A propos de Terres brûlées


Le Journal du Polar
Avril 2000


Neuf auteurs en liberté

Cesare Battisti n'est pas un romancier égoïste. Il aime faire partager ce qu'il aime. Il avait ainsi envie, depuis longtemps, de réunir sous une même couverture quelques-uns de ceux qui lui semblent traduire à la fois la diversité et la pertinence de la littérature dans laquelle il se reconnaît. "Des écrivains représentatifs d'un courant noir, international, que je me risquerai à qualifier de post-soixante-huitard", écrit-il. Les éditions Rivages, qui savent faire preuve de discernement, lui en donnent l'occasion. Le volume que Battisti propose comme une anthologie est intitulé Terres brûlées et, le moins que l'on puisse en dire, c'est qu'on y trouve quelques spécimens marquants d'une littérature franchement décapante. Il s'agit, en l'occurrence, de neuf brefs récits qui, de l'avis de leur rassembleur, dépassent "l'artifice des frontières entre les genres littéraires dans un ample panorama
d'univers différents, où l'inimaginable est déjà réalité et le style, libre."
Voici donc, côte à côte, mais chacun avec sa manière, outre Battisti, Stéphanie Benson, Manuel Vazquez Montalban, Nino Filastò, Olivier Douyère, Jérome Charyn et quelques autres. Ce qu'ils nous racontent se passe ici et ailleurs, hier et aujourd'hui, nous parle plutôt de la vraie vie que des images d'Épinal qui encombrent une certaine littérature de confort et qui ne nous laisse plus guère d'illusion sur le devenir des utopies, même si on en distingue encore quelques traces, ici ou là. Il serait évidemment absurde de proposer un passage en revue des neuf textes. Il serait tout aussi vain d'essayer d'en distinguer les caractéristiques communes, tant Battisti a pris soin d'éviter les ressemblances, ce métissage littéraire étant, pour lui, la façon la plus flagrante de souligner la richesse d'un genre qui ne souffre pas l'embrigadement, la mise aux normes. Il le souligne dans sa préface. "Tandis que le roman policier semble s'engluer dans une " correction" et une homogénéité arrimées à ses schémas, le roman noir et son "incorrection" poursuivent sans répit la traversée de l'enfer."
On se contentera donc de vous conseiller vivement une plongée dans cette anthologie insolente et pugnace. Tout juste se risquerat-on à signaler le texte de Viktor Pelevine, intitulé "La brève histoire du paint-bail à Moscou". En quelques pages, il livre, avec humour ravageur et une lucidité étincelante, un portrait de la Russie de ce début de millénaire, où l'apocalypse est tellement certaine que la parodie est encore le meilleur moyen de l'envisager avec un semblant de réalisme.