PREMIERE PARTIE

I. Les structures du quotidien et les jeux de l’échange sur la rive méridionale du Pool Malebo (1815-1881)


"J'aimerais que les spécialistes des Sciences sociales voient pareillement dans l'histoire un moyen exceptionnel de connaissance et de recherche. Le présent n'est-il pas plus qu'à moitié la proie d'un passé obstiné à survivre, et le passé par ses règles, ses différences et ses ressemblances, la clef indispensable pour toute compréhension sérieuse du temps présent?"

(Braudel 1979 III : 10)

Nous avons choisi de commencer cette étude par l’année 1815, année de l'adoption par le Congrès de Vienne de l'abolition de la traite négrière. En effet, l'abolition de la traite négrière considérée comme un commerce "illicite", un commerce "honteux", permit le développement d'un commerce "licite", celui des produits agricoles et autres. Cependant, certains historiens s'accordent à dire que, entre le commerce "licite" et le commerce "honteux", il n'y a pas eu de rupture brusque, mais une transition lente et prolongée, qu'à certains endroits -comme au Pool Malebo- les deux commerces ont coexisté pendant la première moitié, voire pendant les deux premiers tiers du dix-neuvième siècle, et que le commerce "licite" qui a beaucoup emprunté au commerce "honteux", a été à la fois son antithèse absolue, son successeur immédiat, et son prolongement direct. (M’Bokolo 1992) L’abolition de la traite négrière concourut à transformer le visage du commerce international. Le processus de colonisation du bassin du fleuve Congo à la fin du dix-neuvième siècle eût lieu dans ce contexte de lutte contre le commerce des esclaves et des horreurs qu’il avait engendrées, horreurs qui furent à la base des différents mouvements abolitionnistes en Europe.

1.1. Le Pool Malebo

Le Pool Malebo est une zone où le fleuve Congo s'agrandit jusqu'à former un lac. Le mot Pool en anglais signifie, plan d’eau, lac, étang. (Bontinck 1990) Actuellement, la ville de Kinshasa se situe sur la rive méridionale de ce Pool, tandis que la ville de Brazzaville se situe sur sa rive septentrionale. Ce lac du fleuve Congo était appelé Nkunda par les autochtones. Puis, il fut baptisé Stanley Pool en l'honneur de Henry Morton Stanley qui en 1877, fût le premier explorateur européen à l'avoir découvert 5 et en avoir fixé la superficie, soit 400 Km². (Whyms 1956) C'est bien après l’indépendance du pays, en janvier 1972, qu'il sera débaptisé et prendra son nom actuel de Pool Malebo, en référence aux plantes de Borasse 6 qui ornaient jadis abondamment les rives et les îles du Pool. L’hydronyme Pool Malebo signifie simplement, le Lac des Borasses. Il s’agit donc d’une caractéristique botanique. (Bontinck 1990)

Le Pool Malebo a été une zone importante dans les jeux de l’échange entre l'Afrique, l’Amérique, et l'Europe, pendant plusieurs siècles. En effet, le Pool Malebo est connu comme étant une très ancienne zone commerciale disposant d'un marché régional important depuis le seizième siècle. Pendant la période de la traite négrière, il joua particulièrement un rôle de premier plan dans le commerce des esclaves. Même si le commerce "licite" fut le prolongement de la traite négrière, la période de son interdiction au dix-neuvième siècle inaugure des transformations déterminantes dans les économies africaines qui vont être accélérées, intensifiées, et généralisées par la colonisation. (M’Bokolo 1992). Mais avant d'aborder cette période marquée par l'interdiction de la traite négrière, nous nous proposons de jeter un bref regard historique sur les périodes précédentes.

1.2. Le Pool Malebo et le système commercial du fleuve Congo avant 1815

Après la découverte de l'embouchure du fleuve Congo par l'explorateur portugais Diego Cão en 1483, une alliance est nouée entre le Royaume Kongo et le Royaume du Portugal 7. Cette découverte est un événement important parce qu’elle met fin à l’isolement intercontinental dans lequel évoluait l’Afrique centrale et inaugure l’ère des premières sources écrites sur cette région. En effet, l’Afrique centrale est une région qui jusque là était peu connue, et n’avait quasiment pas des rapports avec les autres continents. Ce sont les travaux d’archéologie et de linguistique (étude des langues bantoues) qui révèlent que des traces d’occupation humaine en Afrique centrale remontent à plusieurs siècles avant notre ère, et que le développement de l’agriculture, de la métallurgie du fer, et du cuivre dans le bassin du Congo datent d’environ deux mille ans. (Vansina 1991, 2004) L’arrivée des portugais vers la fin du quinzième siècle fait entrer l’Afrique centrale dans les échanges intercontinentaux.

Avec la traite négrière, un axe commercial va se développer vers le seizième siècle le long du fleuve Congo, de la côte atlantique jusqu'au delà du cours moyen du fleuve; c'est l'axe commercial du fleuve Congo. Cet axe commercial avait comme plaque tournante, le Pool Malebo. Le Pool le coupait en deux zones, très différentes dans leurs structures et intégrées au commerce atlantique à des périodes différentes. (M’Bokolo 1992).



Source: M'BOKOLO, Elikya, 1992 :173.

La première zone allait de la côte de l'océan atlantique jusqu’au Pool Malebo. Elle était surtout une zone de passage des marchandises et était drainée par des routes. Elle avait pour activité principale, le courtage. Le fleuve Congo n'étant navigable qu'à certains endroits dans cette zone, il y avait donc un important réseau routier, composé des routes qui reliaient le Pool Malebo aux principaux marchés de la zone tels que Tungwa, Tshela, São Salvador, Kimongo, Ludima, et constituait l'essentiel du trafic sur cette zone. Il y avait également un ensemble de ports se situant, soit aux points de rupture des charges, soit à l'estuaire du fleuve (Nokki, Manyanga, Lukunga; Matadi, Boma, Vivi).

La seconde zone était essentiellement fluviale et allait du Pool Malebo jusqu'au confluent des rivières Ubangi et Uélé. Contrairement à la première zone qui a été désignée comme zone de passage des marchandises, celle-ci est une zone de production: poteries, sel, alcool de canne à sucre, ivoire, gomme copal, etc. Le Pool Malebo était considéré comme le principal entrepôt et le grand carrefour de cet axe commercial, car il en constituait le point de rupture des charges le plus important.

1.2.1. Le Pool Malebo et le Royaume Tio

Différents travaux d’historiens et d’anthropologues indiquent que le Pool Malebo faisait partie du Royaume Tio. Les peuples Tio sont plus connus sous l'ethnonyme Batéké. Selon Jan Vansina qui a consacré une monographie à ce royaume, le terme Batéké serait un terme Kikongo se référant aux groupes des populations appartenant au Royaume du Makoko, ou en présentant les caractéristiques (Vansina 1973). L'ethnonyme Téké, chez les peuples Kongo, sur le plateau des Batéké, et dans toute la vallée centrale du Congo, renvoie à l'idée de vendre. (Ndaywel 1998) Le terme Téké, signifiant "vendre" en langue Kikongo, ferait ainsi référence à l’activité économique principale des Tio qui était le commerce et par conséquent, à la manière dont ils étaient perçus par leurs voisins : comme des Batéké, c’est-à-dire des commerçants.

Les peuples Tio furent, selon Vansina, parmi les plus connus des peuples du Congo, en Amérique et en Europe, à cause de leur établissement dans la zone du Pool, carrefour de l'axe commercial congolais. La plupart des esclaves vendus en Amérique, ainsi que l'ivoire, en provenance du bassin du Congo, passèrent par leurs marchés (1973).

Le Royaume Tio serait vraisemblablement issu de l'agrégation des petites unités territoriales et politiques au profit de l'une d'elles et d'un "grand homme", le roi, appelé Makoko. (M’Bokolo 1992). Ces petites unités territoriales seraient, selon Ndaywel, les ruines d'un très ancien royaume appelé N'guunu et situé sur le Pool Malebo. L'agrégation de ces unités pour former le nouveau royaume du Makoko aurait eu lieu vers le seizième siècle. (Ndaywel 1998, voir aussi M’Bokolo 1992). Le Royaume Tio avait développé une longue tradition commerciale avec ses voisins, le Royaume Kongo et le Royaume Loango, et permettait le passage des marchandises, en provenance de l'océan, ou vers l'océan.

Sur la rive méridionale du Pool, on trouvait à coté des Batéké, les ethnies, Mfinu et Humbu, qui étaient assimilés aux Batéké par la langue et la culture, mais n'en faisaient pas partie. D'après Vansina, les Bahumbu, sont les propriétaires des terres méridionales du Pool Malebo. La plupart de leurs villages se situaient dans l'hinterland et derrière les collines, et leur capitale se trouvait à Lemba. Le Seigneur de Lemba, qui résidait à Mbanza-Lemba, était le chef de la rive méridionale du Pool. (1973)

1.2.2. L’accès à la zone du Pool et les intérêts commerciaux

Il nous semble important de souligner le fait que la zone du Pool Malebo est restée inaccessible aux européens pendant plusieurs siècles. Le bassin du Congo a connu ainsi une colonisation tardive, contrairement aux régions de l’Afrique occidentale. Certes, les obstacles d'ordre géographique étaient nombreux 8. Mais au delà des obstacles naturelles, il y a eu une volonté tenace des commerçants Bakongo et Batéké, d'empêcher l'accès au Pool aux européens, qu'ils soient commerçants ou missionnaires. Cela ressort clairement d'un texte de François Bontinck, commentant les périples de quelques missionnaires italiens au dix-septième siècle, tentant de s’introduire dans le Royaume du Makoko, à partir du Royaume Kongo. La première tentative échoua ; un missionnaire fut même menacé de mort et bastonné. Ils ne réussirent à atteindre le Pool qu’à la seconde tentative. Mais leur escapade au Royaume Tio s’arrêta à la rive méridionale. Ils ne purent traverser le fleuve pour aller jusqu’à M’be rencontrer le roi. De même, lorsque d’autres missionnaires de la même congrégation essayèrent quelques décennies plus tard, d'accéder au roi Makoko par le canal du N'gobila, l’un des chefs Batéké, ce dernier fut attaqué par quelques chefs de village voisins coalisés contre lui. Son village fut incendié et il dut se réfugier ailleurs, avant de le reconstruire. Ses assaillants l'avaient attaqué pour l'empêcher de recevoir des missionnaires le baptême, qu'ils estimaient nuisible à leurs intérêts commerciaux 9. (Bontinck 1983a).

Les peuples qui étaient aux confins du Royaume Kongo craignaient que les missionnaires en se rendant chez les Tio, ouvrent la route aux commerçants portugais et les privent ainsi de leurs avantages commerciaux, tels que les droits de transit à payer au passage des villages et des cours d'eau, ainsi que diverses rétributions à céder aux courtiers de la région. Les missionnaires rentrèrent donc au Royaume Kongo, sans avoir pu voir le Makoko (ibid.). Le Royaume du Makoko continua à exercer une étrange fascination sur les missionnaires travaillant au Royaume Kongo. Ils rêvaient d'y établir des missions. Ils auraient sans doute pu le faire, n'eut été la franche opposition des commerçants.

1.3. Le dix-neuvième siècle et le grand commerce fluvial

Au dix-neuvième siècle le grand commerce fluvial s'intensifia, malgré l’interdiction de la traite négrière. Partant du Pool Malebo, des caravanes des porteurs acheminaient les marchandises vers les comptoirs situés près de l'embouchure du fleuve, dans le Bas Congo. Michel Merlier rapporte que « des "linguisters", sortes de commis voyageurs congolais, parcouraient le Bas Congo pour guider vers Boma des caravanes d'esclaves porteurs d'huile, d'amandes, de palme, d'arachides, de sésame, d'ivoire, et ensuite de caoutchouc: certains jours jusqu'à dix mille Bacongo fréquentaient les comptoirs où l'on fondait les pains d'huile sur d'énormes réchauds. Chaque maison se procurait à bon compte en Europe une spécialité en grosses quantités (genièvre, fusils, poudre, tissus...). » (Merlier 1962)

Au cours du dix-neuvième siècle, les Bobangi s'ajouteront aux Batéké dans les jeux de l’échange au Pool Malebo. Ils se déplacèrent de la rivière Ubangi où ils étaient d’abord établis, vers le cours moyen du fleuve Congo, puis vers le Pool Malebo, vers la fin du dix-huitième siècle et le début du dix-neuvième siècle. Ils n’étaient pas une horde de conquérants, mais furent plutôt attirés par la vivacité commerciale de la zone du Pool. Les "gens d'eau", comme ils aimaient à s'appeler eux mêmes, peuples riverains, les Bobangi vont donner une impulsion décisive aux échanges 10. Ils arrivaient à faire passer au minimum une tonne de marchandises au Pool, et au plus fort des échanges, quarante tonnes par jour. Les transactions commerciales reposaient principalement sur l'ivoire et les esclaves destinés aux comptoirs côtiers, et échangés contre des produits européens tels que les fusils et les tissus. L'exportation des esclaves continua dans cette région jusqu'aux environs des années 1850-1860, puis fut remplacée par des nouveaux produits tels que le tabac. Aux environs de 1870, ils amenaient au Pool Malebo de 5000 à 6000 dents d'éléphants. Les Bobangi étaient donc considérés comme les maîtres de la navigation du fleuve Congo et de ses affluents tels que, l'Alima, la Likona, et l'Ikelemba, entre le Pool Malebo et le pays des Bangala, situé sur vallée de la rivière Ubangi. Ils avaient des convois impressionnants de 10 à 60 pirogues chargés de marchandises qui descendaient et remontaient incessamment le fleuve Congo. Le Lingala, s'enrichit et devint la langue du commerce dans les pays drainés par le Congo, l'Ubangi, et leurs affluents, alors qu'il n’était d'abord pratiqué que par un petit groupe des "gens d'eau" 11. (Vansina 1973, M’Bokolo 1992).

Les Bobangi s'impliquèrent, puis prirent en main les échanges sur la partie Nord de l'axe commercial congolais, jusqu'à ce que la fondation du poste de Léopoldville et le lancement de la navigation à vapeur sur le fleuve par Henry Morton Stanley en 1881, vinrent désorganiser, puis mettre fin à leur emprise sur ce commerce. (Vansina 1973) Le système commercial du fleuve Congo s'effondra donc, avant de se transformer vers la fin du dix-neuvième siècle, à cause de la séparation de l'axe fluvial entre les Français et les Belges, de l'établissement des maisons de commerce dans les anciens villages riverains, du développement de la navigation à vapeur et du développement des voies ferrées. (M’Bokolo 1992).

1.4. La vie des populations

1.4.1. L’économie locale et le grand commerce fluvial

L’activité commerciale décrite ci-dessus, a participé aux jeux de l'échange entre l'Afrique, l'Europe, et l’Amérique. Elle a mis en relation la zone du Pool Malebo avec l'économie-monde capitaliste vers le seizième siècle 12. Mais il convient de préciser que ce commerce n’était réservé qu’à une minorité, dominée par les riverains du Pool. Cette minorité était constituée des chefs qui avaient su exploiter le droit exclusif de vendre les esclaves et les ivoires, et qui avait acquis de la sorte, une fortune considérable, en esclaves, en armement, et en marchandises. Les chefs qui étaient établis loin des rives avaient un pouvoir économique moins grand que celui des chefs riverains, car ils ne participaient que de façon incidente au commerce, en envoyant leurs dépendants vers le Pool. A coté du commerce fluvial, continuait à se développer et subsistait l'économie locale. En effet, c'est la production et les échanges locaux qui dominaient la vie des gens et permettaient de générer les surplus nécessaires pour approvisionner les marchands et les artisans. (M’Bokolo 1992:95, 178)

Les transformations socio-économiques que connut cette zone au dix-neuvième siècle, affectèrent également le secteur de la subsistance, l'agriculture et l'artisanat. L'agriculture se développa fortement. La production et la transformation du manioc destiné au marché du fleuve, entraînèrent une utilisation intensive d'une main d'oeuvre féminine toujours plus nombreuse. La culture du tabac, destinée en grande partie aux exportations mobilisa, quant à elle, une force de travail masculine de condition servile. Par contre, certaines branches de l'artisanat, telles que la métallurgie du fer ne cessèrent de décliner. On renonça à la fabrication du sel végétal, des arcs, des flèches ainsi qu'à la métallurgie de fer parce qu'il revenait moins cher de les importer de la côte atlantique. Il en fût de même pour les pirogues et les pagaies et tout l'attirail de pêche qu'on demandait aux Bobangi (id. :177-178). La poterie au contraire, se développa très fortement.

Les villages de la rive méridionale et la géographie de l’économie locale

Il convient par ailleurs, pour comprendre la vie économique et sociale des populations de la rive méridionale du Pool Malebo pendant le dix-neuvième siècle, d'avoir une idée de sa configuration géographique. La rive méridionale était composée de plusieurs villages d'importance variable : d’une part des villages riverains et d’autre part des villages qui se situaient dans l'hinterland. Il y avait deux principaux villages riverains: Ntsasa (Kinshasa) et Ntamo (Kintambo) 13. Ils étaient les marchés les plus importants de la rive méridionale.

Dans une étude consacrée aux anciens villages des environs de Kinshasa, Léon de Saint Moulin (1969) rapporte que les principaux villages de la rive méridionale étaient Kinshasa, Kintambo, et Lemba. Kinshasa, Kintambo et d’autres villages tels que Ndolo, Kingabwa, Mokila, Kinsuka, etc., étaient des villages riverains et appartenaient aux Batéké. Dans l'hinterland, les villages appartenaient aux Bahumbu. Le village principal était Lemba ou Mbanza-Lemba, qui était un grand centre commercial. A coté de nombreux petits villages Bahumbu, on peut citer certains, tels que Kimbangu et Kimwenza, qui étaient également très connus.

La vie socio-économique des populations variait selon qu’elles habitaient les villages riverains ou les villages de l'hinterland. Jan Vansina (1973) indique que les villages principaux du Pool pouvaient être considérés comme des villes commerciales. Ils étaient, contrairement aux villages de l'hinterland, très agglomérés et composés de plusieurs villages, souvent six ou sept. Le village de Kinshasa par exemple, était composé de plusieurs petits villages qui allaient de la plaine de Kalina à Ndolo. La plupart des villages riverains avaient une population mélangée composée des Tio et des Bobangi. Ils étaient peuplés et organisés de manière particulière: il y avait une poignée d'hommes libres qui dirigeaient et contrôlaient un grand nombre d'esclaves. Les principaux dirigeants avaient des centaines d'esclaves et un peu plus d'une vingtaine de femmes chacun. On pouvait estimer à environ cinq mille habitants, la population des villages comme Kintambo ou Kinshasa. En plus, ces grands villages, recevaient périodiquement des caravanes de commerçants en provenance des différentes parties de l’axe commercial congolais. Les commerçants y établissaient des campements pendant plusieurs semaines.

Les habitants des villages riverains cultivaient peu et achetaient plutôt les produits vivriers en provenance des villages de l'hinterland (chez les Bahumbu). On trouvait quelques hommes à Kinshasa, comme dans les autres villages riverains, qui pratiquaient la pêche. Mais le plus grand nombre vivaient du commerce local. Quant aux femmes des villages riverains, elles ont connu des changements dans leurs pratiques économiques suite au grand commerce fluvial. Par exemple, on trouvait très peu de champs cultivés par ces femmes. Elles étaient davantage occupées à l'artisanat et particulièrement à la poterie. De même, elles préparaient d'énormes quantités de pain de manioc (chikwangues) pour les caravanes des commerçants qui campaient périodiquement dans les grands villages. Elles participaient aussi aux marchés locaux des vivres tenus par les femmes des villages de l'hinterland. Malgré tout ce travail, elles semblaient disposer de beaucoup plus de temps libre que les femmes vivant dans les villages de l’hinterland. (Vansina 1973 : 255-262)

Chez les Bahumbu, les populations ont continué à vivre essentiellement de l'agriculture. On y trouvait aussi bien des marchés d'importance régionale que locale, les uns plus importants que les autres, selon le rôle joué, soit dans le grand commerce fluvial, soit dans les échanges locaux. Par exemple, un marché tel que celui de Lemba dans le Pumbu, était un centre commercial de loin plus important que celui de Kimwenza, qui était un marché d'intérêt plus local. Il attirait différents acteurs impliqués dans le grand commerce fluvial, comme les Bobangi qui remontaient en pirogues la rivière Ndjili jusqu'à Kimbangu et de là, atteignaient assez facilement leur destination, Lemba. (Bontinck 1983b :169-170).

Les villages des Bahumbu dépassaient rarement une population de trois cents personnes, femmes et enfants compris. Par contre, ces villages étaient nombreux et proches, distants de trois à quatre kilomètres. Les Bahumbu étaient des véritables agriculteurs. Ils cultivaient la terre, faisaient de la pêche, de la chasse, et de l'artisanat. Ils produisaient pour leur propre consommation, mais produisaient surtout pour l’échange. Ils cultivaient le manioc, le maïs, les patates, les bananes, la canne à sucre, l’ananas, etc. Ils pratiquaient la pêche dans le fleuve Congo et dans ses affluents 14. Ils vendaient également du gibier, des animaux domestiques, des animaux d'élevage, des arachides, du Kaolin, du tabac, etc. Les Bahumbu étaient ainsi les fournisseurs des produits vivriers aux grands villages riverains. A leur tour les habitants des grands villages riverains, revendaient la plus grande partie de ces produits aux commerçants des caravanes durant leurs campements au Pool. Ces caravanes qui pouvaient comprendre cent à cinq cents personnes, campaient pendant des périodes pouvant aller au-delà de quatre semaines. Elles constituaient ainsi un marché important pour l'économie locale. (Vansina 1973).

Les opportunités offertes par le grand commerce fluvial

La présence régulière des caravanes des commerçants au Pool a offert de nombreuses opportunités à l’économie locale. Mais il faudrait sans doute de préciser que ce n’était pas seulement les caravaniers qui s’approvisionnaient auprès des petits commerçants locaux. Ces derniers achetaient à leur tour auprès des caravaniers certains types de produits. Par exemple, à coté des marchandises destinées au commerce international que les Bobangi acheminaient au Pool, on trouvait également des marchandises destinées à la consommation locale: vivres divers, boissons alcoolisés, bois, objets métalliques de luxe, et d'usage quotidien, les produits de l'artisanat, les pirogues, etc. (M’Bokolo 1992 : 178)

Avec le grand commerce fluvial, même les "petites gens" s'habituent à la consommation des produits d'importation européenne en provenance des côtes atlantiques. Ces produits coûtent en général moins cher, et sont de meilleure qualité que les produits locaux. La qualité de ces produits fait qu’ils soient acceptés d'abord comme biens de luxe, mais plus tard comme des biens d'usage quotidien. Ce qui développe une forte dépendance vis-à-vis des biens importés et la réduction du degré d'autosuffisance chez les Batéké.

Ces produits européens entrés dans l'usage quotidien étaient très variés : les tissus, les couvertures, les verres, la poudre de chasse, le sel, les cuillers, les fourchettes, les colliers, les bouteilles, les bougies, les assiettes, etc. La liste est longue. La consommation des boissons alcooliques d'origine européenne tel que le gin et le rhum entre aussi dans les moeurs. Mais en dépit de la concurrence des produits d'importation, l'artisanat local, surtout la poterie, a continué à se développer. Ces produits de l’artisanat sont vendus aux Bobangi qui les revendent vers le haut fleuve. Ceci pourrait être expliqué selon Vansina, par une préférence culturelle. Les ustensiles fabriqués par les gens du Pool étaient fort appréciés, surtout les cruches, les bassins, les marmites, et les braseros. (1973 : 268-270)

Le poisson fumé et le poisson salé se vendaient bien au Pool. Les deux servaient à la fois de marchandise et de monnaie d'échange. Le poisson fumé était transporté par les Bobangi qui l'utilisaient dans les petits marchés locaux pour s'approvisionner en vivres. Le poisson salé était fabriqué sur place à l'aide du sel marin en provenance de la côte atlantique. Il servait également dans les échanges locaux entre les habitants des grands villages riverains et les villages de l'hinterland. La bière de maïs, le vin de canne à sucre, en provenance de l'hinterland étaient aussi vendus dans les marchés du Pool et étaient très appréciés. Les produits vivriers, la bière et le vin étaient vendus par les femmes, tandis que le tabac et la viande étaient vendus par les hommes. L'on remarque une forme de "spécialisation" des différentes parties de la rive méridionale. D'une part, il y a les grands villages qui se spécialisent dans la fonction commerciale. D'autre part, les villages de l'hinterland et ceux situés sur les plateaux des Batéké, qui se spécialisent dans l'agriculture et fournissent aux grands villages les produits vivriers nécessaires.

De même, les saisons du commerce fluvial influencent l'économie locale, avec les périodes pleines et les périodes creuses. En effet, les caravanes des commerçants en provenance de la partie Nord de l’axe commercial congolais qui arrivent au Pool par voie fluviale, sont régulières dans les grands villages, que ce soit en saison sèche comme en saison des pluies. Par contre, les caravanes en provenance de la cote atlantique qui viennent par voie de terre, sont beaucoup plus régulières en saison sèche qu'en saison de pluie. Ces différentes périodicités affectent également l'économie locale.

Ainsi avec l'intensification des échanges dans le Pool au dix-neuvième siècle, l'agriculture va connaître un très grand essor dans l'hinterland de la rive méridionale et sur les plateaux des Batéké. La production et la transformation du manioc vont rapidement augmenter grâce à une demande toujours croissante, due aux séjours réguliers des caravanes en constante augmentation.

Les marchés, lieux de transaction

En ce qui concerne les marchés traditionnels, Isidore Ndaywel rapporte qu'ils étaient les structures économiques les plus pertinentes. Il y avait les marchés locaux et les marchés interrégionaux, qui se distinguaient les uns des autres par les produits vendus, la périodicité de leur tenue, et l'origine des marchands. Une semaine traditionnelle comprenait un jour de marché, se distinguant des jours de repos et des jours des travaux de champ. La variation de ces jours de marché d'une région à l'autre permettait de circuler librement d'un marché à l'autre. (1998 :67-73)

Le marché n'était pas une structure strictement économique: il laissait entrevoir par son organisation, son rôle extraéconomique. Il était aussi un lieu de divertissement; on y faisait étalage de nouvelles modes; les danseurs y exhibaient les nouvelles danses qui se propageaient ainsi plus facilement. C’est également aux marchés que se faisaient les annonces, la promulgation de nouvelles lois. On y tranchait certaines discussions; on y jugeait les crimes les plus spectaculaires, etc.

Quant aux échanges, on sait que le troc fut le premier système d'échange. Mais il ne disparut pas complètement même après l'introduction des outils d'échange. Il y eut d'abord des produits qui étaient à la fois, les objets et les instruments de l'échange. Ensuite, il y eut des symboles monétaires, puis des monnaies primitives, tels que les coquillages, les tissus, le collier, la barre de métal ou motako (pl. mitako) qui deviendra, plus tard avec l'introduction du capitalisme colonial dans le bassin du Congo, la principale monnaie d'échange.

C'était donc cela l’économie locale, l’économie de ceux qui ne participaient pas de manière directe au grand commerce fluvial, réservé comme cela a été dit précédemment, à une minorité, aux chefs, aux privilégiés, aux gens "d'en haut". Comme on peut le voir, l'économie des gens "d'en bas" et l'économie des gens "d'en haut" sont très liées. Le commerce fluvial, fournit à l'économie locale un marché substantiel en plus de son marché habituel. De même, l'économie locale soutient le commerce fluvial en fournissant les vivres nécessaires à la subsistance des commerçants qui séjournent régulièrement au Pool.

1.4.2. L'organisation politique et sociale

Le Royaume Tio est parmi les formations politiques qui se seraient adaptées de manière heureuse aux opportunités nouvelles liées aux échanges côtiers. Plus que ses deux royaumes voisins, le Royaume Kongo et le Royaume Loango, le Royaume Tio était associé dès ses débuts à l'idée des échanges, par le fait qu'il comprenait le Pool Malebo, l'un des centres d'échange les plus actifs d'Afrique centrale. Cette implication précoce dans les échanges, pourrait avoir permis à tous les notables d'avoir une opportunité d'accès à la fortune et aurait ainsi bloqué un processus de centralisation semblable à celui du Royaume Kongo. L'Etat aurait donc eu une très faible emprise sur la société. (M’Bokolo 1992) Le Makoko, était bien sûr le roi, mais les véritables chefs des différentes parties du royaume étaient, selon Vansina (1973), les chefs locaux (N'Kani) et les chefs de terre (N'ga ntsii ou N'ga ntsie).

Le chef local ou chef de village tirait son autorité du fait qu'il était le chef du lignage constituant le village, ou le chef du lignage qui avait fondé le village, et auquel d'autres lignages ou personnes se sont ajoutés. Il exerçait ses pouvoirs qui étaient essentiellement rituels et judiciaires dans les limites de son village. Par contre, les pouvoirs du chef de terre, s'étendaient sur une "terre" regroupant plusieurs villages. Il était le garant de la fécondité de la terre, de l'abondance des récoltes, assurait le succès de la chasse et de la cueillette, la succession régulière des cycles cosmiques, etc.

La machine politique était animée par deux rouages essentiels: premièrement, un système complexe de tributs remontant de la base au sommet de la société (le roi Makoko), et deuxièmement, la cohérence de pouvoirs rituels et spirituels très hiérarchisés. Cependant, le fait que le roi habitait le village de M'be, sur la rive septentrionale, à plus de 100 Km au nord, loin des rives du Pool Malebo, conduisit au phénomène du dédoublement du pouvoir. Le pouvoir politique, rituel, concentré à M'be chez le roi, et le pouvoir économique essentiellement marchand, concentré au Pool entre les mains des dignitaires ou des hommes nouveaux ayant su développer de nouveaux modes de vie orientés vers la recherche de l'efficacité économique, de la réussite individuelle et l'accumulation de dépendants (femmes, esclaves) et de biens matériels tirés du commerce.

Les Batéké, étant établis à cheval entre les deux rives du Pool, leur situation différait selon qu’ils étaient installés sur la rive septentrionale ou sur la rive méridionale. Ceux qui étaient installés sur la rive méridionale, occupaient des terres appartenant aux Bahumbu, mais ils dépendaient politiquement, du Makoko résidant sur la rive septentrionale.

Il y a une longue histoire de cohabitation entre les Batéké et les Bahumbu sur la rive méridionale. Il semble que ces derniers payèrent pendant longtemps une indemnité au Makoko de Mbe, à la suite d'une rixe où les Batéké sortirent vainqueurs. Mais les Bahumbu réussirent à se libérer du joug des Batéké et reprirent le contrôle de leurs terres. Sur la rive méridionale, les Batéké occupaient les villages riverains, tandis que les Bahumbu se trouvaient dans l'hinterland, derrière les collines. Ces Batéké riverains provenaient de la rive septentrionale, ayant émigré, selon certains historiens, entre le dix-septième et le dix-huitième siècle 15. Ils payaient un tribut au Makoko de Mbe, qui était leur roi, et payaient également, selon toute vraisemblance, un tribut au Seigneur de Lemba qui était le chef des terres de la rive méridionale où ils étaient établis. Par contre, les Bahumbu étaient indépendants du Makoko de Mbe. (Bontinck 1982a).

Selon Charles Liebrechts 16, les villages Bahumbu avaient chacun un chef spécial. Les villages étaient absolument indépendants les uns des autres; tout comme les chefs étaient indépendants les uns des autres. Il y avait un chef désigné pour présider des réunions générales portant sur des choses d'intérêt commun. Cependant ce dernier n'avait d'autorité directe que sur son propre village.

1.4.3. Les conséquences du grand commerce fluvial sur la société

Les sociétés africaines ayant été impliquées dans le commerce avec l'Europe, connurent des transformations sociales évidentes, notamment en ce qui concerne les strates et les catégories supérieures de ces sociétés. Les anciens détenteurs du pouvoir à caractère politique, religieux et rituel, perdirent du terrain face aux hommes nouveaux enrichis par le commerce. Cependant au Pool Malebo, malgré l'émergence des hommes nouveaux, certains chefs de village, surtout des villages riverains, furent très impliqués dans le commerce fluvial. Ils s'enrichirent, et acquirent des ressources militaires, matérielles et symboliques nécessaires à la pérennisation de leur pouvoir. Une autre conséquence est qu'il y avait désormais une distinction entre les riches et les pauvres, distinction due au fait qu'une catégorie sociale a pu s'enrichir en participant au grand commerce fluvial. Ceux qui n'y ont pas participé, formaient la catégorie des pauvres. Le groupe des riches et celui des pauvres, étaient articulés l'un avec l'autre, et les pauvres étaient bien souvent au service et sous la dépendance des riches. (M’Bokolo 1992)

Immanuel Wallerstein rapporte en Europe des situations semblables de différenciation sociale marquée, et de divergence d'intérêt, avec le développement du commerce au loin, du quinzième au dix-septième siècle. Il indique que « la ligne cruciale, était celle qui distinguait ces hommes intéressés avant tout, quelles que fussent leurs activités, par les profits à tirer du marché mondial, de tous les autres qui ne partageaient pas cet intérêt là. Ces "autres" se défendaient au nom des privilèges que leur conférait leur statut, privilèges de l'aristocratie traditionnelle, privilèges que les petits agriculteurs avaient retirés du système féodal, ou privilèges issus de monopoles corporatifs déjà dépassés. Sous le couvert de similitudes culturelles, il arrive que se soudent de curieuses alliances capables, à l'occasion, de prendre une forme très virulente et de contraindre les organismes politiques centraux à tenir compte de leur existence […]. Mais elles peuvent aussi rester politiquement passives et servir ainsi au mieux les intérêts des forces dominantes du système-monde » (1980 :321).

1.5. Vers la mise en place du capitalisme colonial

Malgré l'intensité des échanges dans la zone du Pool Malebo pendant le dix-neuvième siècle, cette économie marchande ne devint pas une économie capitaliste. Elikia M'Bokolo rapporte que les profits étaient substantiels, mais qu’ils étaient cependant morcelés entre de nombreux bénéficiaires pour les commerçants de l'intérieur. Par exemple, les profits sur l'ivoire étaient partagés entre le commerçant, le chasseur qui avait tué l'éléphant, et le chef de terre qui avait automatiquement droit à une part. "Les riverains du Pool réalisaient des profits plus substantiels, estimés pour l'ivoire à un quart de valeur du produit. Mais ces profits ne pouvaient être investis dans le secteur productif. On ne pouvait acheter la terre, ni la force de travail, sinon par l'acquisition des esclaves. La monnaie accumulée sous ses diverses formes, donnait bien lieu à des prêts, mais sans intérêts. Certains biens et certains services sociaux et rituels (amendes, dot en particulier) échappaient toujours à l'empire monétaire". (1992 : 179)

Certains auteurs pensent que cette période coïncide avec le passage graduel du mercantilisme commercial au capitalisme industriel qui a amené l'Europe à imposer de nouvelles formes de domination des économies précapitalistes de la périphérie africaine 17. Dans l'ensemble, les mutations qui affectèrent les systèmes de production, d'échange et des monnaies n'affectèrent pratiquement pas les structures sociales. Il n'y eut donc pas de grands bouleversements sociaux à proprement parler. Ces mutations "traduisaient plutôt la pénétration toujours plus grande du capitalisme européen. Les structures sociales présentèrent une assez grande stabilité tout au long du dix-neuvième siècle" (id. :176). Il faudra donc attendre la mise en place du système colonial pour observer des mutations et des bouleversements sociaux sans précédent.

La mise en place du système colonial fût rendue possible grâce à l’ouverture du bassin du fleuve Congo à l’Europe, par l'explorateur américain d'origine anglaise, Henry Morton Stanley 18. Il fût l’explorateur qui acheva la reconnaissance du bassin de ce fleuve. Lors d’une de ses expéditions, il partit de Zanzibar et avec l'aide de Tippo Tip, l'un des chefs de chasseurs d'esclaves, il atteignit le fleuve Congo, après avoir traversé plusieurs forêts. Il descendit le fleuve et arriva à Boma au mois d’août 1877. C'est lors de cette expédition que Stanley découvrit le lac du fleuve Congo, le Pool Malebo, où il déboucha au mois de mars 1877. L'un de ses compagnons, Pocok, baptisa ce lac, Stanley Pool. (Whyms 1956).

Après avoir découvert le bassin du fleuve Congo, Stanley voulait l’ouvrir au commerce du monde entier. Devant le peu d'intérêt montré par les anglais, Stanley dut se résoudre d'accepter l'offre d'un Comité d'Etudes du Haut Congo (CEHC) patronné par Léopold II, roi des belges. Ce dernier était à la recherche de colonies depuis le début de son règne. Il engagea donc Stanley, qui reçut la mission de contrôler l'estuaire du fleuve Congo, puis de lancer des bateaux à vapeur à partir du Pool. Stanley a ainsi ouvert ce bassin aux négociants européens, et inauguré la mise en place du capitalisme colonial et du salariat au Congo.

Haut de page