Histoire d’un secret
 

© France 5
 
 
Un film de Mariana Otero (2003), coproduit par Archipel 35 et l’INA.
1 h 30 min

 lundi 2 avril 2007, 23 h 10
 

Le film
Une jeune femme roule en voiture sous la pluie pour se rendre dans une petite commune de la Manche. Dans une maison vide, elle décroche plusieurs tableaux des murs. Elle se rend ensuite à Coutances pour parler avec son oncle et sa tante des circonstances de la mort de sa mère, artiste peintre. « Ça ne se disait pas », lui renvoie sa tante. Mariana Otero, la réalisatrice, évoque en compagnie de sa sœur Isabel leur mère disparue. Elles l’appellent Clotilde, jamais maman, mais cette femme hante leurs rêves. Elles parlent de l’absence du souvenir de la déclaration de sa mort. Tel fut le premier secret : la mort cachée. Chez un ami de la famille, Mariana s’entend dire qu’il y a des choses qu’elle ne connaît pas. Elle se rend dans l’appartement où la famille a vécu près de Rennes. Dans la pièce drapée de blanc, elle fait poser les anciens modèles afin de recueillir leurs souvenirs. En voiture, son père lui parle de l’avortement qu’a subi sa mère. Voici donc le deuxième secret qui entraîna le premier : la mort était liée à l’avortement. Mariana consulte les archives de ces années où les femmes mouraient dans les hôpitaux des mauvais soins. Une femme médecin témoigne de l’horreur de ces années-là. Mariana retourne voir son oncle et sa tante pour leur révéler le secret. Puis, avec son père, elle prépare l’exposition des œuvres de Clotilde Vautier, qui mourut le jour d’une grande manifestation artistique en son honneur. Le jour de l’inauguration, le père et les deux filles se retrouvent et retrouvent leur mère par l’entremise de ses tableaux enfin mis au grand jour.
Histoire d’un secret est une enquête personnelle autant qu’une revendication collective, où le travail du deuil s’accompagne d’un devoir de justice. Pour sa mère comme pour toutes ces femmes mortes dans le silence, la douleur et la honte.
Pistes à suivre
[Éducation au cinéma, lycée : la quête autobiographique]
Histoire d’un secret est aussi l’histoire d’une restauration. Avec les élèves, il s’agira de réfléchir sur la mise en scène du dévoilement d’un secret (à multiples facettes) tout en réfléchissant sur les choix opérés.
Comment débute une histoire d’un secret au cinéma ?
La première séquence du film fonctionne comme une énigme, où la réalisatrice pose des éléments. Décrire la séquence liminaire et repérer les grands thèmes qu’elle contient souvent de manière métaphorique.
 Le silence. Observer que cette séquence est silencieuse et énigmatique : ni commentaire, ni voix qui accompagne l’action. Seul le bruit de la voiture se fait entendre. C’est le « Entre ! » qui clôt cette courte séquence : la voix de son oncle.
 La pluie. Relever le va-et-vient obsessionnel des essuie-glaces qui attire le regard. Ils balaient l’eau d’une pluie qui brouille la vision et empêche de discerner des éléments qui permettent de se repérer. Où sommes-nous ?
 Le regard dans le rétroviseur. Noter que c’est un regard projeté devant pour une vision projetée en arrière. Regarder droit devant pour mieux savoir et voir en arrière, tel serait le programme que va nous dérouler ce film : remonter tous les regards qui se sont posés sur la mère disparue, sur des tableaux à restaurer.
 La route. C’est de toute logique que de commencer ce film de secrets sur une route. Il s’agit ici de tracer donc une route dans les méandres de la société française, contrainte dans une tradition religieuse (le plan de la croix, le son de l’église) où la honte plombait une mémoire devenue fautive. Dans une maison vide et rangée, elle se déplace pour aller chercher des toiles peintes. Elle les décroche une à une.
Tous les éléments sont donc posés dès la première séquence, sans que nous le sachions vraiment, mais la mise en scène (plans rapprochés, observation des lieux, silence de la femme qui ne parle pas) installe une tension, où tout devient indice. Que va-t-il se passer ?
Le père
Relever les trois séquences durant lesquelles la réalisatrice est avec son père. Elles sont toutes nécessaires pour que le récit advienne. Trois étapes pour une élaboration.
 Première séquence. Après un premier échec d’élucidation du mystère avec l’ami de la famille, Mariana retrouve son père, en voiture, pris dans les embouteillages. Ils se parlent. Pourquoi ce choix ? Comment filme la cinéaste ? Détailler les plans et le découpage. Qu’est-ce que ce camion gris ? que bloque-t-il ? Est-ce que le père et la fille se regardent ? Comment se parlent-ils ? Est-ce que le père répond ou raconte ? Étudier là encore le rôle du rétroviseur, objet de contrôle de l’adulte, qui peut surveiller et la route et son enfant, sans se retourner. Mais c’est aussi le lieu réfléchi où se croisent leurs deux regards. Au cinéma, le rétroviseur, autorisé à renvoyer au spectateur le regard d’un protagoniste, est souvent employé comme symbole de l’introspection. Or nous sommes avec la réalisatrice dans une entreprise de restauration de la parole et de la mémoire, afin de voir clair sur ce qui s’est passé.
 Deuxième séquence. À quel moment la réalisatrice retrouve-t-elle son père ? Comment sont-ils filmés ? (Point de vue, valeur des plans, découpage, bande sonore, tonalité des couleurs et de la lumière.) Quels sont les plans suivants ?
 Troisième séquence. Nous retrouvons Mariana et son père en voiture. Mariana arrête la voiture et le regarde. Il dit sa culpabilité mais aussi d’avoir rêvé de sa femme toutes les nuits après sa mort. Que lui transmet-il ? Quel procédé du montage utilise la cinéaste ici ? Pourquoi n’avoir pas montré la scène entière de la voiture (juste après la scène avec le vieil ami) mais l’avoir montrée à ce moment du récit? Justifier ce choix d’un montage non linéaire.
Les autres
Mariana Otero va voir sa famille, sa sœur et les gens qui ont connu sa mère pour leur parler, mais surtout pour les écouter. Elle va découvrir que l’histoire de sa mère n’est pas seulement une histoire personnelle mais touche toute la société française. Or certains refusent de lever le voile sur cette histoire (tel le médecin qui a accouché sa mère deux fois). Relever les personnages du film et décrire leurs points de vue sur la mort de Clotilde.
Quelle image le film dégage-t-il de la société française de cette époque? Que se passe-t-il à ce moment-là au niveau national ? et pour les femmes ? Ce que raconte Histoire d’un secret semble-t-il exceptionnel ? toujours d’actualité ?
Le geste
Clotilde était une artiste peintre et sa fille est cinéaste. Deux femmes donc qui travaillent manuellement (de main à main). La fille, par ce film, semble répondre à cette mère dont elle ne garde aucun souvenir.
 À plusieurs reprises la cinéaste utilise des formes et des couleurs pour raconter son histoire. Lorsque son père lui parle de l’opération et de la mort de sa mère, la scène venant immédiatement après est composée de plans fixes dans une chambre d’hôpital. C’est une courte scène quasi abstraite avec des très gros plans, blancs et jaunes, des natures mortes mutiques. Le regard de la cinéaste semble devenir fantomatique, tel un spectre dans ce lieu reconstitué et représenté. Ce n’est évidemment pas la chambre réelle de la mère mais une scène où s’effectue une projection des affects. Que voyons-nous et comment voyons-nous les tableaux de Clotilde Vautier ?
 À plusieurs reprises, la cinéaste filme en plan rapproché les toiles de sa mère. Elle semble vouloir nous faire toucher de l’œil son art. Ces scènes picturales deviennent autant de formes et de matières sensibles, vibrantes de sensualité. Nous sommes conviés à un autre régime de visibilité, plus libre et fragile. Relever d’autres passages où la cinéaste travaille sur les formes, où la compréhension du récit bascule du côté de la sensation, et comment celle-ci nous fait mieux appréhender la figure singulière de cette femme. La cinéaste a une idée brillante de mise en scène : elle fait jouer les anciens modèles de sa mère. Que tente-t-elle par ce biais ? Que recherche-t-elle ? « C’est du cinéma » : tenter d’expliquer cette notion à partir de cette scène.
Dans quelle mesure peut-on dire que Mariana Otero construit un portrait de sa mère ?
Le document
« Quand j’ai eu quatre ans et demi, ma mère a disparu. Notre famille nous a dit à ma sœur et à moi qu’elle était partie travailler à Paris. Un an et demi plus tard, notre grand-mère nous avouait qu’elle était morte d’une opération de l’appendicite. Par la suite durant notre enfance et notre jeunesse, notre père ne nous parla pas de notre mère, sauf pour nous répéter qu’elle avait été une peintre et une femme extraordinaires. Il avait enfermé ses tableaux dans un placard et rangé les photos dans un tiroir qu’il nous était interdit d’ouvrir. Si j’ai parfois désobéi, je n’ai jamais vraiment manifesté une grande curiosité pour celle qui avait été ma mère et dont je ne reconnaissais même pas le visage sur les photos. Quand notre père se décida enfin à nous parler de notre mère, ce fut pour nous révéler les circonstances réelles de son décès. Ce secret que mon père avait porté seul pendant 25 ans l’avait empêché de nous raconter sa vie et de nous montrer son œuvre. En rompant ce tabou, il nous rendait notre mère. Mais ces mensonges successifs avaient effacé de ma mémoire jusqu’au souvenir de sa disparition. J’ai éprouvé alors la nécessité de reconstruire cette histoire et de retrouver celle qui m’avait été doublement arrachée par la mort et par le secret. Elle était peintre, je suis cinéaste. Faute de souvenirs, ce sont ses tableaux qui peuvent avec le cinéma me conduire jusqu’à elle. »
 
Mariana Otero, dossier de presse du film.
Pour en savoir plus
Un entretien avec la cinéaste.
www.cinefeuille.org/

« Conversations familiales », Images documentaires, 3e et 4e trimestres 2003.

Le film Histoire d’un secret est disponible en DVD chez Blaq Out.

Nadia Meflah, formatrice en cinéma




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