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Traitement de la psychose : une histoire mouvementée

Article de A. Mastropaolo C. Bryois


Qui se souvient des électrochocs de Cerletti, des lobotomies frontales d’Antonio Egas Moniz, des comas insuliniques de Sakel et des épilepsies provoquées par von Meduna ? Les années 50 ont été le point d’orgue d’une révolution nécessaire et ont permis, quelques décennies plus tard, l’ouverture progressive des «asiles psychiatriques». Cette évolution, les psychiatres la doivent aux anesthésistes, parmi lesquels Henri Laborit, qui ont contribué de manière significative au développement de médicaments dits «sédatifs». Ces premières substances ont révélé, quelques années après, leur effet très large sur la symptomatologie psychotique. Elles sont aujourd’hui au placard, de par l’arrivée de molécules mieux tolérées par l’organisme.

autrefois
L’histoire des traitements de la psychose du début du siècle, vue au rétroscope, peut nous sembler indigne d’une pratique qualifiée de «médicale». En effet, peu se souviennent des camisoles de force, de profusion de chambres d’isolement, des électrochocs de Cerletti, des lobotomies frontales d’Antonio Egas Moniz, des comas insuliniques de Sakel et des épilepsies provoquées par le cardiazol du hongrois von Meduna. Ces méthodes, seules ou combinées entre elles, ont constitué l’essentiel des moyens dont disposaient les «aliénistes» durant la première moitié du XXe siècle.
Dans les années 50, Laborit, chirurgien dans l’armée française, alors expatrié à Sidi Abdalah en Tunisie, s’intéressait aux techniques d’anesthésie. Il faisait partie des premiers à utiliser la prométhazine (Phenergan ®) dans un but hypnotique, associée à de la péthidine (Dolosal ®) à but antalgique en plus du protoxyde d’azote couramment utilisé à l’époque. C’était la période de transition entre l’anesthésie par agents inhalés et l’anesthésie combinée, impliquant procédés intraveineux et inhalés. De retour à Paris, il profita des archives monumentales de l’industrie pharmaceutique Rhône-Poulenc-Spécia pour étayer sa recherche.

de l’anesthésie à la psychiatrie
Un de ses associés, Huguenard, fut appelé en urgence auprès d’une patiente agitée à l’idée de voir son septum nasal scié. Elle s’était décidée pour une opération de chirurgie esthétique qui ne permettait pas l’anesthésie générale qui se pratiquait à l’époque uniquement à l’aide d’un masque facial.
Il proposa ainsi son mélange de péthidine (Dolosal ®) et d’hydrochloride de diéthazine (Diparcol ®) (une molécule proche du Phenergan ® de Laborit) et décrivit le premier état d’anxiété et d’agitation calmé par une molécule, sans perte de conscience.
La description que la patiente fit de l’opération mérite d’être citée : «Je sentais les coups de marteau et les ciseaux couper, mais comme si cela arrivait au nez d’un autre : cela m’était indifférent».
C’est ainsi que quelque temps plus tard, lors d’un symposium organisé par Laborit, un certain Lassner, anesthésiste lui aussi, parla pour la première fois de «lobotomie pharmacologique».
Cependant, les deux confrères n’étaient pas encore satisfaits de leur «cocktail lytique» censé éviter les sautes de tension artérielle durant les opérations, et recherchaient une substance qui puisse mettre en veille le système sympathique de manière encore plus puissante, sans aucune arrière-pensée psychiatrique, ces travaux se faisant dans l’optique anesthésique. La prométhazine et la diéthazine, ancêtres des phénothiazines, allaient donner à Rhône-Poulenc l’indication à chercher dans cette direction. Le 11 décembre 1950, le chimiste Paul Charpentier ajoute un atome de chlore à la prométhazine et l’appelle la chlorpromazine (Largactil ®).
Le Largactil ® fut appelé «stabiliseur neurovégétatif» et ce n’est qu’après la publication d’un article sur cette molécule en février 1952 que les chirurgiens suggérèrent aux psychiatres de l’Hôpital du Val-de-Grâce l’éventualité d’une indication auprès de leurs patients.

en pratique
Deniker, de son côté, se passionnait pour les cas agités, bruyants, violents et c’est par l’intermédiaire de son beau-frère anesthésiste qu’il eut vent des travaux de Laborit et Huguenard. Il essaya ainsi la chlorpromazine (Largactil ®) sur lui-même, alors que le fameux Pr Jean Delay n’a fait – au début – qu’aiguiller tous les patients agités vers l’unité de Deniker. L’effet sédatif de cette substance étant avéré, ce sont leurs observations cliniques rigoureuses qui leur permirent de démontrer son action sur les hallucinations, le délire, l’autisme et les affects. La voie pharmacologique du traitement des patients psychiatriques non seulement agités mais aussi plus spécifiquement psychotiques était ouverte.
Les Américains ont quant à eux préféré attendre 1954 qu’un compatriote découvre les effets antipsychotiques de la réserpine pour commencer à s’adonner à la psychopharmacologie.
Ainsi, progressivement, les comas insuliniques et les lobectomies furent abandonnés au profit de ce nouvel outil psychiatrique doté d’effets indésirables plus acceptables.
Une prochaine étape nous permettra-t-elle de mettre au placard les antipsychotiques de 2e génération ?

Bibliographie
• Ban TA, Healy D, Shorter E. The rise of psychopharmacology and the story of CINP. Budapest : Animula, 1998.
• Cousin FR, Garrabé J, Morozov D. Anthology of french language psychiatric texts. Le Plessis-Robinson : Synthélabo, 1999.
• Thuillier J. Ten years that changed the face of mental illness. 1e edition. Londres : Martin Dunitz ed., 1999.

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