Faïza Guène, plume du bitume

Son premier livre, « Kiffe kiffe demain », s'est vendu à plus de 350 000 exemplaires dans le monde. Cette beurette de 21 ans publie aujourd'hui son deuxième ouvrage sur les mésaventures d'une immigrée d'Ivry. Succès annoncé dans les cités.

QUAND

elle n'est pas « en promo » à Rio ou Edimbourg, l'écrivain Faïza Guène, 21 ans, fait de beaux

rêves dans une HLM de la cité des Courtillières à Pantin (Seine-Saint-Denis). C'est là, dans

le F 3 de ses parents, que la beurette à la bouille ovale s'est épanouie. C'est là qu'elle s'endort,

dans le salon, sur le canapé aux broderies orientales. Elle n'a jamais eu de chambre rien que

pour elle, elle ne cherche pas, pour l'instant, à en avoir une ailleurs. Le succès en 2004 de

son premier roman, « Kiffe kiffe demain » - écoulé en France à 220 000 exemplaires et traduit

dans plus d'une vingtaine de pays -, ainsi que celui, annoncé, de son second opus « Du rêve

pour les oufs » qui sort aujourd'hui n'ont en rien changé ses habitudes.

« Je n'ai pas envie

de partir maintenant. Si le départ, ça signifie la réussite, ça laisse entendre que rester,

c'est l'échec. Et ça, ça ne me plaît pas », lance Victoire (traduction de son prénom arabe),

hier midi, assise à une table du café Internet de la maison de quartier. De l'argent récompensant

sa prose, elle n'y a pas touché. Ou si peu. Elle n'a pas acheté de décapotable - « de toute

façon, j'ai pas le permis » -, pas réservé de vacances sous les cocotiers... Elle se souvient

juste avoir payé, dans l'urgence, un billet d'avion pour l'Algérie à sa tendre maman. « La thune,

ça ne me fait pas fantasmer », martèle-t-elle, enchaînant avec sa fin de phrase préférée : «

Tu vois ce que je veux dire. »

« Elle n'a pas pris la grosse tête, elle est vachement bien »,

applaudit Sydney, le régisseur des lieux qui l'a connue « toute gamine ». « Mademoiselle Faïza

», comme l'appelle la standardiste, ou « la Sagan des cités », comme l'a baptisée un journaliste,

formule vendeuse reprise par l'éditeur, a du mal à porter la casquette d'« écrivain professionnel

». « L'écriture, c'est pas un travail, c'est du pur plaisir », confie celle qui n'a « jamais

rêvé de gloire ». « Le manque d'ambition, c'est un truc de cités. Les jeunes sont dans la dévalorisation

permanente », pense-t-elle. Quand elle a décroché son bac à 17 ans, des proches ont tenté de

l'orienter vers Sciences-po. « Mais je me suis dit que ce n'était pas pour moi. » Elle a préféré

le DUT de carrières sociales qu'elle a abandonné au bout de six mois, non sans avoir pris le

temps d'écrire, pendant les cours, quelques chapitres de son premier ouvrage.

« Les

élèves m'appellent

Madame »

La plume née dans le bitume a toujours été douée pour l'écriture.

En primaire, elle est première en orthographe et très bonne en rédaction. Contre des bonbecs,

ses copines du CE 1 deviennent les héroïnes de ses petites histoires. A la préadolescence, la

rêveuse fréquente l'association les Engraineurs et ses ateliers d'écriture de scénario, pilotée

par Boris Seguin, prof de français au collège voisin. C'est lui qui soumettra à sa soeur, directrice

d'édition chez Hachette Littératures, les premières pages de « Kiffe kiffe demain ». Banco !

« C'est pas du piston. Il lui a montré sans me demander mon avis », précise Faïza. Comme ceux

de Molière ou Baudelaire, son best-seller est entré dans les collèges et lycées. « C'est chelou

(louche, bizarre)

quand je vais, en classe, parler du bouquin et que les élèves m'appellent

Madame

», s'étonne la brune. Pour les ados des Courtillières, c'est une ambassadrice, une nouvelle

voix, un exemple. « Pour eux, lire un bouquin, c'est déjà un truc de ouf. Alors en écrire, ça

les fascine ! », sourit la demoiselle au bandana orange « fashion » assorti à des bottes en

cuir et à talons.

Elle dédie « Du rêve pour les oufs » et, plus généralement, son succès à ses

parents, immigrés d'Algérie. A Abdelhamid, son père, mineur-maçon-ouvrier du BTP à la retraite.

A Khadra, sa mère (au foyer) dont elle est « super proche ». Un papa et une maman « vigilants

» qui ont fièrement encadré au mur les diplômes du baccalauréat et du BEPC de leur progéniture.

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