Les manuscrits  de La Vie Secrte de Salvador Dal’, dĠaprs les manuscrits de Gala et Salvador Dal’.

Edition critique de FrŽdŽrique Joseph-Lowery. PrŽface de Jack Spector.

Edition LĠċge dĠHomme, collection MŽlusine.

 

On conna”t la controverse des faux Dal’s, comme des faux Picassos. En matire littŽraire, cĠest plus rare. Et pourtant, cela fait plus de cinquante ans que cela dure : les textes publiŽs de Salvador Dal’ sont faux pour la plupart. Et il ne faut pas un Ïil dĠexpert pour sĠen rendre compte, cela saute aux yeux. Suffit de regarder les manuscrits du peintre et de les comparer avec la version que Michel DŽon en a donnŽ, qui ne cacha pas que ce quĠil prŽsentait nĠŽtait quĠune adaptation. Fallait-il vraiment adapter Salvador Dal’ ? Belle erreur et qui nĠa que trop durŽ.

 

Prenons trois exemples, les plus connus. Les historiens dĠart lisent systŽmatiquement La Vie secrte pour appuyer leurs commentaires des toiles. Si lĠon veut comprendre quelque chose des rŽcurrentes bŽquilles, sauterelles et choses molles, il faut interroger le texte de lĠauteur et voir quel est leur emploi textuel et stylistique : cela nous garde dĠune interprŽtation stŽrilement iconographique.

 

1.La sauterelle :

 

Ce qui affole Dal’, cĠest quĠelle saute, rebondit et met le peintre au bord de lĠab”me. Sous sa plume la voici donc qui bient™t se cabre et hennit comme un cheval. Et cĠest avec un langage dĠenfant, marquŽ par lĠaffect que Dal’ rend compte de sa phobie - quĠil lĠinvente ou non nĠest pas la question:

 

 [É] Mai le mĠartire a moi mĠatende a mon retour a Figueras car la une fois on hu decouvert ma terreur, et mes parents netan pas la constanment pour me protege, ge fuis vigtime de la cruete la plus rafinai de tous mes camarades, qui ne pensai quĠa trouve pouvoir atrape une sauterelle pour me faire courir et come ge courrai !, come un fou, /veritable posede par tous les demons/ me jachape rarement au sacrifice, la sauterelle venai /a/ tombe sur moi a demi morte, ideusse ! parfoi cete en obrant mon libre que ge la trouve la ! ecrase ! beigne dans un joe jAune sa lĠourde tete de cheval separe du corps, les pates encore remuantes iiiiiii ! elle etai encore capable de saute, sur moi dans cet etala !, je getais une fois mon libre /apres une decouverte semblable /cassent les vitres de la porte, en pleine classe, en plu dans et dans le cilence ou lĠon ecoute le profeusseur leon de geometrie ! developpe un probleme de geometrie, ce jour ci le profeseur me fit sortir de la classe, et ge cregni pendan deux jours que mes parents alle recevoir une comunication a ce propos– [Ms 765. NumŽrotŽ 28/9 par Dal’. CorrigŽ par Gala]

 

 

 

Ce passage est ainsi adaptŽ par Michel DŽon :

 

Mon vrai martyre mĠattendait ˆ Figueras o lĠon dŽcouvrit ma terreur. Mes parents nĠŽtant pas lˆ pour me protŽger, mes camarades sĠen donnrent ˆ cÏur joie avec toute la cruautŽ de leur ‰ge. Ils ne pensaient plus quĠˆ attraper des sauterelles pour me faire courir et effectivement je courais comme un fou pour  leur Žchapper sans y parvenir toujours. [Dal’ dit Ç pour Žchapper ˆ leur sacrifice È]. La hideuse sauterelle, ˆ demi-morte, finissait par me tomber dessus[1].

 

Dal’ parle des sauterelles qui tombent physiquement sur lui. CĠest le contact physique avec lĠinsecte mort qui le terrorise. DŽon continue en Žcrivant que Dal’ en trouve dans son livre dĠŽcole, ŽcrasŽes, et que cela se produisit en classe. Il continue sans sĠarrter ˆ la description de Dal’ qui pousse un long iiiii et fait halluciner son texte en y faisant appara”tre un cheval. Il biffe aussi la description lyrique de la sauterelle qui prŽcde le saut de la sauterelle en classe. Il ne dit rien de son caractre local. Voici ce quĠil censure :

 

Orribles sĠau a Figueras les sĠauteres [voyez comme Dal’ condense le mot prte ˆ sauter] ateigne des dimensions boucoh plus plus grandes que a Cadaques, et meme leur

genrre me faisait baucoub plus peur, Orribles sauterelles de Figueras, ! a moAties acrasses !, /inmobiles/ au bord des troitoirs, une tenant une longue ficelle /inmonde/ acroiche a leur pate par la mo le /et soumises au/ martiriologe lent au quels le soumeten et acharne/ des enfants : elles son la, inmobiles, /ces sauterelles/ crispe de douleur et de terreur, couvertes de pousiere come des croquettes inmondes de peur pure, elles son la agripes au /vort du/ trotoir, la tete besse, la tete lourde de cheval /la tete inexpresive inpasible ininteligente afreusse/ au regard eveugle concentre, gonfle de douleur, elles son la inmobiles, inmobiles... et tout a coub iiiiii l i ! elles sĠauten dispares de toute lĠinconcience explosive de leur longue atente contenu, et ce geten nĠinporte au, sur vous ! come si tout a coub le resort de leur capacite de soufrance venait de ce cassai /rompre/ elles se getait /sĠautan/ nĠinporte ou ! Sur vous ! [Ms 765-6, Žd. de lĠċge dĠhomme, p.309-10]

 

 

Ç Dans le colege ma peur aux sauterelles fini par prendre toute la placeÉ È. Voilˆ o DŽon reprend le fil[2] de lĠŽcriture quĠil a cassŽ : Ç Au collge, ma peur des sauterelles finit par occuper toute mon imagination È. Ç Toute la place È a dit Dal’, ce quĠil a montrŽ dans lĠespace de sa page o la sauterelle est performante, littŽrairement.

Cette sauterelle a tout du chevalier de la mort. Telle un vampire, elle lui a sucŽ le cou, et cĠest la raison pour laquelle il invente une contre-sauterelle en papier quĠil appelle un Ç coc blanc È, non la cocotte quĠon lit dans lĠadaptation.

 

Adaptation Ç franaise È de Michel DŽon de lĠAcadŽmie Ç franaise È, dit  avec redondance le sous-titre de la publication de la Table Ronde et des Žditions Gallimard. Comme si le texte de Salvador Dal’ nĠŽtait pas franais. Or Dali, hormis ses Žcrits de jeunesse, Žcrivit en franais, ds son arrivŽe ˆ Paris en 1929. Pourquoi sĠen Žtonner ? Il le parle depuis lĠ‰ge de cinq ans puisquĠil a ŽtŽ scolarisŽ dans cette langue. Ce nĠest pas du franais ? Certes nous ne prŽtendrons pas que Dal’ respecte la sacro-sainte orthographe de ce pays. Et que non ! Cela ne sauterait pas sinon, et nous ne tressauterions pas de rire. Car il y a dans sa langue quelque chose du comique rabelaisien. La langue quĠil parle nĠa pas encore ŽtŽ fixŽe selon la centralisation monarchique franaise. Il serait donc moins monarchiste quĠil y para”t ?

 

Continuons.

 

2. La bŽquille

 

La bŽquille que Dal’ tient toujours en main o quĠil se promne, il lĠaventure aussi dans ses toiles. Seul le texte du manuscrit montre quĠelle est une Žmanation de la main de lĠartiste. Elle est le point dĠinterrogation de sa mŽtaphysique. Avec elle il touche ˆ sa finitude. La dernire phrase du passage qui va suivre le prouve. Chez lui, Ç la marquise sortit ˆ cinq heures È sĠŽcrit : Ç lĠaprs-midi touchait ˆ sa fin È. Ce que Michel DŽon a biffŽ, ˆ tort :

 

 

le monstre de mon jardin ceologique [zoologique < Gala] etai constitue par un lezard qui avai deux queux, lune tres longue et normalle, et lĠautre plus petite, cete /se mite de la/ vifurcation me paraisait tres /baucub plus/ enigmatique, mai javais d ayant lieu sur un etre vivant et mou : car la forme vifurque, mĠavait deja obsede bien auparavant, en efet chaque fois que lĠazard me p. place en presence dĠun beu examplaire de bifurcation generalement ofert par la tige dĠun arbre ar ou les branches dĠun arbre, mon esprit reste en suspens, cet et comme paralisse par une suite dĠidees difices de lier ensemble et les quelles me nĠarrivait jAmais a pouvoir cristalisse dĠans aucune sorte de solusion meme poetiquement provisoire, qui voulai vien dire ce probleme de la ligne vifurcai et sourtout de lĠobget bifurquai, il i avait dans ce problaime quelque chosse de tres pratique et que ge ne pouvait pas saissir quelque chosse qui servirai en some come pour la vie et au meme temps pour la mor, pour pousser et pour epuyai : arme et defense entreinte et carese, seu qui tien et et tenu au meme temps par le contenu ! Qui sait, qui sait ! et ge caresse meditatif, le de mon doit, la au milieu la u les deux queux du la queux du lezard se vifurquĠai en deux directions diferentes lĠesant entre elles se vide que seule la folie /propre/ a mon /himagination/ ser devai serai capable, petert [peut etre <Gala], un jour de conblai venir conblai, ge regardai ma main avec les doits auverts et les catre bifurcations de ceux ci se perdait dans la prolongation /imaginaire et/ infini de mes doits qui partan vers la mort, ils ne pourrai jĠAmais plus se rencontrai, mai qui sait ? et la resurection de la cher ? /tout a coub ge constate que/ lĠe soleill etai deja /que lĠapres midi toiche a sa fin/

pret a se couche : /dans lĠapoteosse des lueurs saginolentes/ ces genres de meditations filosofiques havait en efet comme vertu prencipalle, celle de devore le temps tout en lĠaisant dĠans lĠame le fond de la bouteille vide de celui ci se depot tan lit lie rojatre, epais et odorant du vin rouge /et/ apre du soleill couchan, cuche de soleill, heure de courir au potage ! [Ms 558-9. P. 215, Žd. LĠċge dĠhomme)

 

 

DŽon a refusŽ de comprendre que la fin (finis) des extrŽmitŽs des doigts perdus dans lĠespace Žtait une expŽrience du nŽant qui est chez lui Ç fin du jour È et  Ç dŽvoration du temps È. Voilˆ pourquoi il Žcrit platement :

 

Ç La tombŽe de la nuit ensanglantant le ciel me tirait de ma rverie, dont rien dĠautre ne pouvait me distraire. / Le coucher de soleil signifiait quĠil Žtait lĠheure de courir au potager È[3].

 

Il est clair que la page crŽpusculaire de Dal’ est une page dĠangoisse, non de douce rverie. DŽon a dž aussi trouver de mauvais gožt la comparaison du couchant ˆ un fond de bouteille, alors que la bouteille, dive chez Rabelais, est aussi chez Dal’ lĠune des nombreuses mŽtaphores o le texte sĠauto-rŽfŽrencie (et sĠinscrit dans la tradition franaise).

 

3. Le mou

 

Lire le texte de Salvador Dal’, et non celui de ses adaptateurs, traducteurs ou de la transcriptrice Gala (qui fournit aux premiers le texte de rŽfŽrence quĠils manipulent plus avant) expose le lecteur ˆ des inŽdits. Ainsi ˆ toutes les micro-censures qui dŽnaturent le texte, ˆ toutes les dŽfigurations, sĠajoutent le fait que presquĠun chapitre entier de La Vie Secrte de Salvador Dal’ (chap. 9) dispara”t dans la version connue. Le dŽlire au principe de lĠŽcriture dalinienne qui se modle en peinture dans de longues expansions de mou sĠillustre dans le manuscrit par lĠinvention dĠun rve o Dal’, aprs la visite du roi dĠEspagne, rŽpand dans lĠescalier de lĠAcadŽmie des Beaux-Arts de Madrid de nombreux seaux de pl‰tre, donnant au mou, dans une institution artistique, toute lĠampleur quĠil mŽrite. Ne pas laisser le peintre se rŽpandre de la sorte, lui enlever ses rves, lui qui fut un des chantres du surrŽalisme, cĠest beaucoup pour un seul homme !

QuĠon sĠŽtonne aprs cela quĠil ne reste de Dal’ (en France, trs particulirement) quĠune image histrionique et caricaturale !

QuĠon le lise, on aura des surprises.

 

                                                                        FrŽdŽrique Joseph-Lowery



[1] La Vie Secrte de Salvador Dal’, adaptation franaise de Michel DŽon de lĠAcadŽmie franaise, Žd. La table Ronde, 1952, p. 100-101, chap. 6.

[2] A propos du travail de Michel DŽon sur le texte de lĠautobiographie de Salvador Dal’, voir lĠentretien quĠil nous a accordŽ pour le numŽro Lire Dal’ que jĠai dirigŽ dans la Revue des Sciences Humaines : Une rencontre avec Michel DŽon, de lĠAcadŽmie franaise : Ç Je nĠŽtais plus lˆ pour tenir le fil.È (fŽvrier 2001. P. 254-67)

[3] Ibid, p. 71, chap.5.