A propos de Jamais plus sans fusil


Réseau de Bibliothèques Municipales.
Ville de Brest

Une jeune femme séduit, puis tue des quinquagénaires, coupe et emporte leurs pénis. Un député d'abord, puis le directeur d'un établissements de désintoxication douteux. Un psychiatre renommé du même age que les victimes apparaîte sur scène. Il reçoit une cliente. Moïra, scénariste de talent. Et puis une autre Mizia, comédienne de cinéma. l'une de ces deux femme serait-elle la meurtière?...
Il est dificile d'aller plus avant dans l'évocation de l'histoire sans trahir l'auteur dans sa démarche, que l'on peut comparer à la constrution d'un puzzle... Cesare Battisti manipule constamment le lecteur. Il nous offre un élément, puis un autre. Et d'abord sans une relation apparente l'un avec l'autre. Et, petit à petit, les éléments s'assemblent, on comprend de mieux en mieux les lignes de l'uimage définitive ainsi composée. On croit avoir tout compris. He non ! Car cette imagedéfinitive, on ne la verrà vraiment que lorsque le dernier élément prendra sa place, tout à la fin du livre. Une fin que l'auteur a voulue ouverte. C'est donc un policier remarquablement construit... La langue est souple, se pliant aisément à de fréquentes et légères pointes d'humour.
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Article paru sur Chronic'art
Octobre 2000


illustrations : © Oscar Schlemmer


Cesare Battisti propose ici un thriller classique : des cadavres de notables émasculés parsemant une histoire de trahison sentimentale et politique où la vengeance se déguste saignante. Jusque-là, seulement quelques frissons, rien de très vertigineux. Penchez-vous un peu. Les victimes, l'enquête, les pistes, le coupable présumé, l'évidence apparente s'effacent, la mascarade se débande. Elle laisse place à une scène tragique où les fantômes du passé commun des protagonistes et les vieux démons surgis de l'Histoire avec une grande Hache s'entremêlent et s'entre-dévorent dans le délire schizophrénique de Mizia, starlette, ancienne actrice porno et ex-toxico, et dans les fabulations oniriques d'une jeune scénariste, nommée, comme toute jeune Parque qui se respecte, Moira. Poussé par ces femmes au troublant aspect gémellaire, Onno, leur psychiatre, effectue une plongée fatale dans les souvenirs enfouis et "se retrouve devant les vestiges de sa propre mémoire". C'est le déroulement du scénario rédigé par Moira, avatar du Destin, qui organise la structure et définit l'intrigue de Jamais plus sans fusil. Possédée par l'Histoire et dépossédée de son histoire, elle fait émerger la vérité, le réel, dans une réalité mensongère.

Malgré l'apparence pathologique de son comportement et la confusion de sa personnalité, elle est certainement le personnage, avec Onno et l'inspecteur Golia, le plus lucide, le plus vrai, le plus attachant d'une galerie de portraits où le grotesque côtoie sans vergogne le mesquin. Elle est l'orpheline de la Révolution, des passions, de la violence, des illusions. Rejeton de "la défaite qui veut conserver sa mémoire", elle ronge le présent, en mine les fondements artificiels et en détruit les décors.
Construction labyrinthique et jeu sur la duplicité des êtres et des passions permettent d'introduire une autre donnée fictionnelle à l'intérieur de la fiction elle-même, de renverser et de subvertir les codes convenus d'un genre, d'infiltrer aussi un dialogue entre le conscient et l'inconscient de l'auteur, de tenter d'interroger le processus créatif, les hantises et les obsessions qui l'engendrent.

Bien que le présent roman de Cesare Battisti reprenne le titre d'une revue de l'autonomie italienne des années soixante-dix, Mai più senza fucile (Jamais plus sans fusil), celui-ci rompt avec ses précédents ouvrages, centrés sur les exilés italiens des années de plomb venus s'échouer à Paris. Ce cycle comprend les trois polars parus à la Série Noire et surtout Dernières cartouches, récit-fiction, son livre sans doute le plus achevé et le plus impressionnant, qui tire le rideau sur le personnage catalogué un peu lapidairement "ex-terroriste rouge écrivant du roman noir".
Sorti de cette gangue, Battisti s'affirme, en s'interrogeant sur les sources de la création et les ressorts cachés de sa propre écriture, tout simplement comme un écrivain. Il n'exploite pas le roman noir comme un fonds de commerce mais l'utilise comme un leurre, camouflant une arme secrète qui contamine les genres littéraires, dont il fait sauter les frontières et les limites. C'est ce travail de sape qui s'exécute à l'intérieur même de Jamais plus sans fusil.

Eric Meary

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www.chronicart.com


Interview parue sur Fnac.com
19 septembre 2000

Cesare Battisti, l'exilé de la Série Noire

Après dix ans au Mexique, Cesare Battisti écrit, sous le ciel de Paris, des polars vénéneux, comme son dernier " Jamais plus sans fusil ", paru aux éditions du Masque.

Fnac.Net : Mai 68 est au cœur de votre œuvre…
Cesare Battisti : Les années 70 sont une période carrefour au niveau des relations entre politiques et intellectuels. En Italie, mai 68 a duré dix ans, avec 60 000 arrestations et des centaines de morts. J'ai été condamné, je me suis évadé au Mexique et suis arrivé en France fin 1990. Aujourd'hui, je ne peux pas rentrer là-bas... Mais ce n'est jamais le sujet principal, sauf dans Dernière cartouche, que j'ai publié avant Jamais sans mon fusil.

Avez-vous pensé, lors de l'écriture, à des personnages réels, comme le directeur d'un quotidien ?
Oui, bien sûr, mais je ne donne pas de noms. Je me suis surtout posé des questions sur les genres littéraires, en me demandant à quoi ils servent. Je suis étiqueté auteur de roman noir, j'aime ça. Pourtant, quand j'ai commencé à écrire, je ne me suis pas posé la question. Je ne veux pas me limiter à ça. Si j'ai voulu faire un thriller, avec du suspens, je ne me suis mis dans aucun personnage. Tout en gardant une expérience de vie, je me suis efforcé de créer des personnages de fiction, ils ne sont même pas situés dans une ville. J'ai voulu faire en douceur un mélange de roman noir, de science-fiction et de polar. D'ailleurs, je ne savais pas si j'allais y arriver.

Pour vous, un bon polar, c'est quoi ?
C'est surprenant, c'est quand on apprend pour quelle raison l'assassin a tué, et non qui a tué, quand on arrive à démontrer que les circonstances font l'homme et que ce n'est pas l'homme qui fait les circonstances.

N'êtes-vous pas sévères avec les anciens leaders de Mai 68 ?
Je ne les fréquente pas, ... mais tous ne sont pas devenus comme les héros du livre, seuls certains leaders ont mal tourné. Des autres sont maçons ou font du fromage de chèvre en Ardèche.

Vous semblez connaître très bien les psychoses, vous êtes analyste ?
Non, je n'aurais pas pu écrire ce livre si je l'avais été. Quand on écrit un roman, il faut se documenter puis redémarrer avec une superficialité abominable, sinon on ennuie tout le monde. Néanmoins, j'ai baigné dans ce milieu et je trouve Lacan fascinant, mon protagoniste a quelque chose de lui.

Parmi vos héros, les hommes ont peur, sont obsédés par leurs érections, et les femmes n'ont pas le beau rôle…
Ce sont justement ces hommes-là qui veulent le pouvoir, qui se sentent tout-puissants sur un perchoir, à l'Assemblée nationale. Quant au personnage de l'actrice, elle est superficielle mais pas idiote, elle voit des choses que les autres ne voient pas, je n'ai aucun mépris pour elle, elle fait un choix de vie, elle en paye le prix parce qu'elle est jugée par des hommes malhonnêtes, manipulateurs et pantouflards. Dans mon livre, les femmes passent à l'action, c'est bon ou mauvais, ça dépend du regard. Moïra, la scénariste, perd mais je trouve qu'elle a le beau rôle.

par Luc Biecq

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