A propos de Dernières cartouches


Préface de Valerio Evangelisti


Cesare Battisti évoque tout cela pour la première fois dans un roman qu'on ne peut assimiler à une autobiographie, mais qui possède indubitablement la saveur aigre-douce de la vérité. Les histoires d'amour -et aussi traditionnellement de cocus- qui s'enchevêtrent à l'intérieur du groupe des clandestins, le regard détaché et teinté d'humour, la dérive inéluctable vers une bataille rangée que personne n'a envie d'affronter mais à laquelle personne ne désire se soustraire, tous ces éléments n'avaient jamais été abordés avec autant d'efficacité et de passion. Et il ne faut pas confondre passion et revendication. Battisti n'est absolument pas repenti (on ne se repent pas de l'histoire) mais n'aspire pas non plus à une impossible continuité. Sentiment légitime chez celui qui trouve sur sa route un mouvement aussi monolithique que les Brigades rouges, inspirées par la tradition communiste orthodoxe et toujours prêtes à foudroyer les hérésies libertaires du prolétariat juvénile, mais aussi à lui imposer des affrontements d'une violence inouïe et, plus tard, une fois la défaite consommée, le contraindre au spectacle d'un repentir collectif et pleurnichard, ce qu'aucun mouvement de guérilla au monde n'avait jamais osé faire.

Il est très difficile d'évoquer l'atmosphère de ces années en Italie et de faire comprendre pourquoi la perspective d'une lutte armée parvenait à séduire autant d'adolescents. Un contexte culturel étouffant dont toutes les échappatoires étaient soumises au modèle américain, une classe politique discréditée et qui dans les quinze années suivantes succomberait sous le poids de sa propre corruption, une interminable série d'attentats commis en toute impunité dans le but d'exaspérer le système et de le préparer à des solutions de force, un fascisme rampant et insidieux fait davantage de cynisme que de positions idéologiques de bêtise et de résistance au changement que de nostalgie.

Un véritable culte de l'égalitarisme s'était constitué contre ce monde‑là, à partir de la moitié des années 60. Même ceux qui méprisaient ce culte feignaient d'y adhérer. L'opportunisme des intellectuels italiens apparaît aujourd'hui impressionnant. Surtout quand on les voit se faire les chantres d'un néolibéralisme rageur et sans pitié n'ayant en commun avec leur antique populisme que l'arrogance et le fondement autoritaire.

Imprégnés d'idéaux égalitaires, de nombreux jeunes (certes pas la majorité et encore moins toute une génération) se rebellèrent contre une prison étouffante et se regroupèrent en troupes hétéroclites et sauvages, au sein desquelles l'étudiant vivait en symbiose avec le petit délinquant politisé, la féministe avec le garçon partagé entre les petits boulots et la fréquentation des bars de quartier. Une théorie nouvelle, se prétendant marxiste mais qui n'acceptait de Marx que les suggestions de quelques jeunes auteurs peu connus, donnait une identité politique à cette coexistence. Du concept dépassé de la vieille classe ouvrière comme axe central de toute évolution émergeait « l'ouvrier social », main-d’œuvre dispersée sur le territoire du pays et qui s'avérait particulièrement utile aux souplesses d'emploi imposées par le recours accentué à la mécanisation; ou encore le non garanti, figure de prolétaire exclu du système productif, totalement prive de ressources et qui revendiquait son accès au Wefflare State.

Le passage à la lutte armée ne fut ni automatique ni graduel. Une société qui avait su absorber sans traumatisme excessif la contestation de 1968 se retrouva paralysée en 1977 devant un mouvement beaucoup plus radical. Elle ne parvenait probablement pas à capter l'humanité profonde dont ces masses juvéniles étaient porteuses. Elle réagit avec rage et embarras, et eut la réponse qu'au fond elle avait désire obtenir.

Une réponse que le pouvoir espérait peut‑être, capable qu'il était de simplifier ainsi un univers trop complexe pour être objet de répression aveugle. Les Brigades rouges, avec leurs rudes théories tiers‑internationalistes, leur démente inflation de sigles (MPRO = Mouvement prolétaire de résistance offensif SIM = État impérialiste des multinationales, etc.), leurs exécutions sommaires présentées comme actes de guérilla (jusqu'à l'horreur absolue du meurtre d'une vieille gardienne de Rebibbia 1, entre sanglots et quintes de toux) donnèrent aux gouvernants un appui définitif.

Cesare Battisti nous parle de tout cela, avec le ton acerbe, l'ironie et l'absence de rhétorique qui lui sont coutûmiers Tous les lecteurs en général lui en seront reconnaissants, mais aussi ceux qui étudient les comportements collectifs, des sociologues aux historiens qui n'ont jamais eu entre les mains un texte comparable à celui‑là et qui probablement n'en auront jamais plus l'équivalent.

Il fallait un auteur condamné à l'exil après une évasion et une condamnation digne d'un tribunal militaire, pour parcourir sans animosité mais avec passion des années dont il est encore difficile de parler aujourd'hui sans évoquer de fumeux complots ni verser des larmes de contrition. Battisti est un homme peu enclin au pleurnicheries. Il n'est pas non plus disposé à invoquer un quelconque pardon pour lui ou pour les autres. La lumière qui brille dans ses yeux, après une décennie de souffrances et de fuites, a encore la couleur du sarcasme. Son expression est celle d'un gamin au sourire espiègle. L'expression qu'avaient: tous ceux qui combattaient en dehors des rangs des « armées régulières », dans une guerre perdue d'avance mais qui valait pourtant la peine d'être faite.

Valerio Evangelisti

1. Prison de Rome. (N.d. T)



Liberation, jeudi 8 octobre 1998


La guerre de Milan

Sur fond de braquages, d'alcool et de femmes, l'épopée d'une génération d'Italiens en sécession armée contre une société qu'il ne reconnaissaient plus comme leur.

En Italie, les polars, on les appelle «jaunes», à cause sans doute de la couleur de la couverture de la première collection de romans policiers éditée par Mondadori dans les années trente. En France, c'est la «Série noire» de Gallimard qui a probablement donné son nom au genre. Alors que le «jaune» italien laisse entendre que ce genre littéraire serait placé sous le signe unique du suspense et de la peur, le «noir» français fait penser à un monde tout entier qui manquerait singulièrement de lumière. Ce qui est tout de même réducteur, d'un côté comme de l'autre des Alpes. Les Alpes justement, cela fait dix-sept ans que Cesare Battisti les a traversées pour venir en France, dans une fuite éperdue d'une guerre qui n'était plus la sienne, après s'être évadé d'une prison italienne. Accusé d'avoir fait partie de «Prolétaires armés pour le communisme», une organisation d'extrême gauche qui a revendiqué attentats et assassinats, il est condamné par contumace à perpétuité. Il part au Mexique, où il devient ami de Paco Taibo II. De retour à Paris en 1990, il y est arrêté et, après le refus de l'extradition demandée par les autorités italiennes, il s'y installe. Débute alors une carrière d'écrivain. Ce seront, chez Gallimard en «Série noire», les Habits d'ombre (1993), l'Ombre rouge (1994) et Buena Onda (1996). Hors collection «spécialisée», mais en gardant une certaine tonalité entre noir et jaune (vivant en France, Battisti écrit en italien), Dernières Cartouches est son septième livre (1).

Récit assez autobiographique d'une traversée des années de plomb italiennes, Dernières Cartouches est surtout un roman : Battisti, même accompagné, ne peut pas avoir vidé autant de coffres de banque, tiré sur autant d'ennemis du prolétariat, descendu autant de verres de n'importe quoi et baisé autant de femmes. Comme son auteur, le héros du roman délaisse vite le lycée et les études qui auraient dû aller avec, dans une petite ville au sud de Rome. Une prison pour mineurs (avec politisation à marche forcée) et quelques braquages après, c'est Milan et la clandestinité. Ce sont, en Italie, les années où le bruit le dispute à la fureur, dans un crescendo qui ne laisse pas encore aujourd'hui de frapper. A cette époque une génération semble avoir déclaré sa sécession d'une société qu'elle ne reconnaît plus comme la sienne. Sécession armée, avec son cortège de larmes, de deuils, de siècles de prison, et le sens d'une communauté autonome qui se perd dans les décombres de la défaite. Battisti raconte tout cela, du dedans. Et c'est, peut-être, la première fois. Au moins avec cette intensité. Car Battisti a une veine native de conteur, et l'on regrette parfois les contraintes qu'il s'inflige pour rester à l'intérieur d'un genre qui le limite quelque peu. Il est vrai d'ailleurs qu'en Italie (à part Nanni Balestrini) la noirceur de cette histoire n'a attiré que le polar alors que le récit de ces errances reste tout à faire.

Sa page, Battisti l'organise comme un hold-up. Avec méticulosité, rapidité, hardiesse, rythme. Et surprise. Son héros va à la guerre comme à l'amour, tel un Don Giovanni esseulé qui jouerait son propre Sganarelle, donnant lieu souvent à une sorte de comique ventriloque irrésistible au moment de l'assaut. Un certain machisme désarmé pointe par-ci par-là : l'intérêt pour les filles est grand, mais plus à l'échancrure du soutien-gorge ou à la rigueur, à la sveltesse de leurs chevilles, qu'à leur Q.I. Du côté des garçons, pour ne pas faire de jaloux, c'est pareil : bien avant que l'on s'attarde sur leur esprit, le regard va au gonflement causé par un bon P. 38 à la ceinture, ou, sous l'imperméable, par la kalachnikov prête à l'usage avec son chargeur de rechange fixé avec du scotch. Mais ce sont probablement les dernières servitudes du genre. Vivant en France de sa plume et de son travail dans des ateliers d'écriture en Seine-Saint-Denis, Battisti attend une amnistie en Italie. Cependant, il n'envisage pas d'y retourner. L'amnistie ne devrait donc pas changer son existence, mais, peut-être, son écriture, ou du moins son sens, car elle viendrait signifier qu'une époque est bien finie. Que Cesare Battisti ait tourné la page, ses romans ne cessent déjà de le dire, comme dans l'envoi de Dernières Cartouches : «J'ignore le moment précis et les raisons qui m'ont poussé à imprimer un tournant à ma vie, mais j'ai probablement compris, d'une façon ou d'une autre, que j'étais arrivé au terminus, et cela a constitué mon salut. J'ai échappé au boyau mortel dans lequel je m'étais fourvoyé par un simple glissement de l'angle sous lequel j'observais les choses.»

Jean-Baptiste Marongiu