Enquête

Spiegel Online, le média le plus influent d'Allemagne

Un ton volontiers mordant, un sens certain de l'ironie - plusieurs ministres en ont fait les frais -, des articles fouillés... Spiegel Online peut se flatter d'être le site d'information le plus consulté d'Allemagne, et, mieux encore, d'imprimer son rythme sur la scène médiatique du pays. En ces temps de campagne électorale, ses pages sont plus scrutées que jamais. Reportage.
Publié le 25 sept. 2009 à 1:01Mis à jour le 6 août 2019 à 0:00

A l'énoncé de son nom, « Spiegel Online », on pourrait croire qu'il s'agit du site Web de l'hebdomadaire « Der Spiegel ». C'est beaucoup plus quecela. « SPON » est le premier site d'information allemand, le plus influent aussi, un des rares à pouvoir se targuer de modeler une partie de l'agenda médiatique.

Avec 5,8 millions de visiteurs uniques par mois, il arrive devant Bild.de, le site du quotidien populaire le plus lu d'Europe, qui attire « seulement » 5,5 millions de visiteurs mensuels. Surtout, SPON surclasse le site du magazine « Focus » (4 millions) et ceux des deux quotidiens nationaux de référence, la « Süddeutsche » (3 millions) et la « Frankfurter Allgemeine » (2 millions).

Il n'est pas très difficile de trouver des lecteurs assidus. A peine avez-vous demandé à Jürgen Trittin, ancien ministre de l'Environnement de Schröder et cotête de liste des Verts cette année, ce qu'il en pense, qu'il palpe la poche de sa veste, où veille son téléphone portable : il est abonné au service mobile.

SPON est aussi un outil de travail important pour les professionnels de la communication. Pour Agnès von der Mühll, conseillère de presse à l'ambassade de France à Berlin, « c'est l'un des sites les plus actualisés, le premier que je consulte le matin. Si une information importante est tombée, on est quasiment sûr qu'elle sera en une ».Le site permet en outre à de nombreux Allemands de l'étranger de rester en contact avec le pays. Kerstin Jorna, chef de cabinet du commissaire européen Jacques Barrot, fait aussi confiance à SPON, « notamment chaque fois que je dois m'informer rapidement sur une situation particulière en Allemagne ».

Une rédaction étoffée
Spiegel Online est également très lu par les autres journalistes. Selon Robin Meyer-Lucht, directeur du Berlin Institute, un centre de recherche sur les médias, « pour beaucoup de rédactions, Spiegel Online est devenu un medium central qui structure l'agenda, en parallèle des grandes agences de presse ».On entend aussi, deci delà, des critiques. Marco Fritz, basé à Bruxelles, déplore « une langue parfois prétentieuse, une tendance à monter en épingle des non-événements ».Un avocat français installé à Berlin se dit « énervé par la pensée unique Spiegel Online. Je trouve important d'avoir d'autres points de vue ».Des réserves qui n'ont pas suffi, toutefois, à les faire renoncer à SPON. « Il est bon, aussi, de savoir ce que vos contacts lisent »,concède l'avocat.

Pour comprendre pareils succès et influence, une visite s'impose. L'essentiel de l'équipe travaille à Hambourg, dans un bâtiment de six étages, en face du siège du magazine, de l'autre côté de la rue Willy-Brandt. En plein quartier historique de la presse, à un jet de pierre d'un autre prestigieux hebdomadaire : « Die Zeit ». Au sixième étage, où se trouve le bureau du rédacteur en chef, Rüdiger Ditz, tournent sur trois écrans les sites du « Washington Post », de « Wired », du « Times », de « msnbc »... Sur le mur opposé, une photo grand format de Rudolf Augstein, fondateur du « Spiegel », consacré en 2000 « meilleur journaliste du siècle » par « Medium Magazin ». Voilà pour les références, en termes de qualité de l'information.

Un rapide coup d'oeil suffit à mesurer l'une des principales forces de la rédaction Web : son effectif. Au total, une centaine de journalistes qui travaillent exclusivement pour SPON, de 6 heures du matin à minuit. Des correspondants à Washington, New York, Londres, Moscou, Islamabad, Beyrouth. Les rédacteurs ont autour de la trentaine, les chefs de service autour de trente-cinq ans. Björn Hengst, qui couvre la gauche radicale au sein du service politique, évoque avec satisfaction une « hiérarchie plate ».Patricia Dreyer, qui dirige la rubrique Panorama, une des plus lues (sujets de société, divertissement), vante, elle, « la rédaction la plus coopérative et ouverte dans laquelle [elle ait] travaillé ». « Bien sûr,ajoute-t-elle , il y a parfois débat sur des questions de fond ou pour savoir à qui revient tel ou tel sujet, mais pas de vraies rivalités. »On sent aussi une certaine fierté de contribuer au site favori de millions d'Allemands. « Parce qu'il a cette réputation, SPON est évidemment un employeur très attrayant pour les meilleurs jeunes journalistes »,relève Robin Meyer-Lucht.

« Un rôle de contre-pouvoir »
De fait, les articles sont fouillés. La part des dépêches d'agence dans le volume quotidien des quelque 130 articles mis en ligne est plus faible qu'ailleurs. Et les lecteurs ne s'y trompent pas. Patricia Dreyer, chiffres en main, est formelle : « un papier sur lequel l'auteur a travaillé personnellement est toujours plus lu qu'une synthèse de sources extérieures ».

Et puis il y a aussi un ton « Spiegel on line ». Le site en reste rarement aux faits, il éditorialise beaucoup les nouvelles, donne un sens, excelle dans l'art de l'ironie. Frank-Walter Steinmeier, le candidat social-démocrate à la chancellerie, en a fait l'expérience. Après une émission de télévision plutôt soporifique à laquelle il a participé avec son épouse, Spiegel Online les a estampillés « anti-Obamas ». Dans le camp adverse, le ministre de la Défense, Franz Josef Jung, en difficulté après la frappe aérienne du 4 septembre en Afghanistan, est devenu « ministre de l'autodéfense ».

« C'est à dessein que Spiegel Online ne distingue pas entre faits et commentaires.explique Rüdiger Ditz. Nous essayons de donner une interprétation des événements pour inciter nos lecteurs à se faire leur propre opinion. Mais cela ne veut pas dire que nous donnerons une recommandation de vote pour le 27 septembre. Nous sommes neutres. »Une neutralité que confirme Henrik Enderlein, recteur adjoint de la Hertie School of Governance, le Sciences po berlinois : « Spiegel Online joue le même rôle que le magazine papier, à savoir celui de contre-pouvoir, critique à l'égard du gouvernement en place. »

Des interférences ? « Nous tenons les politiques à une distance professionnelle. Et, vous savez, j'ai l'impression que beaucoup de personnalités politiques de premier plan n'ont pas encore pris la mesure de l'influence éditoriale de Spiegel Online »,explique, comme navré, Rüdiger Ditz. Pression économique, en ces temps difficiles pour les médias ? « Il arrive qu'on me fasse savoir qu'un annonceur est mécontent. Mais la frontière avec la régie est très stricte. Quand elle me propose de nouvelles formes de publicité, c'est toujours la rédaction en chef qui a le dernier mot ».La rédaction Web, il est vrai, n'est pas aux abois. Elle est bénéficiaire depuis 2005, bien que l'offre soit entièrement gratuite, y compris l'accès aux archives complètes du magazine. Le résultat de l'exercice 2008 est ressorti en baisse très sensible par rapport à 2007, mais 2009 s'annonce un peu mieux : « En temps de crise, les annonceurs se reportent sur les leaders .»

Les rapports avec le magazine, qui a craint au début de l'aventure une cannibalisation, ont beaucoup évolué. « Même après l'éclatement de la bulle Internet, SPON a toujours eu la possibilité d'investir, contrairement à nos concurrents,se félicite le rédacteur en chef. Le succès venant, les collègues du magazine ont montré de l'intérêt. »Un des deux rédacteurs en chef actuels du magazine a dirigé SPON de 2000 à 2008, ce qui facilite évidemment le dialogue. Tout comme les échanges à la cantine du magazine, connue comme un des meilleurs restaurants d'entreprise d'Allemagne.

Le journalisme du futur
Et l'avenir ? Un des projets les plus excitants concerne la version anglophone. « Spiegel International » a pour mission de « proposer une offre globale qui illustre la qualité du journalisme du "Spiegel" et un angle alternatif à la couverture anglo-saxonne de l'actualité »,explique Daryl Lindsey, l'Américain volubile qui dirige le projet depuis son origine, en 2004. L'équipe de cinq personnes, installée à Berlin, fournit une cinquantaine de papiers par semaine, en insistant sur les nouvelles allemandes, européennes, le transatlantique et les grands dossiers internationaux. Le service perd encore de l'argent, malgré ses 1,2 million de visiteurs uniques par mois, mais croît, bâtit sa réputation et compte 30.000 abonnés à sa lettre. « Klein aber fein (petit mais excellent),insiste Daryl Lindsey : un cercle de lecteurs haut de gamme, notamment dans les grandes institutions internationales. »Beaucoup d'anglophones qui vivent en Allemagne apprécient aussi ce regard décalé. Mark Belcher, un traducteur britannique résidant à Berlin, goûte « les éclairages sur l'histoire allemande ».De nouveaux fans sont recherchés via des partenariats avec le danois « Politiken » et le néerlandais « NRC Handelsblad », prémices d'un réseau européen.

Plus largement, Rüdiger Ditz est visiblement très excité à l'idée d'inventer le journalisme du futur. « Notre branche se développe à toute vitesse. Nous nous posons constamment la question de ce que nous publierons, et comment, dans deux ans. Par exemple : à quoi doit ressembler un reportage en ligne qui utilise intelligemment toutes les possibilités d'Internet ? Si on compare avec l'invention de l'imprimerie il y a six cents ans, nous sommes aujourd'hui juste après Gutenberg. »

KARL DE MEYER À HAMBOURG ET BERLIN

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