Sur le Ring

FRANCE ]

Entretien avec Eric Zemmour. Vol.2

France. Eric Zemmour, écrivain et journaliste politique au quotidien « Le Figaro » a, à son palmarès, plusieurs publications dont le dernier en date est « L'Autre » (Balland-Denoël) : roman pittoresque et saisissant dans lequel fiction et réalité se confondent. Homme contemporain, sa spontanéité, son naturel et son grand sens de l'humour donnent envie de l'avoir pour ami dans l'immédiat. C'est un personnage sympathique, brillant, doté d'une grande ouverture d'esprit. C½ur haletant, je me rends aux locaux du journal « Le Figaro » rue du Louvre dans le premier arrondissement de la capitale. L'interview qui suit s'est déroulée autour d'un déjeuner. Sans langue de bois, Eric Zemmour nous livre à coeur ouvert son ressenti sur la politique, puis son parcours personnel.
Nous abordons aujourd'hui l'homme Eric Zemmour.

Entretien avec Eric Zemmour, seconde partie.

Ring : Comment devient-on journaliste politique après des études à Sciences Po ?

Eric Zemmour
: Un peu par hasard, c'est-à-dire que  moi j'ai fait Sciences Po. J'ai voulu passer l'ENA. J'ai été admissible, je n'ai pas eu l'oral. J'ai recommencé l'ENA, je n'ai même pas eu l'écrit. C'était réglé. J'étais un peu perdu. Je suis de la dernière génération qui, derrière les études ne visait pas un métier. J'ai grandi dans les années 70 et à l'époque, le chômage n'était pas obsédant. Et donc, pour nous, faire des études ce n'était pas pour avoir un métier, mais pour le plaisir. J'aimais l'histoire. J'aimais la littérature, j'aimais tout ça. Et déjà, je voulais écrire. Je ne  savais pas vraiment ce que je voulais faire. Donc après mon échec à l'ENA, j'ai été amené à faire des boulots différents. J'ai travaillé dans la publicité, c'était à la mode à l'époque. On s'ennuyait.

Et finalement, j'ai atterri par divers biais dans le bureau de Philippe Tesson. Il était à l'époque le patron du « Quotidien de Paris » qui avait la particularité d'embaucher des gens différents et d'utiliser beaucoup une main d'½uvre juvénile. D'abord, parce qu'il ne la payait pas cher et c'était un petit journal, et deuxièmement parce que « Le Quotidien de Paris » était une espèce d'école bien meilleure que les écoles de journalisme qu'on connaît aujourd'hui. On travaillait très vite et on ne passait pas son temps à coller des dépêches et à regarder les autres. On faisait de vrais papiers 24 h après son arrivée. C'était en 1985-1986, c'est comme ça que je suis entré au « Quotidien de Paris ». Ils m'ont repéré tout de suite. Ils trouvaient bien ce que je faisais et ils m'ont embauché, ceci un mois après mon arrivée. J'ai un peu travaillé dans la rubrique spectacles, théâtre, culture et cinéma. Et comme j'aimais la politique, j'adorais ça depuis petit ; six mois plus tard, j'étais en politique. Depuis, je suis toujours resté dans le secteur politique.

Ring : Votre livre « Les rats de garde » (Livre de Poche) co-écrit en 2000 avec Patrick Poivre D'Arvor est une prédiction du 21 avril 2002, quelles conséquences en tirez-vous ?

Eric Zemmour
: Vous voulez parler de l'arrivée de Le Pen au second tour (2) ? Non, ce n'est pas ça. Ce qu'on expliquait et là où on a vu juste, c'est que l'on disait : vous allez voir que la vie privée des politiques va devenir un argument électoral. Il y aura des retours de bâtons sur la vie privée des politiques. Depuis quelques années, on voit de plus en plus d'hommes politiques qui utilisent leurs femmes devant les caméras : Sarkozy, Hollande-Royal... Et on voit bien qu'il y a des tentations maintenant de parler de leur vie privée. On mettait en garde tout le monde et ça, on a eu raison. C'est un livre qu'on a écrit assez vite. C'est un livre un peu rapide. On s'est bien amusé. Patrick est très sympathique. C'est lui qui m'a proposé de travailler avec lui, et vraiment on s'est bien entendu. C'était une bonne blague, comme des potaches quoi !

Ring : Et le dernier « L'Autre » ? 

Eric Zemmour
: Ce n'est pas pareil. C'est un travail plus abouti, beaucoup plus travaillé, pensé, fini, fignolé. C'est une volonté, après avoir écrit « L'homme qui ne s'aimait pas » qui est une espèce de portrait psychologique, presque psychanalytique de Chirac.

Ring : Il me semble qu'avec « L'homme qui ne s'aimait pas » (Balland), il est évident qu'il est question du Président Chirac ?

Eric Zemmour
: Oui, bien sûr. Il ressemble beaucoup à Chirac. Ce que j'ai voulu après « L'homme qui ne s'aimait pas », c'est écrire un roman. J'ai toujours été fasciné depuis mon enfance par les romans balzaciens, dans lesquels il est écrit que tout perdure ; dans lesquels il critiquait les grands politiques de l'époque : Thiers et tous les autres. Je voulais faire pareil. Et donc, je me suis servi de tout l'environnement autour de Chirac ; tout l'entourage aujourd'hui et hier, et puis des journalistes aussi pour essayer de forger un roman balzacien de notre époque. J'ai inventé cette histoire. Chaque personnage est un mélange, comme toujours, de plusieurs personnalités réelles, mais si vous voulez, j'ai voulu montrer comment on fabrique un président de la république. Justement, cela revient à l'une de vos questions du début : l'amitié impossible entre un journaliste et un politique. De mes deux héros, l'un est journaliste et l'autre devient président de la république. Et raconter un peu cette histoire là, comment on fabrique un président de la république sous la Vème République mais de façon romanesque, légère avec un peu de mystère, d'humour, de drôleries, de l'action, de l'érotisme ; tous les ingrédients d'un roman.

Ring : Qu'est-ce qui suscite en vous autant d'intérêts pour le personnage ?

Eric Zemmour
: Je pense que c'est un des personnages politiques le plus important des trente dernières années. Son action a eu des conséquences politiques importantes. Tout d'abord, ce qu'il a fait quand il était Premier ministre. C'est quand même lui qui a fait le Collège unique, l'avortement, le regroupement familial, l'ANPE. Alors ça, certains diront que c'est une catastrophe et d'autres diront c'est formidable. En tout cas, il y a eu des choses. Il y avait Giscard derrière, bien évidemment. Ensuite, il a quand même abattu Giscard face à l'élection à Mitterrand. Il a eu une influence majeure. Plus que ça, aujourd'hui il incarne l'époque ; c'est ce que je voulais expliquer dans mon roman. Ce type, qui a un vrai problème d'identité, incarne aujourd'hui le pays qui ne sait pas qui il est, entre l'immigration et demain la régularisation. Il ne sait plus où il va. Il ne sait plus quelles valeurs il doit défendre. Chirac ne sait plus qui il est. C'est pour ça que dans le roman, je raconte que sa mère n'est pas sa mère pour montrer la crise d'identité personnelle, parce qu'elle incarne celle du pays. C'est pour cela que pour moi, il est très important.

Ring : Que conseilleriez-vous à un jeune débutant suivant le même parcours que vous et comment envisagez-vous votre avenir ?

Eric Zemmour
: Je le plains parce que par rapport à mon époque, d'abord  il n'y a plus de journaux comme le Quotidien de Paris qui fut une école extraordinaire. Et il y a dix fois plus de journalistes. C'est une profession où il y a beaucoup trop de monde, de cartes de presse ; donc prolétarisé. C'est une profession tiersmondisée. C'est à la fois formidable et en même temps comme toutes les professions féminisées, il y a un risque de prolétarisation. On voit le lien avec l'enseignement. C'est une profession de plus en plus difficile avec la concentration des grands journaux entre les mains d'industriels qui défendent des commandes d'Etat. C'est une profession où il est de plus en plus difficile de vivre. Je veux dire par-là, où les inégalités n'ont jamais été aussi élevées entre les vedettes de la télé et les journalistes de la presse écrite sous-payés. C'est un constat assez  sombre de ce métier. Je ne sais pas si, aujourd'hui, je le referais. Je n'en sais rien. En tout cas, si le jeune en question persiste, je lui donnerais un seul conseil, se méfier comme de la peste de l'autocensure ; le plus grand ennemi du journaliste à mon sens c'est l'autocensure.

Ring : Vu que vous en connaissez un rayon, ne vous voyez-vous pas acteur de la politique, futur homme politique ?

Eric Zemmour
: Je me suis souvent posé la question. Jusqu'à présent, j'ai toujours répondu par la négative. J'ai eu des propositions de rejoindre des équipes politiques. Jusqu'à présent, j'ai toujours refusé. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que je préfère être un observateur. J'aime plus l'histoire que la politique. J'ai l'impression  que les politiques aujourd'hui ne font guère l'histoire. Je ne sais pas. Peut-être que je n'ose pas. Pour l'instant je n'ai pas de plan de carrière. J'ai envie de faire ce que je veux. J'ai envie d'écrire les livres que je veux. J'ai envie d'écrire des romans : être à la fois journaliste et écrivain, jusqu'au jour où j'en aurais assez.

Propos recueillis par Suzanne Mpome.

(2) A propos des "Rats de garde", la lecture montre comment les tendances s'inversent. On voit comment droite et gauche sont discréditées par l'opinion publique suite aux affaires. Ce qui présageait le tableau auquel nous avons eu droit au 21 avril 2002.

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