Le réalisateur de Vivre Ici Mohamed Zran aborde des sujets tabous

2010-09-13

Le réalisateur tunisien Mohamed Zran, dont le film a été récompensé par un prix, a parlé à Magharebia de Zarzis et de la manière dont l'humanisme et la tolérance d'une ville peuvent inspirer le monde.

Interview par Mona Yahia pour Magharebia à Tunis – 13/09/10

[Mona Yahia] Mohamed Zran voit un avenir prometteur pour le film documentaire tunisien.

Mohamed Zran, réalisateur du récent documentaire "Vivre Ici", est l'un des plus importants cinéastes tunisiens de la nouvelle génération.

Son film de 1996 "Essaida" avait marqué un virage dans le cinéma tunisien. Zran avait emmené sa caméra dans les petites rues de Tunis pour montrer la marginalisation, la pauvreté et le crime. Ce film a été vu par plus de 500 000 Tunisiens.

Zran continue d'innover avec "Vivre Ici". Dans ce film primé, il utilise plusieurs habitants de la ville côtière de Zarzis, dans le sud de la Tunisie, pour mettre en lumière l'immigration, la religion, la diversité et les possibilités d'une coexistence pacifique.

Magharebia a rencontré Zran pour parler de son dernier film, de l'état du cinéma tunisien, et de la raison pour laquelle il veut parler de problèmes sociaux à risques.

Magharebia : Votre lieu de naissance – le décor de "Zarzis" – apparaît multinational et multiconfessionnel. Qu'espérez-vous montrer ?

Mohammed Zran : C'est un espace ouvert et illimité. Cela signifie que cette ville pourrait se trouver en n'importe quel autre endroit au monde.

Une autre question se pose : pourquoi les races et les religions coexistent-elles ici, dans la ville de Zarzis, alors qu'elles ne le peuvent dans d'autres régions du monde ? Je pense que l'on pourrait vivre en paix n'importe où dans le monde s'il n'y avait pas de problèmes politiques et d'exploitation économique.

Magharebia : Les six personnages du film sont aussi divers que la ville elle-même. Pourquoi avoir décidé de raconter l'histoire par la lunette de six perspectives aussi différentes ?

Zran : Ces personnages sont divers dans leurs idées et leurs affiliations, mais ils vivent au même endroit. La chose qui les rassemble est leur humanité.

Avec respect, tolérance et compréhension de l'autre, ils peuvent vivre parce qu'ils sont tous ouverts à l'autre, comme la ville, qui est le titre de l'ouverture au monde. Par le biais de gens simples, nous avons unifié la profondeur de l'humanité, comme si la ville était le miroir du monde.

Magharebia : Ce film aborde plusieurs sujets, comme l'immigration, la coexistence et la jeunesse. Un seul film peut-il traiter de tous ces sujets à la fois ?

Zran : En fait, je n'ai aucunement l'intention de faire passer un message. Je veux juste utiliser mon esprit et mon imagination, et de cette manière, me permettre d'inciter les spectateurs à utiliser eux aussi leur imagination et à sortir des stéréotypes à travers le prisme duquel ils ont l'habitude d'envisager les choses.

Magharebia : Certaines personnes pensent que les réalisateurs se tournent vers les documentaires par manque de moyens et du fait de la difficulté à produire des longs métrages. Êtes-vous d'accord avec cette opinion ? Comment décrivez-vous l'état des films documentaires en Tunisie aujourd'hui ?

Zran : Au contraire, un long documentaire est plus difficile à réaliser qu'un long métrage. Il est plus difficile de trouver des sources de financement, sauf pour les documentaires qui font partie des médias orientés. De plus, le marché de la projection est limité. Et la partie édition d'un long documentaire est une vision en permanence renouvelée ; elle reste ouverte. Cette vision ne devient claire qu'à la fin, contrairement à l'édition d'un long métrage.

Le documentaire en Tunisie est prometteur. Il existe une nouvelle génération de jeunes intéressés par les documentaires, du fait de la disponibilité de la technologie, d'Internet et d'autres moyens de communication moderne.

Magharebia : En ce qui concerne les jeunes, qu'est-ce qui les pousse à accorder une attention aux documentaires ?

Zran : Les documentaires permettent aux jeunes de s'exprimer. Les technologies sont aujourd'hui accessibles. Même en utilisant un simple téléphone mobile, vous pouvez faire une vidéo d'une histoire proche du langage des jeunes.

Magharebia : Pourquoi si peu de documentaires sur les questions sociales en Tunisie ?

Zran : A mon avis, c'est une affaire de formation et d'audace. Quant à mes films, notamment mon dernier documentaire, je tente de m'aventurer dans des endroits que les gens ne voient pas. Je tente de présenter des sujets tabous qui sont souvent gardés sous silence. J'espère que d'autres films feront les mêmes "excavations".

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Magharebia : Existe-t-il une coopération dans le domaine des documentaires entre les pays du Maghreb ?

Zran : Malheureusement, il n'y a aucune coopération, mais je suis ouvert à toutes les opinions. Nous devons maintenant poser une question sur ce sujet : pourquoi ne créerions-nous pas un centre de production consacré au documentaire, qui couvrirait les spécificités du Maghreb et les problèmes de sa jeunesse ? Les préoccupations des jeunes du Maghreb sont les mêmes.

A mon sens, le secteur culturel doit suivre les traces des secteurs politiques et économiques vers l'unification du Maghreb arabe, afin que nous puissions créer des institutions qui permettent à la nouvelle génération de jeunes du Maghreb de se connaître.

De cette manière, les Tunisiens ne se sentiraient pas étrangers au Maroc, en Algérie ou en Libye, et les Marocains ne seraient pas des étrangers en Algérie ou en Mauritanie.

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