Films comiques français : un "Bienvenue chez les Ch’tis" exemplaire

jeudi 17 avril 2008.
 

Le triomphe hexagonal de « Bienvenue chez les Ch’tis » (17,4 millions d’entrées à ce jour) le met pour longtemps à l’abri de toute évaluation cinéphilique, encore que ce film se défendrait probablement mieux que « Les choristes » ou « Les Bronzés 3 ». Laissons également l’analyse du phénomène sociétal aux « sociétologues » pour nous limiter à ce seul point : « Bienvenue chez les Ch’tis » est-il un film comique ?

Difficile d’expliquer les raisons d’un tel succès ; à la vérité, depuis ces dernières années, le public plébiscite des films à prétention comique bien différents. Quel point commun peut unir « Astérix, mission Cléopâtre », « Camping » ou « Les bronzés 3 » si ce n’est l’image rassurante d’une France unie bien que constituée d’individus notoirement différents : « Et tout ça fait d’excellents français, d’excellents soldats qui marchent au pas » chantait Maurice Chevalier juste avant la guerre !

Au cinéma, la France est le plus souvent montrée comme un pays soudé, mais moins par un projet - comme les Etats-Unis - que par son (ou ses) histoire(s) : les irréductibles Gaulois tempèrent leurs divergences dans une résistance collective à l’envahisseur romain comme De Funès et Bourvil (le bourgeois, le rural) unissent leurs efforts face aux Allemands. En attendant, les Méridionaux vivent accrochés à leur Sud et leur accent pagnolesque, les Nordistes proclament leur attachement aux corons, les Parisiens sont toujours fiers de leur capitale et les malheureux qui restent se considèrent comme la véritable âme du pays.

Le malaise est soluble dans l’alcool

Au tout début du film, on peut croire à une satire acide quand Philippe Abrams se voit refuser sa mutation sur la Côte d’Azur et que son paranoïaque de DRH lui promet : « Je vais te rendre ton argent ! ». Apprenant son exil dans le « Nôôrd », Kad Merad ressemble alors vaguement à Laurent Fabius, un soir de défaite du PS. Mais après bien des bières et des fricadelles, tout finit en conte de fées : la sanction disciplinaire s’évanouit, les femmes revêches (Line Renaud et Zoé Félix) se décrispent et les tourtereaux se marient et auront sûrement beaucoup de petits carillonneurs.

Etre fier de son clocher, avoir un chef compréhensif et humain et surtout disposer de genièvre à profusion ! Car au cinéma, le vrai fluidifiant social n’est pas l’argent de l’IUMM mais l’alcool englouti entre amis. Que les scènes les plus efficaces sur un plan comique (la tournée en vélo et le repas dans le restaurant lillois) soient dûment arrosées est plus que révélateur : ce comique est respectueux des règles sociales et des limites du bon goût ; il ne parvient à s’en affranchir qu’au décours de solides bitures : « Coucou, Biloute, c’est la Poste ! ». Pensons aux Marx Brothers et plus récemment à Borat ou Little Miss Sunshine, autrement plus subversifs malgré leur tempérance.

Et la tendresse, bordel

Les spectateurs des « Ch’tis » invoquent en priorité le côté sentimental du film. En effet, difficile d’envisager un comique français sans tendresse : Bourvil, le campagnard à l’apparence un peu niaise que rappelle évidemment Dany Boon, mais aussi le distrait Pierre Richard qui s’acharne dans ses ratages, Coluche dont la causticité est tempérée par l’humanisme ou le doux Jacques Villeret du « Dîner de cons ». Jean-Pierre Marielle, le perdant magnifique, José Garcia dans ses accès de délire, Jean Dujardin en Brice de Nice et même Jacques Tati, malgré sa raideur altière et son approche singulière du monde, dégagent aussi, chacun à leur manière, de la tendresse. L’inquiétant Albert Dupontel reste un cas marginal et regrettons que le cinéma ait négligé Pierre Desproges. Finalement, seul Louis De Funès fait exception mais ses grimaces et son hyperexcitation le situent davantage dans la lignée du burlesque.

A l’étranger, on trouve aussi des grands sentimentaux, mais leur dimension comique reste prépondérante : Chaplin atteint un miraculeux équilibre mais avant de devenir cet opprimé au grand cœur, le Charlot des courts métrages était un marginal impulsif et violent ; Buster Keaton a l’interdiction (par contrat) d’exprimer ses affects, la complicité déjà équivoque de Laurel et Hardy ne peut trop se hasarder dans cet axe, le protéiforme Peter Sellers exprime toujours une certaine douleur et Jerry Lewis se situe en deçà, entre l’enfant et le crooner. Le non sense des Monty Python fait appel à un autre registre, plus proche de la logique pervertie, sans parler de W.C.Fields et des Marx Brothers dont le comique ravageur n’utilise les bons sentiments et la bienséance que pour mieux les détourner.

90 minutes pour oublier la crise

Première réalisation, « Bienvenue chez les Ch’tis » présente le charme - un peu factice - de l’ingénuité. S’appuyant sur le bouche-à-oreille dès sa sortie dans la seule région Nord, il n’a pas eu recours au surpuissant arsenal du merchandising. De plus, le personnage Dany Boon, assez peu familier des plateaux télé et des « une » de la presse people revendique une extraction nordiste et populaire ; ce plébiscite peut donc aussi se lire comme une réponse narquoise au microcosme bling-bling et un pied de nez au déferlement show-biz du dernier Astérix.

Contrairement à celui-ci, le film tient ses promesses, et même un peu trop ; il se démarque insuffisamment des spectacles de Dany Boon, ce qui profite à un Kad Merad une nouvelle fois remarquable de justesse dans son interprétation. Promotionnant une région souvent présentée comme défavorisée, aller voir le film revêt en outre une dimension civique, presque humanitaire. On n’y trouvera pourtant aucune dimension sociale ; déjà « La vie est un long fleuve tranquille » (plus de 14 millions d’entrées) renvoyait prudemment dos à dos les riches et des pauvres. En fait, « ne pas se prendre la tête » semble la priorité d’un public qui récusait en d’autres temps la beauté exigeante de Tati pour lui préférer Gérard Oury ou Claude Zidi. Ce comique léger aussi gouleyant que le Beaujolais Nouveau se déguste sur l’instant mais laisse un souvenir d’agréable convivialité plutôt qu’un long arôme en bouche : m’enfin, les goûts et les couleurs...

Plaidoyer (superfétatoire) pour "Les Ch’tis"

Comme l’a dit Filparp (voir sa critique), la plus grande habileté du film consiste à faire jouer par les gens du Nord leur propre caricature lorsque Madame Abrams se décide à rejoindre son mari. Plus que le régionalisme, présenté ici de façon positive - non comme repli identitaire mais comme source de richesse -, c’est le passéisme du film qui surprend. Hormis les véhicules (utilitaires et dépourvus de valeur symbolique), le machinisme et son dernier avatar, l’informatique, sont étonnamment absents de ce monde qui vit perpétuellement dans le climat doucereux des années 50. On revit les vieux succès de Bourvil ou la petite musique nostalgique qui soutenait déjà « Amélie Poulain ». Face au productivisme, aux délocalisations, au chômage endémique, quel remède plus puissant que le genièvre, hein ?

Le film innove en créant un duo de personnages positifs non antagonistes, au lieu des habituelles confrontations du gentil et du méchant (Bourvil - De Funès, Lhermitte - Villeret...) ou du noble face au vil (Reno - Clavier). Du coup, l’identification du spectateur est aisée, sautant des difficultés d’adaptation de Philippe Abrams aux tracas amoureux d’Antoine. On notera l’absence de personnage satellite chargé d’apporter un supplément de rire (Bosso en motard, la joue sobrement ; je pense aux Claude Piéplu, Darry Cowl, Daniel Prévost, Valérie Lemercier, Benoît Poelvoorde...) ; pas davantage de contre-emploi ou d’auto-dérision (difficile de replacer Alain Delon dans la distribution) mais deux invités : Line Renaud qui renoue avec ses racines nordistes et Michel Galabru dans une référence trop étirée au Colonel Kurtz d’Apocalypse Now.

Les limites du film (ou comment se faire énormément d’ennemis en peu de lignes)

Pour un film qui (à travers l’accent et les locutions) joue beaucoup sur la dimension auditive, difficile de ne pas prendre Jacques Tati comme référence. Celui-ci s’appuie sur la captation - en particulier sonore - de l’environnement pour recréer un monde parallèle dans lequel un héros paradoxal (Hulot) cherche à se fondre, à disparaître. Plongés dans un univers à la fois hostile et familier, tous les personnages même anonymes sont en mesure de générer des gags, en général accidentels et fugaces. Le comique naît de la réinterprétation de cette réalité mais nécessite l’attention permanente du spectateur, à l’affût des éléments auditifs et visuels anormaux disséminés dans un espace capté en plans généraux et une ambiance sonore distordue.

Ici, le système s’appuie beaucoup sur l’ouie et pose aussi une problématique d’interprétation (la bonne compréhension du ch’ti, encore que d’après certaines sources, Bergues utiliserait plutôt un dialecte ouest-flandrien) mais se révèle bien plus rudimentaire. A côté du versant documentaire (la découverte de traditions populaires comme la baraque à frites ou le carillon, la mixité sociale présente dans les diverses activités), aucune recherche sur les sons, peu d’étonnements visuels (hormis Galabru émergeant de l’ombre et le déluge qui s’abat dès l’arrivée dans le Pas-de-Calais) ni de gags en arrière-plan : la caméra recueille passivement l’action dans des champs-contrechamps et des gros plans sans recherche d’originalité.

Passons sur les représentations un peu misogynes (la mère, la femme) rattrapées par la grâce d’Annabelle (la charmante Anne Marivin), le scénario contraint la psychologie de certains personnages (Dany Boon, Zoe Felix et Line Renaud) à des pirouettes peu vraisemblables pour assurer un dénouement heureux. En dépit d’un léger manque de rythme, l’ensemble reste toujours agréable, le supplément de sentiments venant relayer un comique qui faiblit vers la fin. Ne risquons pas la comparaison avec les screwball comedies de Howard Hawks (La Dame du vendredi ou L’impossible Monsieur Bébé) dont le débit verbal, la truculence des dialogues et les rebondissements d’intrigue débordent d’une énergie inégalée à ce jour.

Le genièvre comme substitut de potion magique

Pour un cinéma français dans la tourmente, « Bienvenue chez les Ch’tis » est LA surprise providentielle (sans parler des ventes de fromage de Maroilles qui ont progressé de 37%), arrivant à s’exporter en Belgique et en Suisse où il s’est placé directement en tête du box office. Jamais démagogique ou populiste, le rire qu’il provoque chez le spectateur n’est pas honteux. Par contre, je crains que son aura actuelle ne fléchisse un peu, à la différence d’un OSS 117, mieux armé selon moi pour affronter le Temps.

Alors, film comique ? Assurément Biloute, mais moins que tendre et doucement nostalgique. Par son succès hexagonal, comment ne pas penser que cette défense du ch’ti ne dissimule un manifeste en faveur de la langue (voire de la culture) française, malmenée au plan international. Je crois en effet que ce triomphe populaire proche de l’enivrement trouve moins son explication dans le contenu intrinsèque du film - une gentille fable aux accents de terroir et qui finit bien - que dans ce qu’il remue de nos valeurs identitaires directement menacées par l’évolution du Monde : face aux périls, l’invocation magique des ancêtres, une communion anxiolytique en forme d’ivresse collective à grandes lampées de genièvre visuel.

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