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Le Pacte balkanique et le jeu des alliances de 1933 à 1939 d’après les attachés militaires français en poste en Turquie

Sous-lieutenant Abdil BICER. Article paru dans la Revue historique des armées, n°226, 2002.
Les numéros entre parenthèses correspondent aux appels des notes, consultables en bas de page.

Les Balkans, poudrière ou enjeu des grandes puissances ? Cette question révèle une réalité géopolitique et stratégique qui laisse libre cours aux discordes apparaissant chez les peuples balkaniques au début du XXe siècle. La naissance des identités nationales balkaniques s’inscrit dans le cadre plus large de la question d’Orient, résultant essentiellement du partage des « dépouilles » de l’Empire ottoman depuis le XIXe siècle.

Les diversités religieuses, nationales et culturelles (1) de la région suscitent des divergences que les grandes puissances n’hésitent pas à attiser afin de servir leurs intérêts. La réapparition des revendications nationales au XIXe siècle accéléra le recul de la Porte. L’établissement de nouveaux États donne lieu à des prétentions territoriales pour de multiples raisons. L’imbrication de ces facteurs est souvent source de tension dans la région et rend difficile toute tentative de pacification des relations
.
Les frontières balkaniques, tracées après la Grande Guerre, donnent un nouveau visage aux Balkans. Les Slaves du Sud sont réunis dans le royaume S.H.S. (2). Les frontières de la Bulgarie sont fixées en 1919 par le traité de Neuilly, privant cet État de territoires attribués à la Grèce (la Thrace occidentale), à la Roumanie (la Dobroudja) et à la Yougoslavie (la Macédoine). Les limites européennes de la Turquie sont déterminées en 1923 par le traité de Lausanne qui attribue aux Turcs la Thrace orientale (à l’extrême Est des Balkans).

Bien qu’une partie des « nationalités » balkaniques obtiennent leur indépendance, des clivages persistent au sein des États de la région que le découpage artificiel d’après guerre néglige. Même si les velléités entre les différentes nationalités s’atténuent, l’irrédentisme reste fort.

L’enjeu des nationalités s’accompagne de l’importance stratégique des Balkans. A partir des années 1930, les visées expansionnistes de Mussolini et de Hitler inquiètent certains États balkaniques qui tentent de se rapprocher afin de constituer un bloc défensif.

Les attachés militaires français en Turquie, le colonel Courson de Villeneuve (1933-1938) et le général Voirin (1938-1939), rapportent les événements qui se déroulent pendant cette période dans les Balkans. La richesse des informations qu’ils fournissent au ministère de la Guerre revêt un caractère essentiel pour la connaissance de la diplomatie européenne et de la situation militaire dans la région. Leur rôle s’inscrit dans celui de la diplomatie mais aussi celui du renseignement. Homme de terrain, l’attaché militaire recueille toutes les informations sur les armées et la diplomatie du pays dans lequel il se trouve. Ainsi, les rapports qu’ils émettent sont ceux qui nous permettent ici d’apprécier une période et une région à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Les alliances qui se font et se défont au rythme des intérêts de chacun traduisent le caractère conflictuel des relations dans cette région d’Europe. Quelles répercussions régionales et internationales peut avoir le jeu des alliances balkaniques ?

L’événement majeur du jeu des alliances dans la région est la création du Pacte balkanique qui se fait autour d’une défense commune contre les prétentions territoriales bulgares. L’enjeu que représente la région pour les grandes puissances et la difficulté dans laquelle se trouvent les Etats balkaniques pour s’entendre avec Sofia caractérisent la situation politique et diplomatique des Balkans à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Les informations du colonel Courson de Villeneuve et celles du général Voirin nous permettent de mieux comprendre la région pendant l’entre-deux-guerres.

Une initiative de la Turquie

Héritière d’une partie des territoires de l’Empire ottoman, la Turquie essaie de retrouver une certaine influence dans les Balkans. Loin d’y adopter une politique irrédentiste, Ankara cherche à renforcer les liens avec ses voisins afin de préserver la paix dans une région déstabilisée pendant la Première Guerre mondiale. Les divergences de vues et les revendications territoriales ne laissent pas penser initialement qu’une entente est possible entre les Etats balkaniques. Pourtant, Ankara semble esquisser une solution. Selon les Turcs, le maintien d’une paix durable dans la région ne semble réalisable qu’avec la création d’une entente balkanique pouvant satisfaire l’ensemble des chancelleries européennes. Ainsi, à leur initiative, une union est annoncée à partir de 1933. Selon Tevfik Rüstü Bey, ministre des Affaires étrangères de la Turquie, avec la création d’une Confédération balkanique, « il n’est plus de conflit possible dans les Balkans (3) ».

Située au carrefour de zones d’influences multiples, la région est un espace stratégique qui attire les intérêts des grandes puissances dans les années trente. Durant cette période, les échanges diplomatiques, militaires et politiques sont constamment en évolution et aucun accord ne demeure figé. Bien que ces initiatives favorisent un rapprochement, la voie d’une pacification de la zone est difficile à trouver. Obnubilés par la possibilité d’une attaque des grandes puissances et surtout par la trahison éventuelle d’un de leurs partenaires, les différentes chancelleries et étatsmajors balkaniques ne parviennent que difficilement à envisager une évolution sereine de leurs relations.

Un intérêt commun ?

La « grande pensée politique de la Turquie (4) » est la mise en place d’une Confédération balkanique regroupant les Etats de la région. Toutefois, l’Albanie est écartée en raison d’une opposition farouche des Italiens qui considèrent cette partie des Balkans comme étant sous leur influence directe. L’adhésion de la Grèce et de la Roumanie est immédiate, tandis que les Yougoslaves émettent des réserves, essentiellement justifiées par leur espoir d’obtenir un accès à la mer Egée. Les Bulgares, quant à eux, refusent de façon catégorique d’entrer dans la Confédération projetée. En effet, l’adhésion au pacte signifierait à leurs yeux l’abandon des revendications territoriales sur la Macédoine et l’accès à la mer Egée.

Le 9 février 1934, le Pacte balkanique est signé par Tevfik Rüstü Bey et les représentants roumains, yougoslaves et grecs. Selon Courson de Villeneuve, le ministre turc a été un partisan actif de cet accord (5). L’absence de la Bulgarie est significative et rend le pacte incomplet. Afin d’élargir l’union et d’augmenter la crédibilité de son action diplomatique, Ankara voudrait étendre l’alliance à la Petite- Entente (6), ou tout au moins parvenir à la conclusion de pactes de non agression ou de garanties avec les Etats qui y adhèrent. En réalité, le ministre turc veut favoriser un rapprochement de plus en plus étroit entre l’Union balkanique et la Petite-Entente et, en se servant de la Roumanie et de la Yougoslavie, ne laisser aux Bulgares aucun autre choix que l’adhésion.

Néanmoins, il faut s’interroger sur la faisabilité d’un tel projet. L’alliance balkanique parvient difficilement à se réaliser sans la Bulgarie qui demeure un acteur essentiel. Même si les nouveaux accords traduisent une communauté d’intérêt, offrant la possibilité aux signataires de maintenir le statu quo des frontières, leur crédibilité dépend de son contenu et de la confiance mutuelle que s’accordent les gouvernements. Si le Pacte balkanique, dès sa naissance, ne regroupe pas tous les Etats de la région, sa viabilité ou son évolution restent sujets à caution.

La préoccupation principale des signataires du pacte est le maintien de la paix et le respect des frontières dans les Balkans. Il semble ainsi que les accords nouvellement signés pourraient atténuer les différends opposant la Yougoslavie et la Grèce, sous réserve qu’Athènes facilite le transit des marchandises à son voisin slave en lui permettant d’atteindre la mer Egée par la Macédoine.

Si les modalités du pacte diminuent les tensions entre certains Etats, elles n’effacent pas l’irrédentisme bulgare qui irrite les gouvernements balkaniques. En effet, le pacte semble d’emblée être dirigé contre la Bulgarie où les conséquences du traité de Neuilly ne sont toujours pas acceptées. La « communauté de vue » paraît s’organiser autour d’une défense commune contre les visées bulgares. La solution serait l’entrée sans condition de ces derniers au sein de l’alliance balkanique comme le prévoit le pacte (voir tableau ci-dessus).

En définitive, selon l’avis émis par les Turcs à Courson de Villeneuve, le grand bénéficiaire de l’alliance est la Grèce car l’article de garantie des frontières communes conforte sa présence face aux prétentions bulgares en Thrace et la protège des volontés yougoslaves d’accéder à Salonique (7). En terme d’alliance, le pacte resserre les liens entre les Etats de la région et donne le ton pour une collaboration plus étroite à l’avenir. Il peut se définir comme un pacte d’intérêts où chacun observe une position qui lui permet d’être en sécurité en deçà des frontières. Si la Grèce paraît en être la grande bénéficiaire immédiate, la Turquie n’en demeure pas moins intéressée.

Protéger les Détroits

Pour les Turcs, le Pacte balkanique s’inscrit surtout dans une perspective de défense contre une éventuelle invasion militaire. Le souci majeur des dirigeants politiques et de l’état-major général est de protéger la Turquie en renforçant les Détroits (8). La devise kémaliste : « Paix dans le pays, Paix dans le monde » illustre clairement la politique étrangère envisagée alors par le gouvernement d’Ankara. Cette paix doit se réaliser par des alliances avec l’U.R.S.S. et les États balkaniques. Ainsi, pour des raisons stratégiques mais aussi du fait des liens historiques, la Turquie est directement impliquée dans les affaires balkaniques. Afin de mieux comprendre la situation géopolitique de la Turquie, il est utile de rappeler certains accords et conventions régissant le passage des flottes étrangères en mer de Marmara (voir tableau ci-dessous).

Le contexte politique et diplomatique des années 1930 fait apparaître, aux yeux des Turcs, la position délicate des Détroits (9). Poussés par les Soviétiques et par le souci de défendre leur territoire, les Turcs s’orientent vers une politique d’alliance balkanique. Aux premiers temps du pacte, la solution envisagée par les différents états-majors est le renforcement militaire de la Thrace. Ankara, ne pouvant protéger directement les Détroits, se laisse convaincre par les Soviétiques et ses alliés balkaniques de la nécessité d’une présence militaire plus importante dans les Balkans. Dans le climat d’insécurité pesante qui l’entoure, la Turquie prend la décision, après avoir reçu la visite de Vorochilov (10), de « monter une garde dans les Détroits plus vigilante (11) ». Les Soviétiques, en prévision d’une présence britannique en mer Noire et motivés par le souci de développer leur influence régionale, encouragent les Turcs à prendre toutes les précautions concernant la Thrace (12).

Le renforcement de la Thrace

À l’extrême Est des Balkans, la Thrace orientale s’ouvre sur la Turquie, offrant de vastes plaines propices aux opérations militaires de grande envergure. Afin d’en protéger les accès, la Turquie souhaite éviter la multiplication des riverains de la mer Egée. A proximité des Dardanelles, Ankara n’accepte que la présence de la Grèce, dont le Nord-Est du territoire est revendiqué par la Bulgarie. La possession de la région de Dedeagatch (Alexandropolis) en Thrace occidentale offrirait en effet la possibilité aux Bulgares d’accéder en mer libre car la seule route maritime qu’ils possèdent jusque là, au départ du port de Varna en mer Noire, impose le passage par les Détroits.

Ainsi, pour des raisons défensives, la Turquie s’engage dans une politique de renforcement militaire de la Thrace orientale. Dans un rapport du 3e trimestre de 1934 du colonel Courson de Villeneuve, ce point de vue turc est clairement exprimé. Ankara n’estime pas le potentiel militaire bulgare suffisamment dangereux pour mettre en place un potentiel militaire à but offensif (13). Le gouvernement turc pense que l’éventualité d’une attaque bulgare à ses frontières est très réduite en raison de l’encerclement de la Bulgarie par les signataires du Pacte balkanique. Le renforcement de la Thrace répond donc à un objectif stratégique, c’est-à-dire faisant partie du système de défense d’ensemble des Détroits. Cependant, ce renforcement militaire de la Thrace pose un véritable problème sur la scène internationale. En réarmant la région, la Turquie rompt l’équilibre des forces et inquiète son voisin bulgare, prompt à y voir une volonté expansionniste. L’augmentation des effectifs militaires et la réorganisation des places fortes à proximité de l’espace bulgare servent de prétexte au gouvernement de Sofia pour exiger l’autorisation de pouvoir se doter d’une armée capable de répondre à une attaque éventuelle (14). L’organisation de l’armée turque présente toutes les caractéristiques d’une « armée offensive » (15). L’état-major général qui bénéficie d’une très grande influence en Turquie, parvient à convaincre le gouvernement de la nécessité d’augmenter le potentiel militaire du pays. Aidée en grande partie des Allemands, la Turquie reconstitue ses forces.

Selon le colonel Courson de Villeneuve, en ratifiant le Pacte balkanique, les gouvernements yougoslave et turc auraient convenu entre eux de la répartition des charges militaires. La Turquie aurait pour objectif de surveiller particulièrement la Bulgarie en s’installant très fortement en Thrace, de façon à permettre à la Yougoslavie de s'établir aux frontières italienne et albanaise. Le nouveau dispositif militaire turc en Thrace aurait permis le transfert des gardes-frontières yougoslaves d’une frontière à l’autre. Courson de Villeneuve confirme les faits le 21 août 1934 (16). En complément d’une entente politique, le Pacte balkanique rapproche les Etats signataires sur le plan militaire. Il semblerait que la Yougoslavie ait trouvé un interlocuteur favorable, disposé à l’aider vis-à-vis de l’Italie. Cette union militaire répondrait également à une attente de la Turquie. Plus inquiète par les visées de Mussolini en Méditerranée que par une attaque bulgare, Ankara s’accorderait avec Belgrade afin de prévenir toute expansion italienne en direction de l’Anatolie (17). Le renforcement de la Thrace répondrait ainsi à un double objectif. Tout d’abord, il s’agit de prendre toutes les mesures pour contenir l’Italie. Ensuite, les alliés balkaniques s’organiseraient pour désolidariser une alliance italo-bulgare visant à affaiblir les dispositifs militaires turcs en Méditerranée et yougoslaves en Adriatique. Toutefois, l’attaché militaire yougoslave en Turquie, le lieutenantcolonel Rakotchevitch, en relation étroite avec le colonel Courson de Villeneuve, infirme l’existence d’une telle convention entre Ankara et Belgrade (18). Il affirme désapprouver l’alliance turco-yougoslave qui existe, ne la trouvant ni fondée ni solide. Il lui préférerait une alliance des Slaves du Sud, car selon son point de vue, la pacification des Balkans ne peut se faire sans la Bulgarie qu’il estime être le point clef de toute politique régionale. Cela dénote d’une part, la faiblesse des liens unissant les Etats balkaniques entre eux, et d’autre part le caractère évolutif du jeu des alliances politiques et diplomatiques. Il n’en demeure pas moins que l’existence du Pacte balkanique reste subordonnée aux influences extérieures. En effet, on s’aperçoit très vite de la fragilité des engagements pris entre les États de la région.

Les Balkans : enjeu des grandes puissances

Les destinées de la région sont étroitement liées aux prévisions stratégiques et aux ambitions territoriales des Etats voisins. A quel point les chancelleries balkaniques maîtrisentelles leur propre politique extérieure ? Dans quelle mesure les traités entre Etats balkaniques ne sont-ils pas l’expression de la volonté des puissances européennes ? Tous les Etats de la région sont tributaires d’une puissance européenne. On peut distinguer deux groupes d’Etats ayant une influence certaine dans les Balkans, celui des régimes totalitaires, l’Italie puis l’Allemagne, et celui des démocraties occidentales, avec la Grande-Bretagne et la France. Pour des raisons à la fois économiques et militaires, les États balkaniques doivent agir en tenant compte des réalités internationales.

Les desseins de Mussolini et de Hitler

Selon Courson de Villeneuve, Tevfik Rüstü Bey chercherait à former un bloc autour de l’U.R.S.S.. En effet, afin de parer au développement de la puissance allemande éventuellement accrue de l’Autriche et de la Hongrie, Ankara tente d’unir les Slaves de la Petite- Entente et les membres du Pacte balkanique (19) en s’appuyant sur les sympathies de la France et compte sur la bienveillance de l’Italie (20). Si l’abstention de la Bulgarie invalide la réalisation d’un projet initial, la réserve de l’Italie est plus remarquable. Malgré l’opposition entre le Duce et le Führer sur le Brenner, les dirigeants italiens admettent difficilement la création d’une union qui se heurte aux prétentions territoriales du régime fasciste. Comment pourraient- ils accepter la formation d’un bloc qui, devenu efficient, pourrait limiter leur influence ?

Mussolini renforce la présence italienne en Albanie dans la seconde moitié des années vingt (21) et peut exercer des pressions depuis le Sud contre le gouvernement de Belgrade. Cette « tête de pont » prépare un empire italien dans les Balkans (22). Soutenant les oustachis (23) en Yougoslavie, les Italiens encouragent la naissance d’une Croatie indépendante. La question dalmate en particulier caractérise la politique italienne à l’égard de la Yougoslavie.

L’année 1933 marque un recul constant de l’Italie en Grèce. Même si Rome essaie de masquer la perte d’influence dans la péninsule hellénique en redoublant d’efforts pour accroître sa propagande dans la région, la signature du Pacte balkanique tend à prouver le contraire. Ainsi, Mussolini modifie son approche des Balkans. Tout en poursuivant une politique de soutien à l’égard des séparatistes croates, Rome conclut des accords avec Tirana (24). Cette attitude déstabilise la politique intérieure de la Yougoslavie et la contraint à la prudence. Les actions italiennes pour affaiblir le régime de Belgrade se vérifient aussi avec les militants de l’O.R.I.M (25). qui se battent pour obtenir l’indépendance de la Macédoine yougoslave. Ce mouvement trouve refuge en Bulgarie sous la bienveillance du régime militaire en place. Il est utile de rappeler qu’en octobre 1934, l’assassinat du roi Alexandre Ier à Marseille est l’oeuvre des oustachis et des tueurs de l’O.R.I.M. soutenus par Rome. Ainsi, l’implication italienne dans les affaires balkaniques gagne à nouveau du terrain et fragilise la situation politique de la région. Les projets italiens accompagnent ceux des Allemands qui jouent sur les différents antagonismes régionaux afin de retrouver leur influence antérieure.

Contrairement à Mussolini, il semblerait que Hitler ait des objectifs plus pragmatiques sur la région du Danube et des Balkans. En effet, selon le plan Schacht mis au point en 1934 par le ministre de l’Economie allemand, les Balkans sont une région d’intérêt stratégique. La richesse en matières premières permettrait au Reich de soutenir ses projets de guerre et sa politique hégémonique (26). Il est donc dans l’intérêt de l’Allemagne de s’assurer un contrôle effectif sur Belgrade, de la même manière que cela s’est fait avec la Hongrie et la Bulgarie. La présence étrangère modifie les relations entre les Etats et offre aux Bulgares et aux Yougoslaves la possibilité de formuler à nouveau leurs revendications principales.

Si la formation d’un bloc est possible pour lutter contre l’éventuelle expansion bulgare, il semble nécessaire de bénéficier de l’appui d’une grande puissance européenne pour donner force et crédibilité au bloc balkanique. Toutes les actions diplomatiques et militaires de grande importance se trouvent donc subordonnées aux intérêts des puissances étrangères dans la région. La deuxième moitié des années 1930 voit la montée en puissance de l’Allemagne nazie face à laquelle une opposition se dessine autour de la Grande-Bretagne et de la France.

Une influence politique

La Grande-Bretagne entre sur la scène balkanique en profitant de la faiblesse du régime grec. Les motivations de Londres diffèrent quelque peu de celles de Berlin et de Rome. Loin d’adopter une politique expansionniste, les Britanniques s’attachent à contrôler les accès maritimes, afin de permettre à la Royal Navy de tenir les points stratégiques en Méditerranée orientale et protéger la « voie de Suez ». Cette attitude se matérialise dans un soutien croissant au régime athénien et une présence de la flotte britannique dans les ports grecs.

Dès lors, un mécontentement progressif des Turcs se fait sentir. Les dirigeants kémalistes, usant du prétexte de la réunion extraordinaire d’un conseil des ministres à Ankara sur les questions méditerranéennes, quittent brusquement Istanbul peu avant la visite de la flotte grecque dans l’ancienne capitale ottomane le 20 septembre 1935 (27). Ce fait traduit clairement la position d’Ankara sur l’attitude grecque : Mustafa Kemal apprécie peu l’influence de la Grande-Bretagne sur l’espace hellénique. Le rapprochement qui s’opère entre Londres et Athènes déçoit les Turcs.

En cas de conflit, la Grande-Bretagne serait résolue à utiliser les ports de la Grèce. Celle-ci, convaincue d’une impossible neutralité, préfère être du coté britannique, y trouvant sans doute un moindre risque. Or, une alliance étroite existe déjà entre la Turquie et la Grèce. Celle-ci profite plus aux Grecs qu’aux Turcs, car les premiers ne peuvent donner à leur allié « l’appui d’une armée de valeur et d’une flotte sérieuse (28) ». Ainsi, le mécontentement turc résulte certainement de l’attitude de la Grèce qui n’a pas consulté son alliée, comme elle devait le faire au sujet d’une question méditerranéenne intéressant les deux pays. Sous l’influence de la Grande-Bretagne, la Grèce ne tient plus la place qui lui est réservée au sein du Pacte balkanique. En outre, la présence de la flotte britannique dans les eaux grecques, et par conséquent à proximité des Détroits, est une question qui retient au plus haut l’attention du gouvernement turc.

La crainte soulevée par les nouvelles orientations politiques de la Grèce contraint les partenaires balkaniques à prendre des mesures afin d’écarter Athènes des discussions concernant les Balkans. En effet, la Grèce n’a qu’un voisin hostile. Conseillée par la Grande-Bretagne, elle serait prête à autoriser un débouché en mer libre aux Bulgares. Il ressort qu’Athènes essaie d’obtenir de Sofia des assurances de non-agression en échange d’avantages commerciaux, de facilités de transit et de l’établissement d’une zone franche à Dedeagatch ou dans tout autre port de la mer Egée. L’influence britannique devient susceptible de modifier durablement l’existence du Pacte balkanique en remettant en cause la nature même de l’alliance. Se voyant écartée par ses partenaires, la Grèce se rapproche de la Bulgarie transformant ainsi les craintes turques initiales en réalité géopolitique.

Les relations entre États balkaniques

La chronologie de ces événements, restituée par l’attaché militaire français à Ankara, permet de penser que si le Pacte balkanique favorise un rapprochement entre les Etats de la région, les facteurs externes tendent à réduire une entente déjà intrinsèquement fragilisée par les revendications territoriales. En effet, les préparatifs militaires turcs en Thrace préoccupent les Bulgares qui estiment être en danger devant la transformation progressive des forces turques en un dispositif offensif. Sur ce point, les craintes bulgares seraient exagérées (29). L’attaché militaire français justifie la présence importante de troupes en Thrace (30), et met en garde le ministère de la Guerre sur la réalité de la puissance turque, expliquant que cette organisation militaire constitue une forte avant-garde pouvant jouer aussi bien un rôle défensif qu’offensif.

À cette rivalité turco-bulgare viennent s’ajouter les tensions internes en Yougoslavie qui induisent pour ce pays une nouvelle politique étrangère. Les relations tendues entre Serbes et Croates compliquent considérablement la politique intérieure. Le contexte international accentue les antagonismes et oblige le gouvernement à agir. Afin de garantir son intégrité territoriale, la Yougoslavie multiplie et renforce ses relations bilatérales. Pour endiguer la présence allemande dans les Balkans et contenir la pression italienne en Albanie, Belgrade se rapproche de Sofia et s’oppose désormais aux accords balkaniques visant la Bulgarie. De fait, il ressort une nouvelle fois que des relations apaisées avec les Bulgares simplifieraient l’action diplomatique dans l’ensemble de la région. Les craintes qui sous-tendent les relations entre partenaires balkaniques offrent un paysage politique peu convaincant en Europe. Il est impossible aux meilleurs connaisseurs de la région d’affirmer quelles pourraient être les positions adoptées par les uns et les autres dans l’hypothèse d’un conflit généralisé.

À aucun moment les signataires des accords du 9 février 1934 ne s’engagent à une politique de défense commune contre un agresseur en dehors des Balkans. Ceci laisse supposer qu’aucune réaction n’est à attendre de leur part si l’un d’eux est attaqué par une puissance autre que la Bulgarie. Lors des réunions des états-majors de l’alliance, les plénipotentiaires évitent de prendre des mesures préventives ou hostiles à l’égard d’une tierce puissance. Chacun de ces Etats, à travers son action diplomatique et surtout par le jeu d’influence des puissances européennes, est contraint d’adapter sa diplomatie et son action militaire. L’alliance balkanique ne parvient que difficilement à effacer les différences et les antagonismes régionaux. Surtout, elle ne réussit pas à unir les efforts pour limiter les effets des influences étrangères.

L’existence et la crédibilité de cette organisation ne pourraient se vérifier qu’avec la mise en place d’une défense commune qui fixerait le nombre de troupes à déployer et le rôle de chacun en cas de conflit. Toute l’ambiguïté du système d’alliance existant repose sur les termes du pacte en lui-même. Dans leurs propos, les états-majors balkaniques envisagent la création d’une défense commune. Celle-ci, inévitablement, induit un système de coopération militaire complexe. On l’a vu précédemment, aucun ne s’engage contre une puissance extérieure aux Balkans. L’imbrication des alliances entre la Petite-Entente et le Pacte balkanique peut mener à l’intervention de ce dernier si l’Allemagne poursuit ses prétentions territoriales sur la Tchécoslovaquie. Yougoslaves et Roumains entreraient inéluctablement en conflit avec Berlin. Pendant longtemps, Paris espère une telle évolution. Dans quelle mesure le Pacte balkanique peut-il jouer un rôle militaire, si ses clauses limitent l’action éventuelle des signataires à une défense contre la seule Bulgarie ?

Vers la fin d’un pacte

La nécessité d’une convention militaire permettant de donner une crédibilité internationale au Pacte balkanique devient urgente après l’Anschluss. De part et d’autre, les partenaires balkaniques ressentent le besoin de formaliser une défense permettant de répondre à toutes les éventualités. Toutefois, la complexité des relations et la méfiance des uns envers les autres perdurent jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. L’irrédentisme bulgare, qui alimente les rivalités balkaniques, est la seule préoccupation constante de la diplomatie régionale. Les choix politiques des Etats s’articulent autour de cette question qui devient progressivement un instrument aux mains des puissances.

Une convention militaire

Les comptes rendus de Courson de Villeneuve portent à croire que la défense des Balkans repose en grande partie sur le potentiel militaire turc. Les autres partenaires balkaniques ne disposent pas en effet de forces suffisamment importantes à opposer aux Bulgares. Seuls les moyens dont dispose Ankara à partir de la fin de 1936 seraient suffisants pour contenir les prétentions bulgares (31) mais, en réalité, ils restent limités sur le plan international, car il s’agit également pour les Turcs de ne pas affaiblir leur dispositif en Anatolie (voir tableau).

L’objectif des États balkaniques, particulièrement de la Roumanie, est la mise en place d’une défense commune crédible permettant de connaître le nombre exact d’unités à déployer dans les régions concernées. Roumains et Yougoslaves, inquiets d’un éventuel conflit dans les Balkans, cherchent à convaincre la Turquie de la nécessité de signer une convention militaire afin de parer à tout danger venant d’Allemagne ou d’Italie. Bien que la Turquie soit réticente à ce projet, elle s’oriente vers un compromis.

Cette convention n’aurait qu’un caractère défensif et ne devrait être mise en oeuvre qu’en cas d’une agression de la Bulgarie contre les puissances signataires du Pacte, ainsi les accords et les engagements bilatéraux avec les puissances européennes sont préservés. Cependant, le jeu des alliances rend cette hypothèse « basse » peu plausible.

Lors de la conférence des chefs d’états-majors des pays liés par le Pacte balkanique en novembre 1936, les membres de l’alliance parviennent à un accord militaire (32). Il s’agit essentiellement des dispositions à prendre contre la Bulgarie dans le cas où ses voisins seraient engagés dans un conflit. La Roumanie, qui prend l’engagement de se porter avec la majorité de ses forces à l’aide de la Tchécoslovaquie si ce pays est attaqué au Nord, réclame l’assurance que dans ce cas, sa frontière sud soit garantie contre une attaque venant de la Bulgarie. En effet, Bucarest estime que si les armées tchécoslovaques et roumaines subissent des revers initiaux dans un conflit, il est probable que les Bulgares attaquent la Roumanie. En définitive, l’union balkanique demande à l’état-major turc de renforcer considérablement ses troupes en Thrace. De ce fait, la mise en oeuvre de la Petite-Entente entraîne celle du Pacte balkanique. Ainsi, les engagements pris de part et d’autre encouragent une action militaire de plus grande envergure. En dehors des négociations officielles, les informations secrètes fournies par les différents attachés militaires permettent de mieux apprécier la situation et d’observer la question des Balkans sous un angle différent. Si, officiellement, les Turcs sont réticents à l’augmentation de leurs forces en Thrace, officieusement, ils s’engagent à donner toutes les garanties nécessaires aux Roumains (33). Courson de Villeneuve obtient ces informations de l’attaché militaire roumain, le colonel Georghe en poste à Ankara. A ce stade des relations entre les partenaires balkaniques, on peut penser que la convention militaire renforce les liens.

La remise en cause du Pacte balkanique

L’imbrication de plusieurs facteurs remet en cause l’existence du Pacte balkanique. Il est évident que l’absence de la Bulgarie est un facteur de désunion. Courson de Villeneuve le souligne dans l’ensemble de ses rapports. Pour les Etats balkaniques, s’allier à la Bulgarie équivaut à faire taire les revendications territoriales. Néanmoins, une alliance des Slaves sans le concours des Turcs semble impossible. Les inquiétudes d’Ankara à ce sujet sont nombreuses. En effet, la Turquie n’entend nullement laisser se former un bloc slave sur son flanc ouest.

Depuis sa création, le Pacte balkanique est remis en cause par les agissements des uns et des autres. Ne parvenant pas à faire taire les revendications bulgares, les gouvernements de la région se décident à composer avec Sofia. Cependant, la conjugaison des efforts se fait de manière unilatérale. La crédibilité de l’action du bloc balkanique est fortement remise en cause par le rapprochement en 1937 entre Belgrade et Sofia.

La signature d’un pacte d’amitié bulgaroyougoslave en janvier 1937 mécontente la Turquie, car l’accord militaire balkanique paraît ainsi perdre beaucoup de son efficacité et même de son utilité (34). Le dispositif militaire envisagé ne visait que le territoire de la Bulgarie considérée comme « l’ennemie ».

Sofia, hostile jusque là à l’idée d’une alliance avec les Etats balkaniques, adopte alors une nouvelle politique régionale. Est-ce réellement une initiative des Bulgares ? Peut-on déceler une volonté des grandes puissances ? L’influence britannique écartait la Grèce du jeu balkanique pendant quelque temps. Cette fois, l’Allemagne serait-elle l’initiatrice d’un projet d’accord entre les Slaves ?

Lors de la conférence des États balkaniques à Athènes du 15 au 18 février 1937, la Roumanie et la Turquie ne cachent que difficilement leur méfiance à l’égard des Bulgares, alors que les Grecs sont ouvertement hostiles à l’entente Sofia-Belgrade. Etant concernée en premier lieu, la Grèce marque son opposition et craint toujours une avancée bulgare en Egée à travers son territoire. Loin de renforcer le Pacte balkanique, le traité d’amitié bulgaro- yougoslave redéfinit la situation géopolitique de la région et affaiblit les partenaires balkaniques dans leur alliance.

Selon le chef d’état-major roumain Antonescu, la Bulgarie, contrairement aux voeux des Etats balkaniques, n’adhérerait jamais au Pacte balkanique. Aussi, Courson de Villeneuve insiste sur le fait que Bucarest serait prêt à signer avec Sofia un traité identique à celui de Belgrade, à condition qu’Athènes fasse de même. A ce sujet, les Bulgares déclarent ne vouloir traiter avec ces derniers qu’après le règlement des litiges qui les opposent (35).

«Le Pacte balkanique ne semble plus être le bloc rigide des années précédentes (36) ». Si la Turquie, la Roumanie et la Grèce s’en déclarent toujours fermement partisanes, la Yougoslavie s’en détache progressivement. La portée des accords entre états-majors tend à diminuer sérieusement. Portant sur la défense contre la Bulgarie, ils n’ont plus de raison d’exister. Toutefois, l’union persiste et est étroite entre les trois autres partenaires. Le rôle de la Turquie serait de plus en plus celui d’animateur de ce groupe à trois. Il semblerait que la manifestation de sa puissance militaire, de la modernisation de ses unités et l’accroissement de son matériel impressionnent ses alliés. Les Turcs attachent un intérêt croissant à l’Entente balkanique et le démontrent lors de la réunion du 5e Conseil des Etats balkaniques à Ankara du 25 au 27 février 1938 (37). L’accueil cordial fait par les autorités turques à leurs hôtes, ainsi que les discours échangés qualifient l’importance donnée au projet balkanique par la Turquie.

La situation des Balkans en cas de conflit

À partir de 1938, le général Voirin est accrédité en temps que nouvel attaché militaire en Turquie. En observant ses analyses, il nous est permis de mieux apprécier l’amplitude des négociations internationales à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

En effet, les échanges diplomatiques s’intensifient entre partenaires balkaniques. La pression exercée successivement par Londres, Berlin, et Moscou accroît les tensions régionales. Les Bulgares, encouragés par les Allemands, et par les Britanniques, tentent un rapprochement avec les Turcs. Si dans une certaine mesure, on sent une évolution dans les relations, il est encore difficile d’annoncer la fin des tensions qui animent les rapports interbalkaniques. La possibilité de rallier Sofia au pacte est le fait le plus remarquable de cette période. Cependant, les tentatives bulgares cachent les initiatives allemandes et britanniques. N’ayant qu’une confiance modérée dans les promesses bulgares, il semblerait que les autorités turques attendent ce ralliement sans impatience. De surcroît, Ankara est opposé à Londres qui pousserait volontiers à la cession de la Dobroudja du Sud, pour rallier la Bulgarie. En maintenant l’existence du Pacte balkanique, Ankara se fait le champion de la défense des frontières communes et du maintien de la paix dans les Balkans. Cependant, si les Turcs insistent autant pour défendre le statu quo issu des traités de paix, c’est surtout pour préserver leurs propres intérêts.

Les déclarations de Sir Percy Loraine, ambassadeur de Grande-Bretagne en Turquie, estimant que les prétentions bulgares en Egée sont légitimes, réconfortent Sofia dans ses ambitions et dénotent l’ampleur des distorsions qui existent. En effet, soutenant conjointement, Sofia, Athènes et Ankara, les hommes du Foreign Office sont à la recherche d’alliés qui permettraient à la Grande-Bretagne d’arrêter l’Allemagne dans sa « Marche vers l’Est ». Le général Voirin pense que les propos de l’ambassadeur britannique relatent la politique de Londres car à deux reprises, Percy Loraine lui expose la légitimité des aspirations bulgares et lui avoue s’être entretenu à ce sujet avec Loukof, ministre de la Guerre bulgare (38). Selon Saraçoglu, la conduite bulgare est à la fois dictée par Berlin (39), et par les Britanniques. A plusieurs reprises, Sofia demande le retrait des forces turques en Thrace en vue d’un accord entre les deux pays. Ankara rejette systématiquement ce type de propositions, estimant que les offres sont de mauvaise foi (40).

À Paris, les questions sont multiples et les alliances tardent à se nouer. Quel rôle donner à la Turquie et à ses partenaires dans un conflit général ? Il ne semble pas que les Français ou leurs homologues britanniques envisagent, en cas de conflit européen, un plan d’action balkanique. Chacun des États est vu séparément. Néanmoins, la Turquie paraît comme le noyau autour duquel se cristallise la résistance au Sud-Est de l’Europe. Pour le général Voirin, un rapprochement sérieux entre Turcs et Français est subordonné à la question du sandjak d’Alexandrette (41). De plus, il semblerait que du fait de ses alliances la Turquie ne saurait être entraînée dans un conflit européen. Les relations amicales entretenues avec Moscou et surtout la crainte de voir les Britanniques, les Français et les Allemands utiliser l’Anatolie à des fins militaires, ne permettent pas d’envisager un alignement quelconque des Turcs. Le seul aspect positif pour la diplomatie française est que l’influence britannique en Turquie devance désormais celle des Allemands, permettant de croire qu’Ankara serait disposé à traiter avec Paris si cela est nécessaire.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les Balkans sont partagés par leurs alliances avec les grandes puissances. L’influence étrangère divise les Etats balkaniques qui ne parviennent pas à faire taire leurs revendications. Une vingtaine d’années après la Grande Guerre, l’irrédentisme des uns accroît la méfiance des autres, favorisant ainsi l’ingérence extérieure. Dès sa conception, le Pacte balkanique est un échec diplomatique car il est dirigé contre un Etat de la région. Ne pouvant servir un dessein commun, il alimente les rivalités que les grandes puissances n’hésitent pas à attiser.

Tout d’abord Courson de Villeneuve, puis le général Voirin à la veille de la Seconde Guerre mondiale, attirent l’attention du ministre de la Guerre sur les réalités politiques et diplomatiques dans les Balkans. Ce n’est qu’à la fin de 1938, que les autorités françaises s’intéressent directement à la région (42). Les pourparlers avec la Turquie pour le règlement de la question du sandjak d’Alexandrette s’accélèrent, mais rien ne permet de penser à une aventure turque dans un éventuel conflit européen.

À l’automne 1939, l’intervention de Weygand auprès du maréchal Fevzi Çakmak à Ankara, pour obtenir des Turcs une alliance, est considérée comme un échec. En effet, avant de s’engager, ces derniers exigent un envoi d’armes. Quant aux Etats Balkaniques, les interventions diplomatiques se font par personnes interposées car il n’est pas question que les français effectuent des visites pour obtenir leur accord, les Britanniques s’y opposent. Il semblerait que la Grèce, la Yougoslavie et la Roumanie ne soient pas prêtes à coordonner leurs défenses en cas d’attaques allemandes, car les rivalités régionales n’ont pas perdu de leur acuité.

Notes :

1 Les Balkans abritent des populations d’origines diverses. Celles-ci sont représentées dans chacun des Etats de la région créant un imbroglio ethnico religieux entre Slaves, Grecs, Albanais, Turcs, Bulgares, Tsiganes, et entre orthodoxes, catholiques, musulmans…
2 S.H.S., sont les initiales latines des termes slaves désignant les Serbes, les Croates et les Slovènes. Suite au coup d’État de janvier 1929, le roi Alexandre 1er abolit tous les partis politiques et le royaume prend le nom de Yougoslavie. 3 Service historique de l’armée de Terre (désormais S.H.A.T.), 7 N 3225, Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, le colonel Courson de Villeneuve, 1er trimestre 1934.
4 S.H.A.T., 7 N 3225, Rapport annuel de l’attaché militaire de France en Turquie, 1934.
5 S.H.A.T., 7 N 3225, Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, 1er trimestre 1934.
6 La Petite-Entente, créée en 1920, est une alliance entre la Yougoslavie, la Roumanie et la Tchécoslovaquie. Cette union, accueillie sous la bienveillance de la France, est tournée contre la Hongrie.
Article 1 : Les signataires garantissent mutuellement toutes leurs frontières balkaniques.
Article 2 : Concertation des parties sur les mesures à prendre en présence d’éventualités pouvant affecter leurs intérêts.
Article 3 : S’engagent à n’entreprendre aucune action politique envers tout autre pays balkanique non signataire du présent accord.
Article 4 : L’accord en question reste ouvert à tout autre pays balkanique, dont l’adhésion fera l’objet d’un examen favorable de la part des parties contractantes et prendra effet le jour où les autres pays auront notifié leur accord.
En 1923 à Lausanne, les positions tenues par les belligérants compliquent une situation déjà ambiguë. Trois formules sont proposées pour le régime futur des Détroits. Les Alliés souhaitent la liberté de passage avec une démilitarisation et un contrôle. L’Union Soviétique, invitée exclusivement aux négociations, prend position contre les Alliés. Elle demande la souveraineté exclusive de la Turquie avec la fermeture des Détroits aux navires de guerre et aux aéronefs militaires. La délégation turque, quant à elle, opte pour la libre circulation dans les Détroits si on lui permet d’assurer la sécurité d’Istanbul. Les propositions des uns et des autres montrent l’importance et l’intérêt que représentent les Détroits. En dépit de ces divergences, les partis présents à Lausanne s’entendent pour un temps. Le sort des Détroits est décidé par la convention de Lausanne en 1923. Celle-ci pose le principe de liberté de passage et de navigation par mer et dans les airs. Ce principe est confirmé dans l’article 23 du Traité de Lausanne, dont la convention éponyme fait partie intégrante. La première mesure prévue pour assurer l’application du principe de liberté est la démilitarisation des zones qui englobent les deux rives des Dardanelles et du Bosphore, les îles de la mer de Marmara, ainsi que les îles turques et grecques de la mer Egée, à l’entrée des Dardanelles. Cependant, la démilitarisation prive de fait Istanbul et les Détroits de tout moyen de défense.
7 S.H.A.T., 7 N 3225, Compte rendu de renseignements de janvier-février 1934. L’article 1 du Pacte balkanique stipule que les signataires garantissent mutuellement la sécurité de toutes les frontières balkaniques.
8 C’est-à-dire l’ensemble comprenant les détroits des Dardanelles, du Bosphore et la mer de Marmara.
9 Le régime des Détroits, placé sous l’égide de la S.D.N., se révèle inopérant. L’organisation politique de l’Europe, fondée sur le traité de Versailles, s’effondre progressivement avec l’arrivée au pouvoir de Hitler et le réarmement de l’Allemagne.
10 En 1934, Vorochilov est commissaire du peuple à la Défense en U.R.S.S.
11 S.H.A.T., 7 N 3225, Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, 3e trimestre 1934.
12 En 1923, à la Conférence de Lausanne, la mission soviétique défend les Détroits plus que les Turcs ne le font eux-mêmes. Les vues britanniques et soviétiques s’opposent pour la défense de thèses qu’ils ont combattues jusqu’alors. L’Union soviétique défend la fermeture des Détroits. En effet, ceux-ci cherchent à éviter la venue des flottes étrangères en mer Noire. Cette politique est en harmonie avec celle des Tsars au XIXe siècle qui, ne pouvant avoir le contrôle d’Istanbul, préfèrent laisser les Détroits sous contrôle turc et en interdire les accès aux flottes des grandes puissances.
13 S.H.A.T., 7 N 3225, Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, 3e trimestre 1934.
14 Outre les amputations territoriales qu’impose le traité de Neuilly, celui-ci limite les effectifs et l’armement de l’armée bulgare.
15 Le rapport du troisième trimestre de l’année 1934 du colonel Courson de Villeneuve fait une description des forces turques en Thrace. A partir du 7 juillet 1934, l’attaché militaire français déclare que le renforcement militaire de la région se fait à raison de trois trains par jour transportant des unités de toutes armes et du matériel. En outre, il explique que la Turquie serait en train de constituer en Thrace une nouvelle grande unité par prélèvements sur les grandes unités organiques de l’armée.
16 7 N 3225, S.H.A.T., Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, 3e trimestre 1934.
17 Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, l’Italie possède les îles du Dodécanèse en mer Egée. Ces îles sont situées à proximité des côtes turques et une fois armées, elles présentent un danger pour la Turquie. En effet, outre le contrôle des accès maritimes, l’Italie peut facilement concentrer des troupes, essentiellement à Rhodes pour procéder à une attaque des côtes turques et occuper les régions du Sud de l’Anatolie (Antalya) afin de lui barrer son accès maritime. Les armées italiennes occupent Antalya à la fin de la Grande Guerre. En effet, les accords de Saint-Jean-de-Maurienne de 1917 offrent à l’Italie une zone d’influence dans tout le Sud-Ouest de l’Anatolie en vue du partage de l’Empire ottoman par les Alliés.
18 S.H.A.T., 7 N 3226, Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, correspondance 3e trimestre 1935.
19 Les Yougoslaves et les Roumains font partie des deux alliances. Cela pourrait faciliter une union des deux blocs dans une perspective de défense commune.
20 S.H.A.T., 7 N 3225, Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, 1er trimestre 1934.
21 Voir plus précisément les accords de Tirana en 1927.
22 Cette politique est matérialisée en 1939 par l’union personnelle des deux royaumes en la personne du roi Victor Emmanuel.
23 Les oustachis sont des indépendantistes croates, leur chef Ante Pavelitch se réfugie en Italie au milieu des années 1930 et Rome refuse de l’extrader vers la Yougoslavie.
24 Rome accorde à Tirana un prêt sans intérêt en 1932.
25 L’O.R.I.M. (Organisation Révolutionnaire Intérieure de la Macédoine). Cette organisation est née au XIXe siècle.
26 L’Allemagne s’intéresse surtout au pétrole roumain et aux minerais yougoslaves.
27 S.H.A.T., 7 N 3226, Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, 4e trimestre 1935.
28 S.H.A.T., 7 N 3226, Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, 4e trimestre 1935.
29 Ibidem.
30 Ibidem. Courson de Villeneuve pense que l’utilisation de façon importante d’unités mécanisées en Thrace est le résultat de la modernisation de l’armée turque. De plus, comme cette région est facile d’accès et que son relief est faible, il s’agit de la seule région où l’emploi de telles unités est possible. Il est vrai que le relief de la Thrace permet une utilisation plus facile des unités motorisées. Cependant, les préparatifs militaires turcs répondent à une crainte de l’état-major turc.
Les forces turques en Thrace avant et après 1934* S.H.A.T., 7N 3226, Etude sur les possibilités défensives et offensives en Thrace, 18 février 1935.
Depuis 1923, la seule défense fixe en Thrace était la ligne de Tchataldja, mais elle perd une partie de sa valeur avec l’augmentation de la portée des canons et le développement de l’aviation. La place forte se trouve ainsi trop proche d’Istanbul pour pouvoir la protéger efficacement. Selon Courson de Villeneuve, la transformation du dispositif militaire de la Thrace, réalisée en si peu de temps avec environ 2 corps d’armées, alors que le nombre des corps d’armées pour toute la Turquie est de 10, donne à réfléchir. Courson de Villeneuve pense que les effectifs militaires avant 1934 étaient faibles, mais après cette date, les forces présentes en Thrace lui semble exagérées. Le ministre turc des Affaires étrangères lui aurait affirmé que la Turquie aimerait disposer en Thrace comme forces militaires l’équivalent de l’armée bulgare toute entière, alors estimée à 50 000 hommes. L’attaché militaire français trouve cette déclaration exagérée car l’armée turque dans son ensemble compte 130 000 hommes.
31 Il faut se référer ici au nouveau régime des Détroits qui prend effet à partir de la signature de la Convention de Montreux le 20 juillet 1936. La Turquie ayant obtenu le réarmement de la zone démilitarisée, elle peut adopter une nouvelle position en Thrace orientale et augmenter encore les forces qu’elle a déjà déployées dans la région.
32 S.H.A.T., 7 N 3226, Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, 2e semestre 1936.
33 Ibidem.
34 S.H.A.T., 7 N 3227, Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, 1er semestre 1937.
35 Ibidem.
36 S.H.A.T., 7 N 3227, Rapport de l’attaché militaire de France en Turquie, 2e semestre 1937.
37 S.HA.T., 7 N 3227, Rapport annuel de l’attaché militaire de France en Turquie en 1938.
38 S.H.A.T., 7 N 3227, Rapport annuel de l’attaché militaire de France en Turquie, 1938.
39 Selon le ministre des Affaires étrangères turc, l’Allemagne aimerait créer un climat d’entente entre les Bulgares et les Turcs afin d’atteindre plus facilement la Roumanie pour son pétrole.
40 Les autorités d’Ankara pensent que si les Bulgares désiraient réellement rejoindre le Pacte balkanique, ils ne devraient pas s’inquiéter de la forte présence des troupes turques en Thrace. Cependant, à leurs yeux, si l’offre bulgare est mal intentionnée, évacuer la Thrace équivaut à livrer le territoire turc à un agresseur éventuel.
42 Jusqu’à cette date, la France garde des rapports privilégiés avec la Yougoslavie, la Roumanie et la Grèce. Les missions militaires effectuées dans chacun de ces pays montrent l’importance que la France accorde à la région. Cependant, les missions françaises se cantonnent au strict cadre militaire et ne permettent pas le développement de l’influence de la France.


 
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