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Brésiliens, vraiment, les travestis du bois de Boulogne



On ne pouvait, dans le cadre de notre enquête, éluder le cas des travestis brésiliens du bois de Boulogne. Mais si, comme l'affirme Gala, du haut de ses talons aiguilles (et de son 45 fillette), «il n'y a que des hommes, au Bois», la provenance de ces transsexuels n'est pas si évidente. Il suffit d'écouter Lolita et Shéhérazade, venues chercher un peu de soutien au Pastt, l'association de Prévention, d'action et de santé auprès des transsexuels et transgenres : ici, on ne parle pas de ses origines, parce que l'on ne parle pas du passé. Avant de devenir «de vraies femmes», c'est-à-dire avant l'ablation de leurs organes génitaux masculins, elles «n'existaient pas vraiment». Difficile dans ces conditions de savoir si l'image du transsexuel brésilien est un mythe nu une réalité. Camille Cabrai, la fondatrice de l'association, est elle-même brésilienne, mais elle assure que toutes les nationalités sont représentées au sein delà communauté transsexuelle.« C'est irai que, dans les années 80, la plupart des trans venaient du Brésil Mais, aujourd'hui, c'est très différent. Il y a des Equatoriennes, des Africaines, des Thaïlandaises, des Quadeloupéennes et, depuis peu, des filles du Maghreb. »Ce phénomène n'a que quelques mois, et les membres du Pastt ont encore des difficultés à entrer en contact avec elles.« En général, elles n'ont pas de papiers, alors elles préfèrent se cacher », déplore la fondatrice. Pour preuve, même l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains (Ocrteh) n'est pas en mesure de fournir de statistiques sur les origines des transsexuels. De toute façon, comme l'indique Gala, «nous nous connaissons pratiquement toutes, nous sommes les filles du Bois. C'est ça, notre nationalité ». Dont acte.

Un pays d'origine, une spécialité
En réalité, les colorations nationales des métiers de l'industrie et du bâtiment doivent tout aux politiques patronales de recrutement qui, à toutes les époques, ont visé les régions et les pays pauvres, fournisseurs d'une main-d'oeuvre bon marché et, en certains cas, docile. Au XIXesiècle, les patrons de la mine avaient délibérément choisi de faire venir en France des Polonais attachés à l'Eglise catholique et qu'ils croyaient, de ce fait, hostiles aux«rouges»meneurs syndicaux et socialistes bouffeurs de curés. Avec le même raisonnement, les maîtres des forges s'étaient quant à eux trompés sur les Italiens, qui devaient se révéler plus proches de Pepone que de Don Camillo. Devenus français, les sidérurgistes venus d'Italie ont constitué une enclave rouge au beau milieu d'une Lorraine traditionnellement ancrée à droite, avec des maires et des députés communistes qui se nommaient Antoine Porcu et César De Pietri.

D'une manière ou d'une autre,«l'ethnicisation»des professions a toujours été liée aux migrations, à l'offre de travail, au savoir-faire acquis par nécessité. Les Bretonnes n'étaient pas plus habiles que d'autres au maniement du plumeau et de la serpillière. Elles étaient plus pauvres, au début du XXesiècle, précédées d'une réputation bêtasse, préjugé raciste qui en faisait des Bécassine rassurantes pour les patronnes. Les bonnes étaient donc bretonnes, avant d'être espagnoles. Plus tard, les Portugaises se sont contentées d'être femmes de ménage, les couches moyennes modernes n'ont pas les moyens des bourgeois du temps jadis. Là encore, aucune tradition locale ne détermine les métiers.

L'homme cherche l'embauche sur les chantiers, la femme repasse le linge des cadres moyens : depuis des années, ce couple était portugais, il est désormais polonais ou serbe.

Parfois, le pays d'origine détermine une spécialité : le métier de cordonnier garde dans son appellation le souvenir de Cordoue, ville arabe d'Andalousie, dont le savoir-faire fut transmis au Maroc après la Reconquista. Du coup, les échoppes des cordonniers furent souvent tenues, en France, par des artisans venus du Maroc. D'autres savoir-faire sont liés à l'émigration elle-même. Nul besoin de venir de Thiers ou de Laguiole pour devenir expert en l'art d'affûter les couteaux ; les gens du voyage, Roms et Tsiganes, ont appris ce métier, comme celui de rempailleur de chaises ou, jadis, de rétameur. Pour d'évidentes raisons, ils excellent plus souvent à la guitare et au violon qu'à l'orgue ou au piano, instruments difficilement transportables.

Les juifs, les Arméniens et les Grecs se côtoient depuis des siècles dans les mêmes professions : vêtements, cuir, fourrure, orfèvrerie et diamant. Pour eux, mieux valait disposer d'outils et de marchandises aisément transportables, ainsi que d'aptitudes utilisables en n'importe quel pays.

Les spécialisations n'ont pas toujours de rapport avec la terre d'origine, quand il y en a une. A l'intérieur même de la France, on comprend que les Alsaciens se soient fait brasseurs dans tout le pays. Mais pourquoi les Auvergnats ont-ils régné si longtemps sur les bois et charbons, la limonade et le bar-tabac-PMU ? La région n'est pas plus portée que les autres sur le débit de boissons et Clermont-Ferrand ne brille guère par ses bistros. C'est d'ailleurs fort tardivement que les bougnats ont mis leurs établissements au service de l'agriculture régionale, initiant la clientèle parisienne au jambon sec et au tri-poux. Les Auvergnats avaient commencé par être porteurs d'eau, dans le Paris du XVIIesiècle, à une époque où l'on ne commercialisait pas encore l'eau minérale jaillie des volcans. Les chefs des corporations recrutaient alors des«pays», les Savoyards se faisaient ramoneurs et les Auvergnats avaient investi le négoce de l'eau. Solidarité régionale aidant, l'Auvergnat de Paris est devenu incontournable à l'époque du chauffage au charbon, vendant la briquette et le boulet, tout en proposant au client des moyens de chauffage plus immédiats. Un bistro ne pouvant fonctionner sans l'investissement de toute une famille, les enfants des Auvergnats de Paris ont peu à peu délaissé la limonade, pour se répartir, comme tous les autres, dans toutes les professions. Pour tenir épiceries et bistros, on vient donc de beaucoup plus loin. La première génération asiatique ouvrait des restaurants chinois, la seconde passe volontiers du canard laqué au jambon beurre cornichon et investit l'ancienne place forte auvergnate.

Pour les tâches les plus ingrates, l'Etat, comme les employeurs privés, a appris à recruter sous des latitudes exotiques.

Grand brassage des populations
Les hasards de l'immigration ne sont pas les seuls déterminants de l'ethnicisation des professions. Fort curieusement, la République française a parfois combiné le jacobinisme de la fonction publique et le recrutement régional. Pour construire sa légitimité corse, en dépit de la haine que la région d'origine vouait aux Bonaparte, Napoléon III a ouvert des carrières à ses«compatriotes». La IIIeRépublique a poursuivi dans cette voie, recrutant douaniers, fonctionnaires coloniaux et policiers sur l'île de Beauté. Sous trois républiques, aucun département n'aura fourni autant de préfets, fonction créée par un Corse, de policiers et de ministres de l'Intérieur. Et même un maire de Paris, Jean Tïberi, qui, sans toucher au domaine réservé des Corréziens, n'a jamais manqué à la solidarité insulaire. Les squares et les cimetières de la capitale sont souvent gardés, comme les anciennes frontières coloniales, par des Corses. Mais ce n'est pas un crime que de favoriser l'accès à l'emploi de citoyens issus de régions défavorisées. L'Etat, dans son recrutement, sait au besoin chercher ses fonctionnaires au plus loin. La Poste et les hôpitaux fournissent ainsi des débouchés aux Antillais. Pour les tâches les plus ingrates, l'Etat, comme les employeurs privés, a appris à recruter sous des latitudes exotiques. Au vu des salaires et des conditions de travail, on comprend qu'il faillechercher en Afrique les auxiliaires hospitaliers. Mais les médecins eux-mêmes viennent désormais d'Asie et d'Europe de l'Est.

Rares sont les métiers qui demeurent à jamais liés à une région, un pays ou un peuple. Des traditions persistent, même dans les professions haut de gamme, en suivant toutefois l'évolution de la société, pour la mère juive, c'est la fille qui sera médecin et, de la même manière, la vieille bourgeoisie française se reproduit désormais par les magistrates. Les solidarités, elles, se déplacent à mesure de l'intégration ou de l'enrichissement des groupes, régionaux ou immigrés. D'autres prennent le relais, investissant les mêmes métiers et, à Paris, les mêmes quartiers. Au passage, des professions disparaissent et d'autres naissent. Sans que l'on sache pourquoi, des métiers deviennent la spécialité d'un peuple qu'on attendait ailleurs. L'Inde que Gandhi appelait au rouet n'exporte pas des tisserands mais des informaticiens. La mondialisation n'a pas fini de nous surprendre et de révéler des spécialités imprévues au milieu du grand brassage des populations.


Samedi 02 Octobre 2004 - 00:00
Anna TopaloffMaurice
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Prose pour des essaims - 16/08/2008

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