6. LITTERATURE ALLEGORIQUE

Le mot “allégorie” a plusieurs sens et ne remplit pas bien sa tâche de désigner un référent. Nous devons commencer par identifier et expliquer les significations qu’il peut avoir.

Dans l’herméneutique religieuse, on entend par allégorie l’interprétation d’un passage de l’Ancien Testament en fonction de l’Incarnation du Christ; comme on dit le plus souvent, c’est l’explication de l’Ancien Testament par le Nouveau. On suppose que Dieu a donné au peuple juif plusieurs signes au cours de son histoire, annonçant la mission de son Fils sur terre. Les juifs auraient saisi l’importance de ces messages et les ont notés dans leur livre sacré; mais ils n’ont pas véritablement compris leur contenu. On voit donc que l’allégorie chrétienne contient une théorie de l’histoire, qui est encadrée dans une théorie du temps. Le temps est pareil à une île sur l’océan de l’éternité. Alors que l’éternité est un état immuable, une forme de la vérité en ce qu’elle a d’ultime et d’absolu, le temps est l’empire de la successivité, chaque moment devant laisser la place à un autre, qui disparaît pour ne plus revenir; tous les avenirs deviennent ainsi irrévocablement des passés. L’histoire est la loi de ce qui advient dans le temps. Il y a un début de l’histoire, avec la Genèse, et une fin de l’histoire, avec la seconde venue du Christ et le Jugement dernier. Malgré l’écoulement incessant du temps, dans l’histoire il existe certains cycles, ou plutôt certains rappels des vérités ultimes. Les pactes conclus par Yahvé avec l’humanité, le premier à l’époque d’Abraham, le second par l’Incarnation de son Fils, délimitent des époques de l’humanité. Entre ces époques il y a des relations d’analogie. Les événements ultérieurs sont annoncés par des événements antérieurs - leurs préfigures. Ainsi l’histoire juive abonde en préfigures de l’histoire chrétienne. Prenons un exemple dans le livre des Juges, 6, 36-40.

Gédéon, le “juge” (chef militaire) des Hébreux, craint d’attaquer les Madianites, malgré la promesse de Yahvé qu’il sera victorieux. Il demande au Seigneur un signe: comme il vient de tondre ses brebis, et que la laine est encore étendue dans l’aire, fasse Dieu en sorte que le lendemain matin, cette laine soit mouillée, tandis que sur le désert alentour il n’y ait une seule goutte de rosée. Yahvé opère le miracle sollicité. Mais Gédéon n’a pas retrouvé tout son courage: il prie Dieu que le matin suivant il lui montre sa faveur par un miracle inverse, en répandant une rosée abondante sur le désert entier, sauf sur la laine de son aire. Ce n’est qu’après avoir reçu ainsi confirmation de la volonté de Dieu que Gédéon attaque les Madianites.

L’interprétation allégorique de ce passage suppose que les Hébreux sont au milieu des nations comme la laine sur l’aire. La rosée, étant de l’eau venue du ciel, signifie dans l’aridité du désert la grâce de Dieu. La laine imbibée de rosée indique alors le peuple hébreu sur qui, la première fois, avec les patriarches et avec Moïse, le Seigneur a répandu ses bénédictions. Mais la seconde fois, la laine reste sèche: lors de l’incarnation de Jésus, les juifs sont restés arides et stériles, tandis que le désert alentour, c’est-à-dire les Nations, se couvraient de la rosée divine de la révélation chrétienne. Ainsi, le miracle de Gédéon aurait dû être accepté comme une prophétie plutôt que comme un événement dont la signification est immanente. Cette interprétation de l’histoire porte sur les faits - c’est une allegoria in res. Lorsque l’exégèse se contente de se référer aux textes, sans prétendre formuler d’hypothèses sur le réalité, on parle d’un allégorèse ou allegoria in verbis. Mais l’allégorèse se rencontrera plutôt dans les pratiques herméneutiques laïques.

En littérature classique, l’allégorie désigne la description d’un être chimérique, censée figurer une notion abstraite. Chez Homère, la Discorde est présentée comme un monstre qui est d’abord tout petit, puis grandit jusqu’au ciel, au fur et à mesure qu’il parcourt la foule des humains. Cela veut dire simplement que la zizanie et l’agitation ont tendance à s’aggraver avec le temps, et d’autant plus qu’elles évoluent dans une foule plus nombreuse. Chez Virgile, dans l’Enéide, la Renommée est présentée comme un autre monstre qui a d’innombrables yeux dans son plumage: elle a des yeux, car elle voit nos petites faiblesses, comme celle de Didon, qui s’abrite d’une tempête dans une grotte, seule avec Enéas. Les Grecs et les Romains considéraient l’allégorie, dans le sens ci-dessus, comme une figure de rhétorique. Elle était simplement une façon de parler, destinée à instaurer un jeu herméneutique entre l’auteur et le lecteur. Les cruciverbistes d’aujourd’hui, dont le plaisir consiste à formuler des définitions inattendues, ou à reconnaître notions et concepts sous un déguisement interprétatif, comprendraient facilement ces pratiques antiques et médiévales.

Dans les beaux-arts, l’allégorie indique un mode de composition des figures, issu de l’allégorie rhétorique. On fait porter à des personnages humains divers attributs, qui constituent un langage explicatif. Par exemple, la statue de la Liberté à New York (qui est l’oeuvre d’un sculpteur français) porte une couronne (signe de sa souveraineté absolue), un flambeau (car elle repousse les ténèbres de la tyrannie) et un livre (car le savoir ne peut progresser qu’en liberté). En plus des attributs, les personnages prennent des attitudes ou des expressions suggestives; par exemple, la Haine, dans le Roman de la Rose, fait une grimace de folle, qui exprime l’idée que si l’on s’abandonne à la passion de la haine on peut devenir fou. Lorsque plusieurs figures emblématiques sont assemblés dans une action commune, le discours allégorique devient plus complexe; il est alors capable de décrire des processus. Rien n’empêche donc que des discours psychologiques ou moraux prennent la forme d’un roman allégorique.

Ce langage des figures emblématiques est susceptible d’être transféré indiféremment dans la peinture, la sculpture ou la littérature (car la figure sera décrite à l’aide des mots aussi bien que projetée dans l’espace visible). Il exerce le sens d’observation et la sagacité du spectateur, ce qui pourrait expliquer, en partie, son durable succès. Ce n’est qu’au XXe siècle, à la suite du triomphe de l’immanentisme kantien, et grâce aux succès de la psychanalyse et du surréalisme, que l’allégorie a connu le déclin. Les artistes modernes ont horreur de l’allégorie, qui est considérée comme une forme didactique et moralisante d’expression. Elle est pourtant très à l’honneur dans l’art populaire, par exemple dans les séries américaines de télévision.

Au Moyen Age, il fallait pratiquer une véritable lecture des figures allégoriques (au sens plastique), qui s’appelaient ymages.  Par un caprice des scribes, et sans aucune raison étymologique, aux XIVe-XVe siècles on employait un y pour écrire le mot “image”, même en latin: ymago. Nous pourrions donc, sans trop déroger à l’usage médiéval, réserver à la figure allégorique (personnage peint, sculpté ou décrit dans un texte littéraire) le nom d’ymage, et parler en littérature d’écriture à ymages. Par ymage nous entendons une figure emblématique, sous la forme d’un personnage d’apparence humaine et portant divers attributs (attitudes, objets) qui donnent lieu à un discours explicatif. Nous pourrions réserver ainsi le nom d’allégorie à la méthode d’éxégèse de la Bible, ce qui rendrait notre langage plus précis. Quant au procédé rhétorique d’Homère et d’Ovide, il est trop connu sous ce nom pour que l’on tente quelque mise au point terminologique; on l’appellera donc allégorie classique. D’ailleurs, l’ymage et l’allégorie classique sont en un rapport très étroit et au Moyen Age ne sont pas perçus comme des pratiques distinctes en principe.

Erich Auerbach a insisté pour qu’on distingue de l’allégorie l’interprétation figurative, où la personne historique n’est qu’une figure ou préfigure d’une réalité future. En ce sens Béatrice apparaît dans la Vita Nuova avec sa réalité historique, terrestre et limitée, et dans la Divine Comédie sous sa forme éternelle et véritable (que les orthodoxes appelleraient le corps de gloire).

L’écriture allégorique a été mise en oeuvre pour la première fois ans un but littéraire par un contemporain de saint Augustin, Prudence (348-410). Dans sa Psychomachie (Combat de l’âme), l’auteur développe en allégorèse la psychologie et la morale chrétiennes. Les imitateurs de Prudence essaient de tenir le pas avec l’évolution des techniques d’interprétation du texte biblique. En effet, pendant tout le Moyen Age, la littérature cherchera à s’adapter aux techniques herméneutiques. Or, le XIIe siècle enregistre la triomphe de la doctrine dite “des quatre sens de l’Ecriture”, qui préconise une interprétation plurielle du texte de la Bible. Chacun des “quatre sens” est connu et pratiqué depuis longtemps, mais la doctrine se cristallise sous une forme consolidée maintenant à peine. Elle distingue entre un sens littéral ou historique et trois autres sens dits mystiques: l’allégorie, la tropologie et l’anagogie.

Le sens littéral est celui qui est issu de la compréhension linguistique de l’énoncé. Ici encore, Thomas d’Aquin distinguera un sens parabolique (dans les paraboles et les fables), un sens étiologique (lorsque l’on explique qu’un énoncé a été dit en fonction d’une condition particulière d’énonciation) et un sens analogique, obtenu en comparant divers passages analogues afin de corroborer leurs suggestions. Le sens littéral est dit historique lorsqu’il s’applique à un texte épique (aux chroniques des Rois, par opposition aus Psaumes, qui sont lyriques). Le sens historique doit tenir compte des interprétations mystiques, car la philosophie chrétienne de l’histoire rejette l’immanence de l’événement.

Le sens allégorique est obtenu, comme nous venons de le voir, par la projection du nouveau Testament sur l’Ancien.

Le sens tropologique ou moral cherche dans le texte des figures des vices et des vertus, des passions de l’âme ou des étapes que l’esprit humain doit parcourir dans son ascension vers Dieu. Le texte le plus adéquat pour l’éxégèse tropologique est le Cantique des cantiques. D’autre part, parmi les directoires mystiques qui décrivent le progrès spirituel, l’un des plus concis et des plus populaires a été l’ouvrage de saint Bonaventure, Itinerarium mentis ad Deum.  

Enfin le sens anagogique est obtenu de l’interprétation des Evangiles; il vise à donner une idée des réalités dernières qui nous deviendront visibles après la seconde venue du Christ, lorsque nous ressusciterons avec le corps. Il y aura ainsi dans l’éternité une cité de gloire, la Jérusalem céleste, où nous habiterons tous à l’abri de la corruption et de la mort.

Il est évident qu’il ne s’agit pas de chercher dans le même texte toute cette multitude de sens. Certaines interprétations sont mieux adaptées que d’autres à certains passages. Au fil des siècles, les exégètes chrétiens - depuis Origène et jusqu’à saint Grégoire le Grand, pape au VIe siècle, auteur des Moralia in Job, d’excellents commentaires tropologiques - sont parvenus à fixer, dans une certaine mesure, les lectures de la plupart des passages de la Bible. Les interprètes ultérieurs ont à tenir compte d’une tradition riche et forte; leur liberté se manifeste dans un contexte structuré, et en même temps contribue à structurer davantage ce même contexte. Voilà pourquoi l’herméneutique biblique nécessite un savoir immense et une grande liberté d’esprit à la fois, afin de pouvoir dominer la pensée des prédécesseurs.

Par rapport à ces contraintes, les auteurs de littérature proposent de nouveaux thèmes. Ils ne sont pas nécessairement tenus de traiter tel ou tel sujet particulier. Au contraire, des sujets d’actualité peuvent être traités selon cette manière symbolique et codée, qui incite au plaisir de déchiffrer un discours énigmatique. Le nouveau style allégorique connaîtra un développement particulier à la fin du XIIe siècle et au début du siècle suivant. L’un des auteurs les plus importants dans ce contexte est Alain de Lille (1114-1203), un cistercien qui a vécu à Clairvaux sous la férule de saint Bernard, puis, élu évêque d’Auxerre, a fini par abandonner sa prélature et est revenu dans le couvent cher à son coeur. Auteur distingué, on lui doit une exégèse du Cantique des cantiques, un Commentaire des Sentences de Pierre Lombard, ainsi que deux ouvrages d’allégorèse morale, l’Anticlaudianus et le De planctu Naturae. Le premier doit son nom à une intention polémique dirigée contre un auteur, Claudien. L’Anticlaudianus apparaît ainsi comme une anti-oeuvre, construite sur une anti-thèse, et avec un anti-personnage, nommé Anti-Rufinus. Il s’agit ni plus ni moins que de la constitution de l’homme, qui reçoit en partage les vertus de la main de Nature. Dans sa préface, Alain nous avertit que son oeuvre doit être lue à trois niveaux: pour l’“entendement puéril”, qui poursuit le plaisir, il y aura un sens littéral; ceux qui veulent profiter de la lecture auront à leur disposition une sens moral; enfin, une intelligence plus fine trouvera à s’aiguiser sur le sens allégorique. Les deux poèmes ont pour principal personnage Nature, qui est une figure emblématique des lois du monde créé par Dieu: ses cheveux brillent d’une lumière propre, sous une couronne à 7 espèces de gemmes. Elle porte un manteau de soie peinte à oiseaux, un autre manteau de mousseline à animaux aquatiques (baleine, dauphin, sirène, murène), puis une tunique à animaux terrestres et une chemise brodée d’arbres. Elle a un char en verre, un cocher au visage divin, elle est entourée de vierges. La Prudence apparaît à son tour sur un char dont la Grammaire est le timon, la Logique le moyeu des roues, et que la Rhétorique orne de pierres précieuses.

Les imitations en langue vulgaire ne tardèrent pas. Dans ce style précieux et en tout cas difficile, Raoul de Houdan écrivit au début XIIIe siècle le Songe ou La Voie d’Enfer et le Roman des ailes, basé sur l’idée que la vertu a deux ailes, Largesse et Courtoisie. Le premier de ces ouvrages est imité par Huon de Méri dans le Tournoiement Antéchrist (1235). L’auteur verse de l’eau sur la margelle de la fontaine de Barenton (comme Yvain chez Chrétien de Troyes) et assiste à la bataille, dans le ciel, des anges et des démons, des vices et des vertus.

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