CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Kiffe kiffe demain[1] a connu, dès sa parution, un succès inattendu : 15.000 exemplaires de ce premier roman ont été vendus en deux mois, chiffre que pourraient envier bien des romanciers dits « confirmés ». Quatre ans plus tard, les ventes, toutes éditions françaises confondues, ont dépassé les 400.000 exemplaires. Cette durée nous indique déjà que cet engouement n’est pas dû à un phénomène de mode passager mais bien plutôt à la qualité intrinsèque de ce roman.

2On peut dès lors se demander ce qui explique les raisons de ce succès. Est-ce l’universalité du thème : roman d’une adolescente pour des adolescents ? Est-ce, au contraire, l’ancrage de son héroïne, une adolescente de banlieue parisienne du début des années 2000, dans un cadre bien délimité ? Tout cela, bien sûr, porté par une tension romanesque, un style, en accord avec le vécu de cette héroïne et, tout d’abord, avec sa langue.

Un apparent monologue

3Ce roman a toutes les apparences d’un long monologue, celui de Doria, quinze ans, l’héroïne qui raconte sa vie dans une cité de Livry-Gargan, en banlieue nord de Paris. Elle y vit seule avec sa mère que son père a abandonnée pour retourner au Maroc épouser une femme plus jeune. Il espère qu’elle lui donnera le fils que la mère de Doria ne peut pas lui donner. Entre les séances chez la psychologue, les visites des assistantes sociales, les cours au lycée et les discussions avec les amis de la cité, le temps s’écoule, rythmé, comme pour beaucoup d’adolescents de son âge, par ses séries télévisées préférées [2] qui lui servent de référence pour vivre et rendre compte des événements quotidiens.

4Apparent monologue parce que Kiffe kiffe demain est d’abord un roman du « je ». Du premier au dernier chapitre c’est à travers les mots, les regards et les pensées de l’héroïne que nous pénétrons l’univers du roman. Mais ce « je » peut prendre des valeurs bien différentes, tantôt adhérant à l’héroïne, comme dans la première phrase du roman : « C’est lundi et comme tous les lundis, je suis allée chez Mme Burlaud » (p. 9), tantôt plus distancié : « J’avais l’impression d’avoir huit mois et qu’elle m’annonçait qu’elle allait… » (p. 69). Cette alternance, sous différentes formes – Je pense que, Je m’imagine, J’aimerais, Je dis que, etc. – tout au long du roman, introduit déjà une certaine variété de ton, mais elle ne constitue qu’un élément mineur de la stylistique de l’ensemble. Monologue, certes, mais qui prend en charge des voix bien différentes, aidé en cela par la structure même du roman.

5Il se présente, en effet, sous la forme d’une succession de quarante très courts chapitres, de deux à cinq pages, chacun d’entre eux correspondant à un ou deux épisodes du vécu quotidien de Doria. Ce découpage, à rapprocher des plans-séquences cinématographiques, donne son rythme à l’ouvrage et permet au lecteur de passer rapidement d’un épisode à l’autre. En ce sens ce roman se rapproche des séries télévisées dont l’héroïne est friande et, d’une façon plus générale, correspond à cette idée de « zapping », caractéristique des pratiques et des comportements adolescents relevés par F. de Singly [3].

6Ajoute encore à cette impression de « zapping » la présence majoritaire de phrases courtes construites parfois sans verbes ou à l’aide d’actualisateurs de prédicat comme « c’est », « il y a » ou « faut », « faut pas » caractéristiques de l’oral : « Et puis il y avait l’odeur. Il jouait le type compatissant mais c’était un mytho. Rien du tout. Il en avait rien à foutre de nous » (p. 18). Ce parti pris de concision peut aller jusqu’à l’ellipse totale qui laisse au lecteur le soin de reconstituer l’énoncé : « Ce sera Mohamed. Dix contre un » (p. 10).

7C’est donc dans ce cadre – monologue de l’héroïne qui tient du journal intime d’une adolescente et succession de séquences et de phrases courtes – que va s’inscrire la dynamique faite de langue/effets de style.
Ce qui frappe à la première lecture de Kiffe kiffe demain – et les critiques, à sa parution, ont été unanimes à le relever – c’est l’emploi important du vocabulaire issu de ce qu’il est convenu d’appeler après J.-P. Goudaillier (1997) le « français contemporain des cités ». Mais ce vocabulaire ne peut être isolé de l’ensemble dans lequel il prend corps.

Une grande maîtrise de la stylisation des traits d’oralité

8La suppression du premier terme de la négation, trait morphologique caractéristique de la langue parlée, est un procédé presque systématiquement employé dans les monologues/dialogues intérieurs de l’héroïne : « Et le problème c’est que ça se passe pas comme à Carrefour. Y-a-pas de service après-vente » (p. 10) ou « Elle commence que dans deux semaines » (p. 80). Un peu moins fréquemment dans les parties plus proprement descriptives : « Il a mis du rap et personne n’a dit un seul mot de tout le trajet » (p. 36). Réfection morphologique, encore sur le modèle de l’oral : le relatif « qui » devant une voyelle devient « qu’ » et « il y a » perd son premier élément comme dans : « Ça me rappelle que quand même, y a des gens qu’ont besoin de moi, et ça fait du bien » (p. 73).

9Mais les personnages de Faïza Guène ne se contentent pas de dire « J’sais pas », ils utilisent une très large gamme de traits d’oralité qui ajoutent encore à la vivacité du rythme. Parmi ceux-ci nous relèverons d’abord l’emploi récurrent de nombreux phatèmes, ces unités presque vides de signification précise mais qui établissent ou maintiennent le contact à l’autre et assurent une certaine continuité formelle dans l’échange. On les trouve le plus souvent en début d’énoncé, tels les fréquents « ouais », « enfin », « bon », « au fait », « alors », « remarque » ou « si ça se trouve » : « Alors après, avec maman on a filé voir Cheb Momo » (p. 52). « Ouais, son prédécesseur c’était un monsieur, un assistant de la mairie » (p. 17). « Enfin, je dis ça surtout par rapport au bulletin » (p. 45). « Remarque, si j’avais été nulle en CAP coiffure, je me serais inquiétée » (p. 173). « Si ça se trouve, j’aurai même pas besoin de lui parler » (p. 130).

10Mais ils peuvent également se situer à l’intérieur de la phrase et renforcer son caractère oralisé : « Il a tout de suite répondu, a eu un entretien, et voilà, il a été embauché » (p. 115).

11D’autres prennent une véritable valeur argumentative tels Bon, OK qui sont utilisés ensemble, le plus souvent pour prévenir une objection : « Bon, OK, elles les accompagnaient seulement pendant deux pauvres phrases du refrain […] » (p. 51).

12Parfois étayé par un autre élément, comme « quand même », ou « en tout cas », par exemple, qui accentue cette valeur argumentative : « Bon, OK, il en a pas de vie privée mais quand même ça se fait pas » (p. 47). « Bon, OK, j’ai été un peu sévère avec les vieux mais en tout cas, pas d’alcoolos » (p. 119).

13Certains de ces phatèmes peuvent prendre en outre une valeur conclusive, qu’ils se trouvent en toute fin de phrase comme : « Il est plus là maintenant. On a qu’à l’oublier c’est tout » (p. 35) ou intégrés à l’énoncé comme : « Plus tard, quand j’aurai plus de seins et que je serai un petit peu plus intelligente, enfin quand je serai une adulte quoi, j’adhérerai à une association pour aider les gens » (p. 126).

14Autre trait caractéristique de la langue parlée, fréquemment rencontré chez les adolescents : la reprise pronominale d’un élément lexical, procédé que l’on ne retrouve pas seulement en fonction sujet. Ainsi à côté de : « Youssef, lui, il peut pas s’échapper » (p. 93) ou « Mme Burlaud, elle est vieille, elle est moche et elle sent le parapoux » (p. 10) peut-on rencontrer, en reprise de l’objet ou du lieu : « L’épisode de l’atlas, je sais même pas pourquoi je lui ai raconté » (p. 72) et « Chaque année, la fête municipale de Livry-Gargan, tout le monde s’y prépare longtemps à l’avance » (p. 51).

15Le transfert de la classe des adjectifs à celle des adverbes est un trait plus caractéristique encore de la langue des jeunes des cités, trait que l’on relevait déjà dans les parlures argotiques [4] traditionnelles. On rencontre donc des adjectifs employés comme adverbes tels « grave », « direct », « bizarre » : « Le videur du paradis, il le laissera pas entrer. Il va le dégager direct » (p. 35) ou munis d’un suffixe, comme – os par exemple, qui en renforce le côté argotisant : « Même les vieux les plus coincés du wagon, je les voyais taper du pied discrétos » (p. 29). Trait d’oralité stylisé, également, que l’adresse au lecteur pris comme interlocuteur de l’échange verbal : « Vous avez vu, je fais comme les avocats des films américains […] » (p. 47). « Enfin, vous voyez ce que je veux dire quoi… » (p. 187) ou simplement pris à témoin : « Elle a cru quoi l’autre ? » (p. 140). « Comment je te l’ai déstabilisée l’assistante électronique là ! » (p. 141).
C’est donc dans cette écriture qui intègre la variété et la diversité des spécificités de l’oral que l’on peut, maintenant, envisager la place et la valeur du vocabulaire du « français contemporain des cités », de ces mots d’adolescents qui participent directement au ressort stylistique du roman.

Un vocabulaire d’ici et d’ailleurs

16Si le verlan est une composante lexicale importante de Kiffe kiffe demain, le vocabulaire de ce roman ne saurait être ramené à ce seul élément. On y retrouve toute la gamme de cette langue des cités : des créations récentes à côté d’unités déjà présentes dans l’argot traditionnel, des emprunts, des glissements de sens, des changements de forme, toute la variété des procédés habituellement relevés dans le vocabulaire du français contemporain des cités.

17Le verlan est certes présent dans le roman, mais l’auteur se contente d’utiliser les unités les plus courantes, celles qui sont, pour la plupart d’entre elles, passées dans la langue familière. C’est le cas de meuf pour « femme » : « Elle est perspicace comme meuf » (p. 11), de keuf pour « flic » : « S’il m’invite pas, je le balance aux keufs » (p. 165), de ouf pour « fou » : « Ouais, c’est un truc de ouf » (p. 122), de chelou pour « louche » : « En plus, en attendant, on se coltine une remplaçante qui est chelou » (p. 113) ou relou pour « lourd » : « C’est ça qu’est relou avec les psychologues, psychiatres, psychanalystes et tout ce qui commence par “ psy ”… » (p. 40). Il est à noter que, mis à part « chelou », toutes ces unités sont indexées dans le Petit Robert.

18Quand l’auteur utilise une unité moins courante, elle prend la précaution de la reformuler comme dans : « Du chinois. Du noiche » (p. 160).

19À la différence d’autres auteurs de sa génération, comme Rachid Djaïdani [5] par exemple, Faïza Guène ne se sert pas du verlan comme procédé, comme activité de production lexicale, mais utilise simplement les unités les plus fréquentes, celles qu’elle doit estimer comprises de la grande majorité des locuteurs.

20L’arabe dialectal constitue la source principale des emprunts relevés dans la langue des cités. Là encore on peut faire la différence entre les unités désormais courantes dans l’usage et celles qui relèvent plus particulièrement de l’entourage de l’héroïne Doria, fille d’émigrés marocains.

21Pour les premières on peut relever bled, hchouma, haâlouf, chétane, kiffer ou flouse, unités référencées dans le dictionnaire de J.-P. Goudaillier [6] : « Dans deux semaines le père de Youssef revient du bled […] » (p. 93). « […] et si maman fait ça, c’est la honte. La “ hchouma ” » (p. 109). « Elle m’a dit que le “ haâlouf ”, ça avait l’air bon quand même … » (p. 139). « Elle se souvient qu’on lui doit du flouse que dans les moments […] » (p. 25).

22Pour les autres, celles qui relèvent plus spécifiquement des usages familiaux de l’héroïne, on a pu relever beslama, négafas ou zit zitoun : « Aziz avait engagé deux “ négafas ”, ce sont des marieuses chargées de toute l’organisation de la fête » (p. 112). « Mais en vrai, ils étaient gras et sentaient la friture à cause du Zit Zitoun » (p. 157). « Il m’a pas dit au revoir, ni salut, ni beslama. Rien, walou » (p. 158). On notera dans ce dernier exemple la présence de « walou », unité issue de l’argot traditionnel (Colin, Mével, 1990) tout comme « bled » et « flouse », qui retrouvent dans la langue des cités comme une seconde jeunesse.

23Une utilisation indirecte de l’arabe est faite dans les répliques qu’elle attribue à sa mère ou à d’autres personnages arabophones comme elle, tel Aziz l’épicier : « Parfois il râle avec son accent de blédard : “ Oh là là ! Si vous prounez cridit sur cridit, on est toujours pas sourtis de la berge !! ” » (p. 77).

24Cette prononciation du français, passée au crible du système vocalique de l’arabe, était déjà une caractéristique d’un des principaux personnages du roman d’Azouz Begag : Le Gône du Chaâba et constituait, de ce fait, un élément important de la « décentration » linguistique, caractéristique de l’œuvre. Bouzid, le père du héros principal, algérien d’origine, mêlait souvent des mots de sa langue maternelle au français ainsi prononcé [7].
Moins fréquents que ne le laisseraient supposer les nombreuses attestations du Dictionnaire du français contemporain des cités[8], sont les mots d’origine tsigane. On rencontre seulement deux occurrences du même « chourave » : « Elle nous a expliqué qu’on venait de lui chourave son Opel Vectra qu’elle avait garée juste en bas de l’immeuble » (p. 143) et : « Exactement la même que celle que l’assistante sociale s’était fait chourave sur le parking en bas de chez moi » (p. 183). En revanche on peut relever pourrave que J.-P. Goudaillier [9] appelle « un faux mot tsigane, construit par suffixation en – ave de l’adjectif pourri » : « Moi, je suis pas une pourrave » (p. 165). Un peu plus nombreux et appartenant tous à la langue des cités, voire à la langue familière la plus courante, sont les emprunts à l’anglais tels l’adjectif cool, les noms deal et dealer ou encore shit ou joint : « Du moins le peu qu’il se rappelle, parce que le shit, ça te bouffe la mémoire » (p. 27). « En roulant un énième joint, il m’a dit : […] » (p. 28). « Maintenant, il vit du deal et peut pas mener une vie normale. La retraite et la secu spécial dealer, ça existe pas encore » (p. 87). « J’ai trouvé que c’était pas cool pour le mec […] » (p. 92).

Un vocabulaire d’hier et d’aujourd’hui

25Comme on l’a vu à propos de bled de flouse ou de walou, certaines unités existaient déjà en argot traditionnel. On retrouve ce phénomène de conservation, ou de résurgence, avec d’autres catégories d’unités, qu’elles aient, ou non, conservé leur signification première.

26Ainsi des mots comme tomber, au sens de « être condamné », daronne au sens de « mère », tirer au sens de « voler », balance au sens de « mouchard », blaze au sens de « nom » conservent-ils, ou retrouvent-ils, leur signification originelle : « Il est tombé. Il en a pris pour un an » (p. 87). « Al Pacino, je suis sûre que personne pouvait lui tirer son goûter » (p. 46). « Les daronnes de la cité, elles sont toutes à fond dedans » (p. 42).
Au contraire, d’autres unités se retrouvent investies d’une signification différente de celle qu’elles avaient en argot traditionnel, ou qu’elles ont dans la langue courante. C’est le cas de flamber qui ne veut plus dire « dépenser ostensiblement » mais plutôt « frimer, se vanter » comme dans : « […] pour flamber devant les potes du lycée, il la calcule plus parce qu’il a honte d’elle » (p. 146). De la même façon cramer n’est pas employé dans le sens de « brûler » mais dans celui de « dénoncer », dans : « Les buralistes c’est des types braves, pas des balances. Ils crament jamais les blases » (p. 163). « Tailler » a perdu son sens d’origine et veut souvent dire « médire, dénigrer » comme dans : « Mme Dubidule, elle a taillé la mine de Maman, son robinet, son thé à la menthe et pourtant elle s’en fichait » (p. 68) et « calculer quelqu’un » signifie « s’intéresser à » : « Oui, depuis que Nabil est revenu de Djerba, il me calcule plus » (p. 146). Comme nous l’avons dit précédemment, « grave » fait partie de ces unités passées de la classe des adjectifs à celle des adverbes, mais ce mot a pris en outre une signification bien différente : ainsi, « Je te kiffe grave » (p. 165) signifie « Je t’aime beaucoup ».

Surprendre sans dérouter

27On peut penser que Kiffe kiffe demain doit une partie de son succès auprès des adolescents à la complicité que l’auteur a su établir avec ces lecteurs à travers ce métissage linguistique qui mêle à la langue des jeunes des cités une grande pluralité de voix. Mais cette « écriture décentrée », pour reprendre la notion développée par M. Laronde [10], semble avoir porté bien au-delà de ce jeune public.

28Cela tient d’abord au fait que l’auteur a su parfaitement jouer de cette décentration pour surprendre son lecteur sans pour autant le dérouter. Les effets de style ainsi créés ne se font jamais au risque de la rupture du sens. Cette continuité de lecture est assurée d’abord par une parfaite maîtrise des mécanismes de reformulation au fil du texte. Cela peut se faire par la simple reprise/traduction : « Je veux pas de ça chez moi, y a le chétane dedans, c’est Satan ! » (p. 43) ou par l’intégration à une suite de termes équivalents : « […] c’est un toubab, enfin un blanc, un camembert, une aspirine quoi » (p. 131). Mais cela peut également se réaliser à travers l’emploi de marqueurs métalinguistiques comme « on appelle ça », « ça veut dire » ou « on dit » : « Le destin, c’est la misère parce que t’y peux rien.[…] Chez nous, on appelle ça le mektoub » (p. 19). « Faire sa tête de perf, ça veut dire faire une tête d’idiot, parce que les classes de perf (perfectionnement) à l’école primaire, c’étaient les classes des enfants les plus en retard. […] Alors on dit “ perf ” pour signaler à quelqu’un qu’il est un peu con quand même… » (p. 176).

Une langue du « je » et du « jeu »

29Langue du « je », nous l’avons dit en ouverture de cet article, mais d’un « je » qui résonne de différents registres, de différentes langues, de différents usages. Et cette polyphonie, caractéristique du genre romanesque considéré comme « un phénomène pluristylistique, plurilingual, plurivocal » [11] fait également une large place au jeu.

30Même si Kiffe kiffe demain raconte la vie d’une jeune ado et de sa mère qui peinent à joindre les deux bouts, qui sont souvent, selon les dires de l’héroïne, graves en galère de thunes, le ton n’est jamais larmoyant, ou misérabiliste. Au contraire. Quand, par exemple, Doria l’héroïne a ses premières règles, elle en rend compte sans emphase ni affectation, voire avec une pointe d’ironie en référence à ses habitudes de téléspectatrice : « Moi avant, je croyais que les règles, c’était bleu, comme dans la pub Always, celle où ils parlent de flux, de liquide et qui passe tout le temps quand on est à table » (p. 48). L’humour du roman tient aussi à la grande variété de tons, conséquence de l’hybridation des langues : « Le concept taxiphone, il est made in bled » (p. 171) ou : « […] dans quelques années on trouvera peut-être des Sidi Mohamed Market à New York ou Moscou… » (p. 78) ou du mélange des registres : « La seule qui m’a écrit un truc sympa, c’est Mme Lemoine, la prof de dessin, enfin pardon, d’arts plastiques » (p. 45) et du télescopage des images : « […] il m’a connue alors que j’étais “ pas plus haute qu’une barrette de shit ” » (p. 27).

31Mais il peut provenir également d’une inversion des habitudes verbales : « […] en buvant une bière qui porte comme nom une date du milieu du XVIIe siècle » (p. 128) quand la marque en question est connue sous le vocable monosyllabique « 16 » dans le français des cités [12].

32Et l’on retrouve cette tentation parodique, cette tentative de renversement des valeurs, tout au long du roman quand Doria passe le film de sa vie au crible de ses séries télé préférées et de leurs héros : « Je me voyais plutôt avec MacGyver. Un type qui peut te déboucher les chiottes avec une canette de Coca, réparer la télé avec un stylo Bic et te faire un brushing rien qu’avec son souffle » (p. 41). Dès lors, on peut également considérer l’humour, allié à une grande maîtrise des mécanismes verbaux de la décentration, comme l’un des fils conducteurs du roman, élément essentiel de sa tension stylistique. En ce sens, le titre Kiffe kiffe demain est un véritable condensé de toutes ces qualités. Forme hybride mêlant langue commune et parler des cités, il est également syncrétique, dans sa prononciation, de deux interprétations que l’on retrouve dans le roman : « Au moins, il se passe des choses dans sa vie. Alors que pour moi c’est kif-kif demain » (p. 76) par quoi l’héroïne signifie son ennui et son absence de perspective alors qu’en fin de roman, au contraire, elle nous fait part de son désir d’avenir : « Maintenant, kif-kif demain je l’écrirais différemment. Ça serait kiffe kiffe demain, du verbe kiffer. Waouh. C’est de moi » (p. 188). On peut également relever que ces deux formes issues de l’arabe, relèvent de deux époques différentes, à plus d’un siècle de distance : kif-kif à la fin du XIXe siècle, le verbe kiffer à la fin du XXe.

33On peut penser que ce titre à forte valeur d’accroche a également joué dans le succès remporté par ce roman. Mais il serait réducteur de vouloir lui faire la part trop belle. Il nous semble, au contraire que l’auteur, dès ce premier roman, a su installer une véritable complicité avec ses jeunes lecteurs tout en établissant, également, une réelle complicité, grâce à sa maîtrise des mécanismes stylistiques de la polyphonie, avec un public beaucoup plus large. Alors, roman d’une adolescente pour les adolescents, certes, mais dont l’écho se fait entendre bien au-delà d’un groupe, d’un territoire ou d’une génération.

Notes

  • [1]
    Guène F. (2004). Kiffe kiffe demain. Paris : Hachette, Littératures. Les pages en regard des citations font référence à l’édition Le livre de poche, 2006.
  • [2]
    J.-F. Hersent nous montre que pour les enfants et les adolescents « la télévision reste le média dominant » : pour plus de 75% des 15-17 ans c’est une activité pratiquée tous les jours ou presque en dehors du temps passé à l’école. Cf. Hersent, 2003, pp. 12-21.
  • [3]
    Singly (de), 1993, p. 105.
  • [4]
    Sourdot, 2002, pp. 25-39.
  • [5]
    Djaïdani R. (1999). Boumkoeur. Paris : Seuil.
    On y trouve, par exemple, avec la mention « phrase non décodée » : « Les keufs, ils ont pécho mon reupe pour le menra au stepo, en garde à uv » (p. 69).
  • [6]
    Goudaillier, 1997, p. 18.
  • [7]
    Sourdot, 1996, pp. 109-121.
  • [8]
    Goudaillier, 1997, p. 19.
  • [9]
    Ibid., p. 146.
  • [10]
    « L’écriture décentrée rendrait compte de développements à l’intérieur de l’hexagone d’une littérature marquée par des différences linguistiques et culturelles ancrées en partie dans l’origine étrangère des écrivains » (Laronde et alii, 1996, p. 7).
  • [11]
    Bakhtine, 1978, p. 87.
  • [12]
    Goudaillier, 1997, p. 41.
Français

Résumé

L’apparent monologue de ce roman d’une adolescente pour les adolescents cache, en fait, une véritable polyphonie et révèle, sous l’apparence d’un lexique bien souvent en marge, une grande maîtrise des mécanismes d’intégration stylistique. C’est sans doute ce qui explique son succès bien au-delà du seul public « ado ».

Mots-clés

  • langue des adolescents
  • oralité
  • stylisation
  • polyphonie
Español

Palabras de adolescentes y estilizacion : Kiffe Kiffe mañana por Faïza Guène

Resumen

El aparente monologo de esta novela, hecha por una adolescente y dirigida a los adolescentes, en realidad contiene una verdadera polifonía y revela, tras la apariencia de un léxico generalmente marginal, un dominio de los mecanismos de integración estilística. Es lo que sin duda explica su gran éxito, alcanzando a un público compuesto no sólo de adolescentes.

Palabras claves

  • lengua de los adolescentes
  • oralidad
  • stilización
  • polifonía

Bibliographie

  • Bakhtine M. (1978). Esthétique et théorie du roman. Paris : Gallimard.
  • Colin J.-P., Mével J.-P. (1990). Dictionnaire de l’argot. Paris : Larousse.
  • Goudaillier J.-P. (1997 Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités. Paris : Maisonneuve et Larose, 2001.
  • Hersent J.-F. (2003). Les pratiques culturelles adolescentes. BBF, 48/3 : 12-21.
  • Laronde M. et alii (1996). L’écriture décentrée. La langue de l’autre dans le roman contemporain. Paris : L’Harmattan.
  • Singly (de) F. (1993). Les jeunes et la lecture. In : Les dossiers Éducation et Formation, 24, Paris : Ministère de l’Éducation nationale et de la culture.
  • Sourdot M. (1996). Un héros recentré : Le gône du Chaâba d’Azouz Begag. In : M. Laronde et alii, L’écriture décentrée. La langue de l’autre dans le roman contemporain. Paris : l’Harmattan, pp. 109-121.
  • En ligneSourdot M. (2002). L’argotologie : entre forme et fonction. La Linguistique, 38 : 25-39.
Marc Sourdot
Université Paris - Descartes
Département des Sciences du Langage
Faculté des Sciences Humaines et Sociales - Sorbonne
45, rue des Saints-Pères
75006 Paris, France
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2010
https://doi.org/10.3917/ado.070.0895
Pour citer cet article
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