevard Saint-Germain, à Paris. Angelo F. promet de le «livrer» ensuite contre une somme de 3000 à 4000 euros destinée, dit-il, à un «intermédiaire» français. Sceptiques, deux enquêteurs sondent l’indic lors d’un rendez-vous dans un hôtel de Montélimar (Drôme). L’homme semble crédible. Mais, alors qu’il suit la voiture des policiers, il prend soudain une branche de l’autoroute en direction du sud, puis de l’Italie. Une patrouille rattrape enfin l’escroc près d’Antibes (Alpes-Maritimes). Qui, entre-temps, a réussi à se débarrasser d’une partie de l’argent...

Depuis cet épisode rocambolesque, les investigations sommeillaient, faute de réelle volonté politique. Elles étaient aussi limitées par la loi, qui n’autorisait pas, dans ce cas, les écoutes judiciaires. Mais, en décembre 2005, la loi change. Et, le 26 avril 2006, l’enquête est relancée par le parquet général de Paris. Officiellement, des éléments nouveaux sont apparus. En réalité, la publication du livre Ma cavale, signé Battisti, sonne comme une provocation pour Paris et pour Rome. Un groupe spécialisé de sept fonctionnaires de la BRF hérite de ce dossier hors du commun, politiquement sensible. Ils commencent par éplucher l’ouvrage de Battisti, qui distille volontairement de fausses pistes, notamment celle d’une île victime du tsunami.

Les policiers, pas dupes, s’intéressent surtout aux droits d’auteur du livre, édité chez Grasset et Rivages. Mais l’argent dort sagement sur le compte d’un proche. L’enquête se concentre aussi sur le noyau dur du comité de soutien. Pendant des mois, rien ne bouge. L’une des filles de Battisti mène, sans le savoir, les policiers dans des fêtes étudiantes jusqu’au bout de la nuit, à la Butte-aux-Cailles, à Paris. Plusieurs proches se comportent certes comme des conspirateurs, mais impossible d’établir un lien avec le fugitif. A l’automne, le dossier s’emballe... politiquement. Fred Vargas déjeune avec la candidate socialiste, Ségolène Royal, puis avec François Bayrou, leader de l’UDF. Quant au cabinet de Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur et président de l’UMP, il se tient constamment informé des investigations.

L’erreur du coup de téléphone du 4 février révèle la piste brésilienne. Les policiers entendent pour la première fois la voix blanche de Battisti. D’autres contacts directs auraient eu lieu, notamment avec Yves Cochet, qui n’a pas donné suite aux questions de L’Express.

18 mars, 7 h 57, plage de Copacabana...
La France avise alors les autorités italiennes et brésiliennes. Et, le 2 mars, le tribunal suprême fédéral de Brasilia donne son accord à la demande d’arrestation. Trois jours plus tard, un enquêteur français part pour Rio, en même temps qu’une équipe italienne.

Les écoutes, qui «chauffent », révèlent qu’une Française doit se rendre au Brésil, le 17 ou le 18 mars, afin d’apporter à Battisti un soutien moral et financier. Tous les vols vers Rio et São Paulo seront donc surveillés pendant ce week-end.

Le vendredi 16 mars, le filet se resserre autour des membres du comité de soutien, avec l’aide des Renseignements généraux. C’est ainsi que l’on voit apparaître une femme, inconnue jusqu’alors, qui passe la nuit chez la romancière Fred Vargas. Le lendemain, samedi, l’inconnue se présente à l’embarquement du vol Air France 442 de 23 h 15, à destination de Rio. Elle voyage sous son nom de jeune fille: Lucie Olès, alias Lucie Abadia, responsable du comité de soutien de Pau (Pyrénées-Atlantiques). Dès son arrivée, le dimanche, elle déclare 9400 euros à la douane. Elle est ensuite filée jusqu’à un hôtel du front de mer, l’Oceano Copacabana, par la Diretoria de inteligencia policial. Elle en ressort peu après, pour une promenade sur la plage. Un homme s’approche, amaigri et fatigué. A 7h57 précises, Battisti est arrêté. Le fugitif avoue aussitôt son identité, comme soulagé. Il vivait non loin de là, dans un petit appartement. A 52 ans, assisté de son avocat, Me Turcon, il attend désormais de savoir s’il sera extradé vers l’Italie.

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