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Docteur Douste et Mister Blazy

Ne vous fiez pas à son air d'enfant de choeur égaré en politique. Son sens médiatique est grand et sa détermination à la mesure de son appétit de pouvoir

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De rebelle, il n'a que la mèche. D'innocent, que le visage. Philippe Douste-Blazy a longtemps joué de son physique de jeune premier. Sous des allures de gendre idéal, sainte-nitouche en politique, il s'est faufilé dans les arcanes du pouvoir. En juin 1998, il obtenait la présidence du groupe UDF à l'Assemblée nationale, cinq ans seulement après avoir découvert la députation. C'était la deuxième fois qu'il faisait le coup: en 1993, il était devenu ministre quatre ans après avoir remporté son premier mandat électoral, la mairie de Lourdes (Hautes-Pyrénées). Chez d'autres, pareille ascension serait passée pour une ambition forcenée. Chez lui, elle fut mise sur le compte d'une série d'opportunités. Un type gentil, ce Douste-Blazy. Peu consistant, certes, pas forcément crédible, en aucun cas méchant. La réalité est autre: il y a eu erreur sur la personne. 

Le vrai Douste-Blazy est - plus que beaucoup d'autres - habité par une banale obsession: jouer dans la cour des grands. Le vendredi 13 novembre 1998 est son jour de chance: il reçoit les résultats d'un sondage Louis Harris, qui fait de lui la troisième personnalité de droite la plus populaire. Après Jacques Chirac et Philippe Séguin, mais devant tous les autres, Alain Madelin, Nicolas Sarkozy et, surtout, François Bayrou. Immédiatement, la France entière est invitée par téléphone à partager la bonne nouvelle: députés de son groupe, membres d'autres partis de l'opposition, journalistes... Il faut être loin et sourd pour passer à côté de l'information. Personne pourtant ne parvient à y croire. Lui, l'individu sans relief, l'amoureux des paillettes, serait en passe de devenir une personnalité de premier plan? Les années 80 avaient vu naître François Léotard, chouchou des médias broyé ensuite par les affaires. Les années 2000 révéleront-elles Philippe Douste-Blazy, homme politique d'opinion plutôt que de débat? 

Au lendemain de la dissolution, il se laisse aller devant un collaborateur: «On me prend pour un benêt, on dit que je manque de fond. Je vais leur montrer, à tous, ce dont je suis capable.» Plus jamais il ne veut entendre cette boutade, lard ou cochon, du RPR François Fillon, lançant en pleine campagne présidentielle de 1995: «Il m'est arrivé la pire chose de ma vie, on vient de me prendre pour Douste-Blazy.» C'est que monsieur a ses entrées à l'Elysée. Parfois il s'en vante, parfois il s'en défend. Un ancien ministre chiraquien remarque: «Douste est totalement manipulé par Chirac, qui, sans l'aimer particulièrement, a décrété que le centriste, ce serait lui et pas Bayrou.» Cela tombe bien, Douste pense la même chose. 

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Place à la révolte
Hier, il se voyait dans la peau du vice-président américain Al Gore, en n° 2 d'un autre centriste, François Bayrou, appelé aux plus hautes fonctions. Il péchait par modestie. Place désormais à la révolte. «Bayrou fait de la politique politicienne, il ne s'intéresse plus au fond, confie Douste à un proche pendant l'été 1997. Il est ringard, je vais le tuer. J'ai une surface médiatique telle qu'il ne pourra pas me résister.» «C'est en avril 1997, au moment de la dissolution, qu'il a cessé d'être le petit frère de Bayrou», précise un collaborateur de Douste au ministère de la Culture. L'ancien ministre de l'Education, qui a attendu août 1998, quand le maire de Lourdes fut à deux doigts de se présenter contre lui à la présidence de l'UDF, pour mesurer l'étendue de cette ambition, se contente de rappeler: «C'est moi qui l'ai fait.» A l'aube du IIIe millénaire, l'affrontement entre les deux hommes peut paraître microscopique. Il a pourtant pris des proportions dévastatrices. «Vous voulez connaître les amis de Philippe? Voyez les ennemis de François. Savoir ce que pense Philippe? Ecoutez ce que dit François et envisagez le contraire», résume un dirigeant de la nouvelle UDF. «Peut-être a-t-il peur de moi», se demande sérieusement Douste. «Après ce qui vient de se passer entre eux, François le tuera à la première occasion», pronostique un élu UDF. Bayrou a su, pour l'heure, garder une longueur d'avance. Il a surtout appris à se méfier de son n° 2. Lequel s'est trouvé dans le même temps un nouvel ami. «Nicolas» par-ci, «Nicolas» par-là, il ne jure plus que par lui. Sarkozy est à tel point son modèle que Douste rêve de devenir un jour, comme lui, ministre du Budget. 

En cette période de vaches maigres à droite, il doit se contenter de présider le groupe UDF à l'Assemblée. Il y a néanmoins vite pris ses aises et parcourt les fédérations de son parti. «Mitterrand et Chirac l'ont fait hier, aujourd'hui c'est Sarkozy et moi.» En visite en Moselle, il dépose avec solennité une gerbe tricolore à son nom sur la stèle de Robert Schuman, suggérant - en vain - aux télévisions d'utiliser cette image pour leur reportage. Il va à la rencontre des militants, sollicite leur nom et leur adresse - «pour que nous puissions travailler ensemble, nous écrire, échanger» - lance l'idée de réunions au téléphone qu'il tiendrait de son bureau de l'Assemblée. Son discours, bien rodé, tient en deux parties: sa vie, son oeuvre. Et, en quelques mots, son «projet de société». Ministre de la Santé, il a proposé un carnet de santé obligatoire: «Il fallait du courage et tout le monde a eu peur.» Il est aussi maire de Lourdes, et voici qu'il écrit des livres. Opération séduction: «Je suis venu pour que nous nous connaissions, c'est un début. Je reviendrai.» 

Dire que les députés UDF, dans toute leur naïveté, l'ont propulsé à leur tête en juin 1998, persuadés que lui, au moins, ne leur ferait jamais d'ombre! Ils découvrent un «renard», comme le définit l'un d'eux, qui aspire à une chose: être enfin reconnu à sa juste valeur. Dans le milieu professionnel dont il est issu, celui de la médecine, il sortit rapidement du lot. Déjà, son père, qui garda longtemps une grande influence sur lui, avait été un ponte de la profession. Lui-même se distingue très tôt en rédigeant une thèse de sciences sur le cholestérol. A son retour d'un long voyage aux Etats-Unis, il compte un temps d'avance sur sa génération. Il n'a pas 30 ans et une alternative se présente à lui: soit il se lance dans la recherche fondamentale - «J'abandonnais tous les honneurs» - soit il entame une carrière «classique» - rythmée par des colloques et des déplacements tous identiques. Aucune de ces deux perspectives ne lui convient. «La règle du jeu, dit-il, c'est de monter et de faire des choses.» Dans cet ordre. Va pour la politique. 

En partant à la conquête de Lourdes, il a flairé le bon coup. Une ville de 16 500 habitants dont 10 000 électeurs, certes, mais qui héberge jusqu'à 5 millions de pèlerins par an. La tranquillité pendant l'année, la renommée pendant la saison. «Quand vous êtes au Japon, jubile-t-il, c'est la ville française la plus connue après Paris.» Si dame Soubirous veille sur Douste, que peut-il lui arriver? En 1989, lors des municipales, les Lourdais lui ont donné le bon Dieu sans confession. Un véritable coup de foudre. La ville l'avait vu naître le 1er janvier 1953, mais il n'y était quasi pas retourné depuis son enfance. Ses habitants avaient massivement voté pour la droite lors de l'élection présidentielle de 1988, mais se satisfaisaient jusque-là d'un maire radical-socialiste cassoulet, François Abadie. Cet ancien secrétaire d'Etat au Tourisme du gouvernement Mauroy tient la ville depuis près de trente ans: il y a donc une carte à jouer pour quelques jeunes, pas forcément très politisés. A leur tête, un dissident RPR, Joël Jarroux, qui a déjà fait ses preuves lors de deux cantonales contre Abadie. Il décède subitement d'une crise cardiaque. «Douste est arrivé une semaine après, se souvient Jean-Pierre Artiganave, aujourd'hui premier adjoint. Je ne l'avais jamais vu. Il m'a téléphoné pour que nous nous rencontrions. Notre groupe était déboussolé, on a estimé que c'était une divine surprise. Il s'est imposé par ses talents de séducteur.» 

A l'ombre du grand-père
Le jeune Douste a d'autres cartes en main, dont il use avec maestria. Si son nom est peu connu des Lourdais, celui de son grand-père, Antoine Béguère, ouvre bien des portes. A commencer par celles du stade de l'équipe de rugby locale, baptisé en sa mémoire. Ou celles d'un quartier entier, qu'il a construit pour loger ses employés. Béguère ne fut pas seulement un puissant industriel, il régna sur la ville pendant sept ans, comme sénateur maire. Le petit-fils sait le rappeler aux vieilles générations. Aux plus jeunes il destine alors son autre joker: une campagne d'affichage 4 par 3 montre le jeune impétrant de 36 ans au côté de la principale star locale, le pilier de légende Jean-Pierre Garuet, avec le maillot de son club de rugby sur les épaules. Dans la ville voisine, Pau, le jeune François Bayrou mène campagne, lui, avec le soutien d'un autre pilier, Robert Paparemborde. 

Douste transforme l'essai à la surprise générale: il est élu dès le premier tour avec près de 54% des voix. Commencent alors pour lui six années de pur bonheur électoral. Dans la foulée de sa victoire municipale, il permet à Simone Veil, aux européennes de juin 1989, de réussir à Lourdes son meilleur score (47%, pour une moyenne nationale de 8,4%). Régionales, législatives, cantonales: Douste-Blazy franchit les obstacles des urnes avec la facilité des débutants surdoués. 

Il se dit alors qu'il serait absurde de ne pas viser plus haut. Il supplie les dirigeants centristes de l'époque de le faire entrer au gouvernement. Edouard Balladur cherche un ministre délégué à la Santé pour seconder Simone Veil, qui prend la tête d'un imposant secteur des Affaires sociales. Très vite, elle trouve son «lieutenant» quelque peu bavard. L'ancien cardiologue maîtrise bien ses dossiers: les associations de lutte contre le sida l'apprécient, il encourage le dépistage du cancer du sein, favorise le vaccin contre l'hépatite B. Il effectue aussi au Rwanda une mission humanitaire qui ne passe pas inaperçue. «Dans certains domaines, comme les soins en milieu carcéral ou le sida, il a fait preuve d'une vraie volonté, allant jusqu'à s'opposer, lui le petit bleu, au Sénat», commente un ancien conseiller du ministère. 

En 1995, il rebondit avec succès en se faisant nommer ministre de la Culture du gouvernement Juppé. Il se montre à la pointe du combat contre l'extrême droite, particulièrement vigilant à l'égard des villes conquises par les amis de Jean-Marie Le Pen. Il avoue d'ailleurs que cet activisme a déverrouillé les milieux artistiques, peu amènes à l'égard des ministres de droite. «Tout a vraiment commencé avec l'affaire de la bibliothèque d'Orange», précise l'un de ses proches d'alors. «A la Santé, son bilan se résume en une phrase: je suis contre le sida. A la Culture, il jouera les stars», pointe méchamment un ancien ministre centriste. Pas si sûr. On le croit mondain. Certes, recevoir un appel de Barbara après une émission sur le Front national le flatte; évidemment, entendre Fabrice Luchini déclamer du Céline dans son bureau ou croiser Gérard Depardieu venu vérifier l'état des caves du ministère n'est pas offert à beaucoup de membres du gouvernement. Mais, dans le même temps, il accueille des militants de son parti visitant Paris avec leur député, distribue des invitations pour la Fête de la musique. «Et il fait du terrain, ce qui était nouveau pour lui», ajoute un membre de son cabinet de la Rue de Valois. Méthodiquement. 

Car il y a une méthode Douste-Blazy. Il ne rechigne pas aux vieilles ficelles. Un responsable local qu'il ne connaissait pas avant d'arriver sur place devient immédiatement son «ami» et en rosit de plaisir. Lors d'un apéritif, il distribue des flûtes de champagne à chaque femme présente, alors que tant d'hommes politiques attendraient de se faire servir. Son sens du contact semble inné. En province, à peine est-il monté dans un bus qu'il salue chaleureusement le chauffeur, puis s'empresse auprès d'une mère de famille et de son bébé. «C'est le gendre parfait, l'amant idéal, le copain rêvé, s'enflamme l'une de ses fans. Quand une dame se plaint de payer trop d'impôts, il lui explique que c'est pour construire des hôpitaux pour les enfants. Elle pleure, elle est satisfaite et, en plus, ce n'est pas faux.» 

Les élus ne sont pas moins bien traités. Il multiplie les réunions, les petits déjeuners, les groupes de travail et surtout les attentions. «Il feint une naïveté sympathique tandis que Bayrou apparaît d'emblée comme mégalo», note un député UDF. Lors d'une émission de radio de Valéry Giscard d'Estaing, il est le seul homme politique à se glisser parmi les invités pour saluer l'ancien président. Dès que l'un de ses acolytes a un pépin de santé, il est aux petits soins. «Vous avez mal à la tête depuis moins de vingt minutes que déjà il vous téléphone pour vous conseiller... de prendre de l'aspirine», raconte un ancien ministre. Il ne lésine jamais sur les gestes amicaux. «Dans les couloirs de l'Assemblée, quand on voit une main tendue vers l'avant, on sait que Douste-Blazy suit!» sourit un député. 

Une redoutable machine électorale
La campagne pour la présidence du groupe UDF à l'Assemblée nationale, en juin 1998, fut un modèle du genre. Pas un député qui ne reçût un coup de fil. Le maire d'Antibes, Jean Leonetti, proche de François Bayrou et peu enclin à favoriser la victoire de Douste, y eut droit: «Je suis dans le coin, je peux te rencontrer dans l'après-midi?» lui demande le candidat en campagne. «Je n'ai pas beaucoup de temps, tu sais», prévient le député des Alpes-Maritimes. «Ce n'est pas grave, je passe te voir une heure.» En réalité, Douste-Blazy se trouve alors dans sa mairie de Lourdes. Pour séduire un parlementaire qui ne lui apportera a priori pas son suffrage, il fait dans la journée l'aller et retour en voiture des Hautes-Pyrénées à la Côte d'Azur. François Bayrou, qui ne crut pas un instant aux chances de Douste pour la présidence du groupe, avait pourtant averti ses amis: «Vous verrez, c'est une machine électorale redoutable, il va téléphoner nuit et jour à la Terre entière.» 

Depuis qu'il préside l'assemblée des 70 députés UDF, Douste cajole chacun, ne manque pas une occasion de faire passer des petits mots de félicitations aux parlementaires pour leur comportement en séance - même quand ils ont brillé... par leur absence. Il n'a pas encore, toutefois, de groupe resserré, prêt à tout pour servir son ambition. La «bande à Douste» n'existe pas. «Il a bien observé Chirac, constate un ami du chef de l'Etat. Evidemment, il n'est pas de sa trempe, mais il a comme lui ce mélange d'attentions sincères et de calculs bien compris.» Un parlementaire, médecin lui aussi, livre une clef du personnage: «Les docteurs attirent la moitié de leurs patients en faisant bonne impression, la compétence ne vient qu'après.» 

Les mauvaises langues centristes susurrent qu'en l'occurrence elle tarde vraiment. Plusieurs anciens ministres le lui ont dit avec plus ou moins de formes: «Tu as besoin de prendre de la pesanteur, de connaître mieux les sujets, après on verra.» Un ancien collaborateur ajoute: «Son corpus idéologique reste faible par rapport à son ambition.» Apprendre le métier. A Lourdes, les premières critiques fusent à l'occasion des législatives de 1997. Pendant la campagne, il est victime d'un coup de poignard porté par un déséquilibré et s'en sort de justesse. Dans un contexte national très défavorable à la droite, il perd près de 7 points dans sa circonscription, pour ne l'emporter qu'au second tour, avec moins de 53% des voix. Sa gestion est contestée. L'endettement de la ville a doublé durant son premier mandat, atteignant 241 millions de francs en 1996, soit près de 15 000 francs par habitant, pour 7 000 en 1989. Un seuil nettement supérieur à celui des communes de même importance, environ 8 000 francs par habitant. Cette dérive est épinglée en 1996 dans un rapport de la chambre régionale des comptes, portant sur la mandature 1989-1995. José Marthe, deuxième adjoint chargé des travaux et chef de file du RPR, met ces errements sur le compte des erreurs de jeunesse du maire: «Depuis, Douste a su déléguer pour rétablir les équilibres fondamentaux.» Traduction: il n'est jamais là. Sauf le week-end, quand il reçoit les Lourdais, tout le samedi, au cours de longues permanences, et se charge des inaugurations. «Cela lui permet d'alimenter les journaux locaux pour la semaine», persifle Jean Vergès, chef de l'opposition. «C'est le maire du dimanche», lâche un autre de ses adversaires. Douste, absent en commission, ne préside aucun bureau. En revanche, il ne rate pas un conseil municipal, qui se déroule en public. Et il excelle à faire le «toque-manette», c'est-à-dire à serrer les mains. 

Avoir la paix sur le plan local est, plus qu'une sinécure, la garantie d'une bonne gestion de sa carrière nationale. «Le maire ne contrarie personne, il n'affronte jamais», observe Christian Agius, unique élu Vert au conseil municipal. Pour préserver sa popularité, il a eu tendance à dire oui à tout, ne freinant que les dossiers qui prenaient une tournure polémique. «Il recule dès lors que cela peut nuire à sa tranquillité. Il appelle cela écouter les gens», regrette un proche. 

L'opposition dénonce aussi son côté diva. Dans la ligne de mire, les frais alloués au cabinet du maire. «Vu sa taille, la ville n'a pas besoin d'un cabinet», s'insurge Agius, qui dénonce le coût du staff de Douste: «Il revient cher à la collectivité avec son cabinet et son chauffeur. De plus, nous en sommes à la quatrième voiture de fonction - une R 25 et trois Safrane. Avec les assurances, cela atteint 36 000 francs par an.» Monsieur le Maire a appris à voir large. Un jour, il se verrait bien diriger une grande ville - et pourquoi pas la plus grande de toutes, Paris? Il y cultive ses réseaux, au cas où... 

Dans la capitale, son champ d'intervention ne cesse de s'étendre. Histoire de se donner une contenance, il a décidé de siéger à la commission des Finances de l'Assemblée. A l'université d'été de l'UDF de septembre 1998, il disserte doctement sur le FMI, la crise asiatique et la situation en Russie. Dans la foulée naît une passion subite pour le problème des retraites. Au départ, il y a un petit hic: il n'y connaît rien. Qu'à cela ne tienne, il se met à rencontrer, tous les lundis, économistes, chefs d'entreprise et syndicalistes. Les députés UDF avaient déjà beaucoup travaillé sur les fonds de pension, l'un d'eux, Jean-Pierre Thomas, présentant même une proposition de loi décisive. «Avec beaucoup de talent, Douste a récupéré le bébé, organisé son colloque, écrit son bouquin et trouvé un créneau», maugrée un parlementaire. Il n'empêche, voici Douste-Blazy auteur d'un Pour sauver nos retraites que l'on n'attendait pas sous sa plume. Ce n'est qu'un début: son prochain ouvrage portera sur l'actionnariat populaire. «Je veux donner l'image de quelqu'un qui réfléchit», avance-t-il. La forme a tôt fait de rattraper le fond... 

Du culot à revendre
Au conseil national de l'UDF, à Lille, à la fin de novembre 1998, il tient un discours remarqué sur l'identité des centristes. Quand il descend de la tribune, de nombreux militants accourent pour le féliciter. L'un d'eux le provoque: «Ton discours était vraiment bien. C'est toi qui l'as écrit?» Toujours ce doute lancinant. Un député de son groupe l'a surnommé l' «anguille». Le fait est qu'il sait se placer. «Il a une immense qualité, relève un responsable du RPR. Il suffit que vous retrouviez un peu de pouvoir pour qu'il vienne vous cirer les pompes.» En septembre 1993, il s'autodésigne «garde rapprochée» d'Edouard Balladur, qui s'oriente vers une candidature élyséenne. Au lendemain de l'élection présidentielle, la garde rapprochée est toujours là. C'est le protégé qui a changé: il s'appelle Jacques Chirac. Déjà, lors du congrès centriste de 1994, il avait choisi de devenir n° 2. Non pas de l'un des deux candidats à la présidence du CDS, François Bayrou ou Bernard Bosson, mais du vainqueur, quel qu'il soit. Cela s'appelle le culot. Il en a à revendre. Invité aux journées parlementaires de Démocratie libérale, à Poitiers (Vienne), en septembre 1998, il porte un toast agrémenté de quelques phrases bien senties sur la nécessaire union de l'opposition. Avant de faire la tournée des tables de journalistes avec ce post-scriptum: «Tout cela, c'est du pipeau.» «C'est une éponge avec un culot monstre», confirme un député. Aux journées parlementaires de La Colle-sur-Loup (Alpes-Maritimes), en octobre 1998, il sidère ses troupes par sa capacité à bâtir, à partir de quelques notes issues de tables rondes, une synthèse idéale pour une bonne communication. Et, au Congrès, à Versailles, du 18 janvier dernier, pour réviser la Constitution en vue de ratifier le traité d'Amsterdam, son discours, appris par coeur, fut le plus inspiré de tous. L'une de ses forces est là: avoir compris l'importance du verbe en politique et soigner son logos. 

Il joue là sur du velours. C'est le seul président de groupe de l'Assemblée à avoir sa propre existence médiatique. Qui tourne rapidement, grâce à ses bonnes relations dans le milieu, à l'omniprésence: entre septembre et décembre 1998, il a été à deux reprises l'invité de Public, sur TF 1, pour évoquer les élections en Allemagne et les retraites. Le téléspectateur zappeur l'aura aussi repéré parlant des imitateurs d'hommes politiques, des 40 ans de la Ve République, de l'euthanasie et même de cette épineuse problématique: «Manger pour guérir». Son sens de l'événement lui permet de réagir au bon moment. A un ami politique dans la difficulté, il croit apporter le plus chaleureux des signes de réconfort: «Veux-tu que je fasse une déclaration pour te soutenir?» 

Expert du microcosme, Douste en mesure les risques. «Je ne serai pas, comme Jack Lang ou Bernard Kouchner, une bulle dans les sondages», assure-t-il. «Il veut être un nouveau Bernard Stasi, mais il n'en a pas l'âme», relève un collègue centriste. Pour l'heure, il n'a jamais osé un combat perdu d'avance, un défi risqué. Il a songé à se présenter à la présidence de l'UDF, avant de se rétracter. Il a envisagé de déposer sa propre motion à l'occasion de l'unification de l'UDF, avant de renoncer. Un ancien ministre s'amuse: «Il n'a pas la pudeur des démocrates-chrétiens, qui s'angoissent sur leurs qualités et doutent d'eux-mêmes.» Le cardiologue venu du Sud-Ouest voulait se distinguer. «Longtemps, il a eu une peur bleue que l'on ne devine chez lui l'ambition, se souvient un conseiller. Il a aujourd'hui moins peur.» Alors qu'il vient de fêter ses 46 ans, il aura bientôt réussi à gommer l'image du gentil. Mieux: si son avenir politique doit être jugé au nombre - sans cesse grandissant - de ses ennemis, Philippe Douste-Blazy finira bien par convaincre que son ascension n'était pas une illusion. 

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