LES AMIS DE L'UNIVERSITÉ

conférence de Gracie DELÉPINE

donnée le jeudi 16 décembre 1999, au

Campus universitaire du TAMPON

 

LA TOPONYMIE DES ILES KERGUELEN : REFLET DE LEUR HISTOIRE ET DE LEUR GÉOGRAPHIE

 

L'HISTOIRE

Les toponymes sont, nous l'avons dit, liés à l'histoire de la nation. Mais quel TYPE de nation?

S'il s'agit de la France métropolitaine, ils remontent souvent à ce qu'il est commode d'appeler l'obscurité des âges, et leur étude est parfois très compliquée.

Mais s'il s'agit, comme aux Kerguelen, d'une fondation neuve, la toponymie est constituée à partir de la découverte, par un acte conscient de la volonté : on n'hérite pas d'un toponyme incompréhensible, mais on le "donne". C'est le cas semblable, notamment, à celui des établissements coloniaux, qui font tout partir de l'année zéro de la conquête, ou des états nouvellement indépendants, qui font également tout partir de l'année zéro de leur indépendance

L'autre caractère important des Kerguelen, qui le différencie par contre totalement d'une colonie, c'est que c'est un archipel désert, il n'y a aucun substrat antérieur à l'arrivée des Européens sur les Kerguelen, donc ici aucune "obscurité des âges", ni aucune susceptibilié locale ni résistance traditionnaliste.....

Une caractéristique très marquante d'un pays neuf,(ou colonial ou fraîchement indépendant): c'est l'abondance des noms propres, de personnes réelles et non imaginaires ou littéraires. Qu'on se rappelle l'Algérie de l'époque française, ou l'ex-Urss : le modèle est le même.

Sur plus de 1000 toponymes attribués aux Kerguelen, il y a 420 noms de personnes, de vraies personnes, en entier et en clair.

D'abord, il y a impérativement les noms des "pères fondateurs". De même que les noms de Washington aux Etats-Unis, Lénine en URSS, Hochimin au Vietnam, ou Sucre en Bolivie, sont donnés aux capitales de ces pays alors neufs, ici c'est le nom même du découvreur, Kerguelen, qui a été attribué par le capitaine Cook, dès que celui-ci eut, en 1776, authentifié la découverte.

Ensuite, l'on trouve les noms de personnes qui ont tenu un rôle historique : à l'exemple de l'Algérie encore une fois,( citons Aumale, Nemours, Orléans, les fils du roi Louis-Philippe, Bugeaud, Pélissier, etc...),l'on trouve aux Kerguelen les noms des officiers français et anglais de la découverte, et les noms des grands "ordonnateurs" de la découverte, c'est-à-dire les ministres et les rois.

Enfin, on trouve des quantités de noms, français, anglais, ou pas, de vraies personnes, des noms en entier et en clair, qui n'ont jamais rien eu à faire aux Kerguelen : de Jeanne d'Arc jusqu'à Bossuet, de César jusqu'à Foch, de Lapérouse jusqu'au Prince de Monaco, etc. L'exemple de l'Algérie française encore une fois : on ne s'étonnait guère de trouver là-bas Michelet, Dupleix ou Montesquieu, qui n'y ont bien sûr jamais mis les pieds.

Tous ces noms sont les témoins à la fois de la découverte faite par des Européens, en même temps que de la civilisation intellectuelle de ces mêmes Européens.

Là s'arrête toute ressemblance avec une terre colonisée, ou un pays nouvellement créé : - puisqu'il s'agit de ce cas vraiment magnifique en toponymie, une île déserte surgie ex nihilo des océans

Donc, l'histoire des Iles Kerguelen se déroule, en laissant et en superposant de véritables strates de toponymes divers. Aux Kerguelen, ce sont les voyages qui ont joué le rôle des invasions successives qu'a connues l'Europe.

Ces voyages, ou ces invasions toponymiques, je les distingue ainsi :

-le Ier voyage est français, et le 2ème anglais, ce sont ceux de

découverte du chevalier de Kerguelen et du capitaine Cook

-les derniers voyages sont français, à partir de la prise de

possession par la France en 1893, c'est-à-dire depuis juste plus

de 100 ans,

-entre ces deux dates, pendant un siècle, ce sont des voyages anglais,

américains, et allemands.

C'est ce que nous allons voir.

Le Ier voyage, ou la Ière invasion toponymique : Kerguelen, en 1772, puis en 1774.

Après ses deux voyages de découverte, dont je ne raconterai pas ici l'histoire très étrange et controversée, le chevalier de Kerguelen laisse 50 toponymes : que des noms propres, de la famille royale de France, de ses ministres et protecteurs, de ses bateaux et de leurs officiers, et de toponymes de sa Bretagne natale. Ils se trouvent autour du Cap Bourbon, à l'extrêmité sud-ouest, depuis les Iles de la Fortune jusqu'à la Pointe de Penmarc'h, ce qui correspond aux côtes vues au premier voyage, -et autour du Cap Français, au nord-ouest, du Cap Marigny jusqu'au Cap de Rohan, ce qui correspond au deuxième voyage.

Voici les principaux de ces toponymes :

-la famille royale de France est évoquée par : Bourbon, Chartres,

Dauphin, Louis

-les ministres et protecteurs : Aiguillon, Boynes, Castries, Choiseul,

Vergennes, d'Après [de Mannevillette] l'hydrographe de l'Océan

Indien, et le duc de Croÿ, le mécène du 2e voyage

-les compagnons d'aventure, et autres officiers de marine : Anières,

Ducheyron, Ligniville, Mengam, Pagès, Rochegude, Saint-Allouarn,

Ternay, Tromelin,

-les noms de ses bateaux : la Fortune, Le Gros Ventre, la chaloupe

laMouche, du Ier voyage, et le Roland, l'Oiseau, la Dauphine, du 2e

voyage

-enfin des lieux bretons, du pays d'origine de Kerguelen : Audierne,

Benodet, Penfeld, Penmarc'h, Quiberon, - et Recques enfin, ce qui

est assez touchant car c'est le lieu d'origine, près de Dunkerque,

de l'épouse de Kerguelen

Tous ces toponymes donnés par Kerguelen sont toujours restés en usage, - depuis qu'ils sont portés sur la carte publiée par lui-même en 1782.

Un seul a disparu définitivement, donné par Kerguelen en 1772, puis retiré par lui-même à la suite de l'exploration du capitaine Cook : c'est celui de France Australe.

Quant au nom d'Ile de la Désolation , bien qu'il ne fut jamais entériné, il a été en usage auprès de tous les chasseurs et baleiniers pendant tout le 19 s., alors que le vrai nom officiel est bien celui d'Ile Kerguelen, que lui a donné Cook.

Le 2ème voyage, (ou 2ème invasion de toponymes) : le capitaine anglais James Cook, en décembre 1776.

Depuis les Iles Nuageuses au nord-ouest, jusqu'au Cap George au sud, il a laissé 20 toponymes, qui ont déjà beaucoup plus de variété : 9 noms propres (famille royale anglaise, ministres, amis, etc.), 6 descriptifs, -et, voici qui est nouveau, 2 anecdotiques:

-les noms propres : en face l'un de l'autre Charlotte et George (roi et

reine d'Angleterre), entourant leur fils le Prince de Galles, et

ouvrant forcément sur la Passe Royale, puis Campbell (un de ses

officiers), Howe, Palliser, Sandwich (des amiraux ), Cumberland,

Digby (des ministres),Pringle (le président de la Royal Society),

-les noms descriptifs : la Baie Blanche, l'Ilot Guérite, les Iles

Nuageuses,

-enfin 2 toponymes anecdotiques : Port-Christmas, où les bateaux de

Cook ont mouillé le jour de Noël 1776 devenu le toponyme le plus

célèbre des Kerguelen, et la Baie du Recul à cause d'une erreur de

navigation.

Enfin, c'est à Cook que l'on doit la très célèbre Pointe de l'Arche, reproduite dans toutes les illustrations anciennes des Kerguelen, et dont le nom demeure bien que l'arche se soit écroulée vers 1910.

Le fameux Christmas-Harbour, Port-Christmas, était, en fait, la Baie de l'Oiseau nommée par Kerguelen lui-même, -ce que Cook ne pouvait pas savoir,- : aujourd'hui, on a conservé les deux toponymes, en repoussant Port-Christmas tout au fond de la Baie de l'Oiseau.

Deux toponymes intéressants donnés par Cook ont aujourd'hui disparu :la Bay of Fucus giganteus (= "des algues géantes") est assez vite remplacé par la Baie des Baleiniers. Et, tout à fait au nord, le Bligh's Cap, évoquant la casquette du capitaine Bligh, le second de Cook, plus tard célèbre commandant du Bounty, a retrouvé le nom d'abord donné par Kerguelen : Ilot du Rendez-Vous.("Qu'est-ce que c'est que ce rendez-vous ? écrit Cook dans son journal, ça n'est accessible qu'à des oiseaux !").

Troisième d'invasion toponymique, d'un type différent celle-là: après la publication des voyages de Cook (en 1784), qui signale l'extrême abondance d'éléphants de mer sur les plages, les Iles Kerguelen deviennent, pour un siècle, un important territoire de chasse phoquière et baleinière, fréquenté surtout par les Américains et les Anglais.

Il y a bien eu des tentatives, à Dunkerque, de lancer des expéditions de pêche, mais les troubles des années révolutionnaires ont alors tout arrêté.

Ces îles, dont la propriété n'est revendiquée par aucun pays, -cas encore extraordinaire!- deviennent alors la source de profits considérables, l'huile de baleine servant essentiellement à la fabrication des chandelles et des bougies. L'île de Nantucket, en Amérique, devient alors célèbre pour la quantité et la qualité de ses fabriques de chandelles, qui vont se vendre dans toute l'Europe occidentale et septentrionale. Et ce sont les chasseurs qui, désormais, dressent des cartes, et attribuent des toponymes.

Les premiers chasseurs, -dont le journal de bord est conservé en Amérique, - sont des Américains de Nantucket. 3 bateaux : l'Asia, l'Alliance et le Hunter, séjournent pendant 4 mois, en 1792/93. Ils nomment leur mouillage Port-Washington, avec des indications trop vagues dans leur journal pour que nous puissions le situer, et qui a donc disparu. Mais il subsiste de cette véritable expédition historique le Chenal du Hunter.

Une carte importante dessinée par ces tout premiers chasseurs nous a été transmise par le capitaine anglais Rhodes, de la East India Company, venu en 1799 sur le Hillsborough.. Cette carte manuscrite, très émouvante pour nous, bien qu'elle semble tout à fait ignorer les découvertes françaises, se trouve encore dans l'Hydrographic Department britannique.

Une autre carte, dessinée en 1825 par le chasseur anglais John Nunn naufragé pendant deux ans, nous transmet les noms en usage à cette époque.

La carte de Rhodes, de 1799, fournit 50 toponymes, dont 30 sont encore en usage, -et la carte de Nunn , de 1825, 40 toponymes.

Sur ces cartes des anciens baleiniers, il n'y a plus de noms propres, parce qu'elles sont faites par et pour des usagers, et ne sont pas l'œuvre d'une décision officielle.

Les toponymes des baleiniers sont souvent pittoresques, évocateurs de leur vie dure et dangereuse, les mouillages portent les noms de leurs barques, -et tout est en anglais. Ce sont les noms les plus originaux et les plus colorés de toute la toponymie des îles australes. Ils sont aujourd'hui, pour la plupart, traduits en français, mais pas tous :

-la Baie de la Baleine (il y en avait encore beaucoup dans cette baie,

au début du 20e siècle !), l'Anse du Bon Coin (=Snugg Cover Cove"),

Port d'Hiver, Bol de Punch du Diable, le Colosse, le Cristal, le Cuir

salé, le Désespoir, l'Enfer, le Sac à Plomb, le Tonnerre, etc...et

parmi les noms non traduits : la Pointe Lucky, le Mont Peeper (="qui

jette un coup d'œil"), la Baie Accessible (="accueillante"), etc.

- Les noms descriptifs (Ile Longue, Ile Noire, Ile Verte, Plage Demi-

lune,) apparaissent de plus en plus nombreux.

Un toponyme important n'a pas été conservé, c'est le FORKED MOUNT, le Mont Fourchu, le plus élevé de l'archipel, -c'est un volcan éclaté dont subsistent deux pointes, qui fut rebaptisé plus tard en Mont Ross, et même : en Grand et Petit Ross.

A partir de 1840, parallèlement aux expéditions de chasse, arrive un autre type de voyages, ou d'invasions toponymiques : ce sont les expéditions scientifiques, qui, sur leur route vers l'Antarctique, font escale aux Kerguelen. Ce sont :

-l'expédition anglaise de Ross, venue sur l'Erebus et le Terror , en

1840,qui a passé 68 jours (pendant lesquels 3 jours seulement il ne

tomba ni neige ni pluie...) à faire des explorations de toutes sortes.

Ross s'est alors servi des cartes manuscrites de Rhodes et de

Nunn, et les a entérinées. Ross n'a attribué que 3 toponymes :

Rhodes,Terror, et Club-Moss bay (=traduit aujourd'hui en Anse aux

Choux, les fameux "choux de Kerguelen" naturellement; c'est

d'ailleurs le botaniste de l'expédition, Hooker, qui a donné le

premier dessin en couleur du chou de Kerguelen, nommé

auparavant par Cook Pringlea antiscorbutica d'après son ami

Pringle, de la Royal Society).

Puis l'expédition de Ross partira vers le continent antarctique,

où, au contraire de Dumont d'Urville au même moment, elle ne

pourra pas réussir à débarquer.

-la célèbre expédition océanographique anglaise autour du monde du

Challenger, en 1874, a d'abord porté sur la carte relevée les noms

d'une vingtaine de membres des équipages de l'Erebus et du

Terror, de son propre équipage, et aussi de ceux du Supply et du

Volage, 2 autres bateaux anglais venus en mission astronomique

la même année (pour le passage de Vénus devant le Soleil prévu

pour le 9 décembre 1874). Le Challenger a laissé plus d'une

cinquantaine de toponymes, des noms propres, tous conservés,

-l'expédition astronomique américaine du Swatara et du

Monongahela, toujours en 1874, rappelée par l'actuelle Rivière

des Américains,

-l'expédition astronomique allemande de la Gazelle, en 1874

également, qui a laissé aussi 50 toponymes, les noms des

équipages, et aussi de savants, et , elle, des grands personnages

de l'Empire allemand nouvellement créé en 1871, 3 ans plus tôt.

En 1893, l'archipel des Kerguelen devient officiellement français, par un acte de prise de possession en bonne et due forme, immédiatement suivi d'une concession accordée par le gouvernement français à une société havraise, les Bossière, pour l'exploitation des îles.

À la suite de cela, les expéditions suivantes étrangères sur ce territoire français, vont se comporter très discrètement pour laisser des toponymes. Citons cependant encore :

-l'expédition allemande de la Valdivia, en 1898 : mais les toponymes

la rappelant ont été mis, plus tard, par Aubert de La Rüe

-l'expédition scientifique allemande du Gauss, en 1902/03, qui n'a

laissé qu'une douzaine de toponymes

- et il y a bien encore une expédition étrangère, de chasse, celle-là

Norvégienne, qui, en 1908, vient sur la concession Bossière, et

fonde la sation-usine baleinière de PORT-JEANNE D'ARC. Car ce

sont bien aux Norvégiens que nous devons ce toponyme étonnant et

si célèbre de "Jeanne d'Arc" : ils avaient baptisé ainsi leur

premier bateau de chasse, pour faire honneur aux Français, car

c'était l'année même de la béatification de la future sainte

nationale !

A ce sujet, si l'on considère que Jeanne d'Arc est autant un personnage historique que religieux, c'est bien là absolument le seul toponyme à caractère religieux qu'on peut trouver aux Kerguelen, - alors qu'en France, les Saint-Jean ou Saint-Martin se dénombrent par centaines... Ceci aussi est la caractéristique d'un pays neuf : pour qu'un lieu devienne sacré, il lui faut d'abord une certaine antiquité. Et il n'y a pas, -ou pas encore ?- de lieu de dévotion permanent sur les Kerguelen.

Nous arrivons donc maintenant à l'époque française,120 ans après la découverte des Kerguelen, - ce qu'on peut appeler la dernière invasion toponymique : l'invasion française.

Pendant la guerre de 14-18, le Service hydrographique de la Marine, révisant la carte de cette terre française incontestée, n'admet plus, cela se conçoit bien, la présence de toponymes tels que Bismarck, Roon, Stosch, Posadowsky, Kayser, Kronprinz,etc - qui avaient été mis quand l'archipel n'était encore à personne-. Une opération de "dégermanisation" et de "francisation" est alors enteprise.

En 1917, les Instructions nautiques publient donc une liste de 32 toponymes allemands, qui sont éliminés et remplacés par d'autres toponymes + ou - correspondants :

-Bismarck est remplacé par Joffre

-Kronprinz devient Chanzy

-Kayser devient Baie de la Marne

-Stosch devient Hoche

-Roon devient Carnot

-Prinz Wilhelm devient Galliéni, etc.

Et on traduit en français les toponymes descriptifs allemands, un peu vite parfois, ne tenant compte que de la sonorité germanique du toponyme. Par exemple :

-Taube-Hafen, qui rappelle le fameux Taube, l'avion de reconnaissance allemand qui survole et bombarde Paris pendant la guerre, est traduit, et puisque Taube= Pigeon, cela devient PORT-PIGEON.

Puis, plus tard, on s'avise qu'il n'y a pas de pigeon aux Kerguelen , et on transforme, en conséquence, en PORT-CHIONIS, ce qui est demeuré aujourd'hui.

Malheureusement, Taube n'était à l'origine ni un pigeon, ni l'avion allemand, mais simplement le nom du maître d'équipage de la scientifique et pacifique Gazelle, et n'avait donc rien à voir avec la guerre de 14 !

De même, des noms de grands personnages allemands sont oubliés, parce qu'on les croit français : Victoria, épouse du Kronprinz, Louise, fille du Kayser,sont laissés sur la carte,...et Baudissin, qui est alors l'amiral de la marine allemande à Kiel, a la chance de porter un nom d'origine française huguenote, ce qui lui épargne d'être éliminé !

Par la suite, c'est à Rallier du Baty, jeune officier au long cours venu deux fois en exploration avant la première guerre, et à Aubert de La Rüe, géologue, venu en 1929/32, qu'on doit les travaux cartographiques les plus importants. A eux deux, ils ont donné plus de 300 toponymes aux Kerguelen.

C'est à eux qu'on doit, en plus de nombreux toponymes descriptifs, les toponymes des grands noms français, savants et philosophes, honorés par la IIIème République, (Ampère, Descartes, Lavoisier, Pasteur,etc.) des hommes politiques français contemporains (Briand, Clémenceau, Fallières, Poincaré,etc...), de leurs professeurs ou mécènes (Charcot, Lacroix, Léon Lutaud, Prince de Monaco, Société de Géographie, etc...), enfin les noms de leurs proches, et de tous leurs compagnons, humbles ou célèbres. Et c'est bien à Rallier du Baty que l'on doit aussi de nombreux toponymes bretons, tels que le célèbre Golfe du Morbihan (à cause de sa ressemblance, naturellement).

Enfin, toutes les missions suivantes, des avisos l'Antarès, en 1931, le Bougainville, en 1939, le Lapérouse après la guerre, en 1949, et les missions de l'Institut Géographique National qui ont dressé la carte entre 1960 et 1970, ont toutes contribué à habiller la carte des Kerguelen de toponymes.

Dans l'attribution de ces toponymes, et cela depuis l'origine, on trouve fréquemment l'habitude de faire des associations de noms. ce qui donne des résultats parfois curieux, sinon humoristiques. Ainsi :

-Cook avait mis ensemble Le Cap George, la Pointe Charlotte, et la

Presqu'Ile du Prince de Galles, entourant la Passe Royale

-à cause des Oreilles de Chat, on a mis Queue du Chat, et Dent du Chat

-Rallier du Baty a rapproché Le Chenal Cléry de la Baie du Sondeur

(Mme Cléry, belle-mère de Charcot, lui avait fait don d'un

sondeur), de même qu'il a rapproché la Pointe Guite et la Pointe

Suzanne (ces deux prénoms étant ceux des deux sœurs ayant

épousé les deux frères Rallier du Baty !!!)

-et la Commission de toponymie elle-même, en 1966, a placé une

Rivière Milady dans le groupe des Monts Athos, Porthos et Aramis !

De tels exemples sont nombreux, quoique pas toujours judicieux.

C'est ainsi qu'on doit à Rallier du Baty tout le quartier de l'aviation, qui est sur la côte ouest. Rallier a remplacé le Richthofen Eis, (=Glacier Richthofen)- rappelant le nom de l'as de l'aviation allemande de la première guerre, le fameux "baron rouge", qui est tué au combat, - par Mont Guynemer, son "homologue" en somme du côté français. A côté, il a placé aussi son frère Henri, et Pégoud, aviateurs tous deux également tués au combat, et aussi Farnam, et Latham, et Blériot ; dans la foulée on a mis ensuite Mermoz, et le Grand Balcon, du nom de l'endroit où, à Toulouse, se rassemblaient les aviateurs de l'Aéropostale, entre les deux guerres ; et, pour couronner le tout, on a mis le Mont des Aviateurs, -en tout neuf toponymes associés à nos gloires de l'aviation-. Malheureusement, le départ était une erreur : car Richthofen-Eis n'était pas dédié à Manfred von Richthofen, le "baron rouge", mais à Friedrich von Richthofen, un célèbre professeur de géologie et directeur du Muséum de Berlin à l'époque des expéditions allemandes du début du siècle...

Maintenant, passons au PORTRAIT GEOGRAPHIQUE DE L'ILE que nous donne la toponymie.

En faisant le décompte de certains adjectifs accompagnant des noms descriptifs, voici ce qu'on trouve :

-Est 2 fois, mais Ouest 4 fois

-Blanc, Vert 5 fois chacun

-Noir, Rouge 6 fois chacun

-le chiffre Deux quatre fois, mais le chiffre Trois 10 fois,

- et Grand : 19 fois !

Cela signifie que l'impression générale que pourrait avoir le randonneur, c'est que c'est grand, que les couleurs dominantes sont le noir et le rouge, et que l'ouest, d'où viennent les tempêtes, est beaucoup plus important que l'est.

Quant aux côtes et rivages, on ne peut pas compter les innombrables îles, îlots, presqu'îles, pointes, caps, rochers, passes, détroits, bras, anses, baies, etc : c'est là le portrait d'un archipel d'îles, et d'îlots, extrêmement découpés

Pour désigner une forme massive et saillante, voici tous les toponymes que j'ai relevés : bastille, bastion, camp de césar, capitole, cathédrale, château, château d'if, château-gaillard, cheminée, citadelle, colisée, colosse, coupole, dôme, donjon, gendarme, kiosque, mirador, monument, muraille, oppidum, pagode, pain de sucre, phare, podium, pouce, quille, rhigi, tour, etc...sans citer : les deux cônes, les deux frères, le mont double, les sentinelles,etc... - enfin, plus d'une cinquantaine de mots, pour désigner ... à peu près la même chose !

Cela donne une idée de l'aspect extrêmement accidenté de cette terre.

Enfin, évoquons les plantes remarquables, qui sont presque toutes représentées par des toponymes, il y en a d'ailleurs fort peu : azorella, acœna, choux, lichens, macrocystis et durvillea (celles-ci des algues)

de même que les animaux remarquables : ou endémiques, (otarie, veau marin, baleine, manchot, petrel, skua, chionis, canard, cormoran), ou importés (mouton, mouflon, bélier, rennes) ou ...accidentels (chat, souris, lapin...)

Voici donc faite l'histoire naturelle de Kerguelen, d'après sa toponymie !

Enfin, il y a les toponymes qui ne sont ni historiques ni descriptifs, mais anecdotiques, auxquels on ne peut rien comprendre si on ne nous fournit pas l'explication par ailleurs :

-Port-Christmas, par exemple, le plus célèbre, parce que Cook y est

entré le jour de Noël 1776,

mais vous avez aussi :

-Rivière des Pépins, Rivière du Doute (aventures de randonneurs, que

nous ne connaissons pas...)

-Pointe du Chien (Rallier du Baty avait aperçu là, à plusieurs

reprises, un chien esquimau redevenu sauvage, abandonné

probablement par l'expédition du Gauss)

-Plage des Epaves,(vues le 2 mars 1958, mais y sont-elles toujours?)

-Isthme du Tabac (histoire racontée par Rallier du Baty : lui et ses

compagnons,très éprouvés par le manque de tabac, eurent la

surprise d'apercevoir, un jour qu'ils se trouvaient sur un certain

isthme, un panache de fumée, signe de l'arrivée d'un petit vapeur,

alors l'un des matelots se mit à sauter et à danser comme un fou

parmi les rochers, agitant les bras, et criant "du tabac! j'aurai du

tabac!")

Pour clore ce petit exposé, nous voulons évoquer le danger constant couru par toute toponymie : la déformation, ou la transformation populaire de noms ou inconnus ou trop difficiles à prononcer. C'est ainsi que nous avons nous-même entendu évoquer plus d'une fois sans sourciller aux Kerguelen le Mont des Rosiers !!! -alors qu'il s'agit du Mont Crozier, ainsi nommé d'après le commandant du Terror venu avec Ross en 1840 (mais qui peut bien le savoir ou s'en souvenir ?...) - ou bien parler du Cap Rachmaninof, au lieu de Ratmanof, géologue bien oublié travaillant là-bas il y a presque 80 ans. Encore : l'Ilot Suhm devient, de façon générale, Shum ...

C'est donc que la toponymie est bien vivante, aussi longtemps que l'histoire, qu'elle reflète et qu'elle transmet.

Evoquons, pour la fin, les deux toponymes les plus importants, qui sont ceux de Port-aux-Français, et de Kerguelen.

Le nom de Port-aux-Français a été donné, dès décembre 1949, au groupe de 4 petites baraques en préfabriqué, montées sur la rive est du fond du Golfe du Morbihan, avec la prévision qu'on construirait une piste d'aviation sur la Péninsule Courbet voisine.

Ce toponyme de Port-aux-Français rappelle celui de PORT-DES-FRANçAIS donné par Lapérouse en 1786 à un mouillage sur la côte de l'Alaska.

Or, c'est justement l'aviso Lapérouse qui a transporté cette première mission de reconnaissance ! Depuis, Port-aux-Français s'est construit et développé, en dur, au même endroit, bien qu'il ne soit guère plus question de piste ni d'avion, - et le nom est bien souvent familièrement contracté en ... PAF !!! (Qu'en penserait Lapérouse ?...)

Quant à Kerguelen, c'est bien à Cook qu'on le doit, lui qui a toujours rendu à chacun son dû, on lit dans son Troisième Voyage, paru en 1784 après sa mort : "à cause de sa stérilité, je devrais appeler cette île Ile de la Désolation, si je ne voulais pas enlever à M. de Kerguelen l'honneur de lui donner son nom".

TOPONYMIE DES ILES CROZET

Bien entendu, la toponymie a les mêmes caractères, ici aussi, que sur les Kerguelen.

Ces îles sont françaises depuis 1931, étant ainsi le territoire français le plus récent.

Les Iles Crozet, à 1.500 km à l'ouest des Kerguelen, ont été découvertes par Marion-Dufresne et Crozet, tous deux officiers de la Compagnie des Indes, les 22, 23 et 24 janvier 1772, - soit seulement trois semaines avant la découverte par le chevalier de Kerguelen de sa France australe-.

Il ne subsiste guère aujourd'hui que le toponyme de ILE DE LA POSSESSION, l'endroit même où a débarqué Crozet et où il a exécuté la cérémonie de "prise de posession au nom du Roi" en y déposant une bouteille.

Le récit du naufrage d'un pêcheur breton, Lesquin, sur l'Ile de l'Est en 1825, puis le passage de la corvette française l'Héroïne, en 1837, ont permis de connaître quelques uns des toponymes des chasseurs de l'époque : VALLEE DE L'ABONDANCE, BAIE AMERICAINE (exactement America Bay, d'après un bateau de chasse), LES APOTRES, ILE DE L'EST, ILE DES PINGOUINS, MORNE ROUGE.

Plus tard, les avisos de la marine française la Meurthe, en 1887, l'Antarès en 1931, le Bougainville en 1939, venus faire des tournées d'inspection des pêches, ont laissé plusieurs toponymes, -les noms des bateaux et de leurs officiers Richard-Foy, Chivaud, Max-Douguet, Tournyol du Clos, ou des savants les accompagnant comme Jeannel, Loniewski, Seince.

Enfin, ici, le nom d'un savant allemand a été épargné, celui de Wilhelm Branca : attribué par l'expédition du Gauss en 1902/1903 en l'honneur d'un professeur de géologie de Berlin, sa consonance peu germanique d'une part, et d'autre part le fait qu'en 1914-18, Crozet n'était pas encore français, ces deux raisons expliquent que le MONT BRANCA ait subsisté sans histoire.

Tous les autres toponymes ont été attribués par l'Institut Géographique National, quand la carte fut élaborée entre 1960 et 1970.

Le nom de la base permanente, ALFRED-FAURE, installée en 1963, rappelle le souvenir du pionnier et premier organisateur de cette base.

Enfin, là encore, c'est le capitaine Cook qui, en vérifiant les positions de ces découvertes en 1776, a donné le nom de CROZET à l'ensemble de ces îles, après qu'il eut reconnu et baptisé MARION l'île, aujourd'hui sud-africaine, située un peu à l'ouest.

 

TOPONYMIE DES ILES AMSTERDAM ET SAINT-PAUL

Certainement connues depuis les premiers voyages de circumnavigation des Européens, ces deux îles, séparées par 90 Km seulement, et à 3.000 km de La Réunion, doivent l'une et l'autre leurs noms à des bateaux. Il ne semble pas que personne n'ait alors débarqué, et ces îles sont restées pratiquement désertes jusqu'au milieu du 19e s., où Saint-Paul fut habité pendant une dizaine d'années Elles sont devenues définitivement françaises en 1893, en même temps que les Kerguelen. Et elles sont redevenues aujourd'hui désertes,-si l'on exclut la base scientifique, qui n'est pas exactement un peuplement-.

Le 18 juin 1633, l'explorateur Van Diemen baptise la première île, Nouvelle-Amsterdam, d'après son bateau Nieuw Amsterdam, - nom devenu aujourd'hui AMSTERDAM.

Puis, passe en 1792 d'ENTRECASTEAUX, parti à la recherche de La Pérouse, qui laisse son nom au fantastique rocher de la côte sud-ouest, ainsi que le nom de son bateau la Recherche.. L'île est alors en feu, sans doute un incendie de hautes herbes, et on ne distingue à peu près rien

En 1873, le commodore anglais GOODENOUGH et son second HOSKEN, venus sur la Pearl, ont levé la côte nord de l'île, et ont laissé leurs noms.

Le nom du géologue DUMAS, donné à la chaîne des cratères de l'île, et le nom du petit bateau le Fernand, qui a transporté sur Amsterdam le jeune géologue Charles Vélain, rappellent l'expédition astronomique française pour le passage de Vénus devant le Soleil en 1874, dirigée à Saint-Paul par le commandant Mouchez.

Enfin, la base scientifique permanente, installée en 1949 à Amsterdam, a reçu le nom de son premier chef, le météorologue MARTIN-DE-VIVIES.

Le nom de SAINT-PAUL apparaît pour la première fois sur un portulan portugais de 1599. Tout le monde connaît sa forme magnifique de volcan parfait.

Ici, la plupart des toponymes sont descriptifs, qu'ils soient d'origine ancienne ou récente : le CRATERE, les DEUX FRERES, Rocher du MILIEU, Ilot NORD, Pointe OUEST, Chaussée du PHOQUE, les QUATRE COLLINES, la QUILLE, Pointe SUD.

Il n'y a pas de base permanente, sur cette toute petite île. Et pourtant, elle fut habitée en permanence par trois Réunionais pendant une dizaine d'années au milieu du 19e s.; deux fois par an, ils étaient ravitaillés par une goélette de la Réunion qui venait y pêcher la fausse morue ; ils cultivaient des pommes de terre dont ils obtenaient quelques quintaux, et qu'ils échangaient avec les baleiniers contre du riz, du tabac et de la viande salée. Les jeunes officiers de la frégate autrichienne la Novara, qui ont passé deux semaines à Saint-Paul en décembre 1857, ont profité avec reconnaissance de l'aide et de l'hospitalité de ces Français.

 

Nous aimerions finir en ajoutant que les voyages et les voyageurs, de toutes sortes, n'ont pas fait que laisser des toponymes : ils ont bien souvent, en même temps, éprouvé des émotions devant ces paysages inattendus et si lointains, quils ont exprimées, même de façon anonyme comme les rédacteurs des Annales hydrographiques ou des Instructions nautiques.

Par exemple, le rédacteur des Instructions nautiques de 1879 écrit : "La diversité dans la forme des montagnes fait que l'île aperçue par temps clair, permettant de distinguer les montagnes, les haut plateaux neigeux et les sommets de l'intérieur, est loin d'offrir aux yeux l'aspect monotone et désolé que le manque de broussailles et d'arbres pourait faire supposer, et qui lui valut le nom d'Ile de la Désolation..." et s'avançant jusqu'au lac Victoria :"ces formes diverses, la végétation un peu plus riche, deux ruisseaux qui s'échappent en belles cascades du flanc des montagnes et une petite rivière qui parcourt une vallée dans l'angle de ce bassin, donnaient aux alentours du lac un aspect bien séduisant".

Les membres de l'expédition du Challenger, entrant dans la baie de l'Oiseau en janvier 1874, sont admiratifs : "l'aspect de tout l'ensemble est grandiose, et le contraste marqué entre la noirceur des roches et le vert-jaune brillant de la végétation qui recouvre tous les niveaux inférieurs, si caractéristique de ces îles antarctiques, donne, par beau temps, un effet général très beau".

En 1908, Rallier du Baty est au même endroit : "Plus de mille fois, j'ai vu cette côte. Dans un grain de neige ou à travers le crachin, elle avait vraiment l'air diabolique dans sa sinistre laideur, terre de désolation sauvage et dénudée qu'anges et mortels devaient fuir. Par une belle journée, avec le soleil étincelant sur les rochers, tout est différent. La beauté particulière de Kerguelen s'insinue dans les cœurs et vous prend sous son charme, avant de hanter les mémoires des marins qui s'y sont aventurés".

En 1939, le professeur Jeannel, venu avec le Bougainville, est pris par une bourraque dans l'Anse du Radioléine : "Les nuées chassées par le vent descendent le long des pentes et tombent presque verticalement dans le fjord en produisant un étrange arc-en-ciel lunaire, tout blanc. On voit tout à coup la mer blanchir devant l'ombre de la falaise ; sous la rafale, qui tombe à pic, elle fume et paraît bouillir. Le vent hurle, la mer déferle, on se tient debout avec peine. Cela a duré toute la nuit".

L'ingénieur géographe Frölich, en 1982, fait une courte descente sur l'Ile des Pingouins, aux Crozet : "Les passagers et les équipages des navires de relève, qui bien souvent ne font que l'apercevoir de loin, dans la brume ou la pluie, ne peuvent être que frappés par tant de sauvagerie, de grandeur et de mystère." Pourtant, en 1901, l'équipage du Gauss, qui a réussi à débarquer un moment, se souvient : "A terre, nous avons trouvé un pays idyllique !... Les étoiles brillaient, et la pleine lune commençait d'apparaître entre les nuages : c'était une scène d'une beauté magique !".

A Saint-Paul, le capitaine Tinot, de La Réunion, entre dans le cratère, en 1853 :" A peine entré dans le port, on est dominé par un spectacle imposant et sévère, dont on se trouve être le centre, on est pénétré d'un sentiment d'effroi devant ce vaste cirque dont les immenses parois sont une véritable œuvre de titans". Et le jeune géologue Charles Vélain, en 1874 : "On ne peut se défendre d'une émotion profonde, cet isolement abdsolu, au milieu d'un silence que les grandes voix de la mer seules troublent par intervalles, est écrasant".

Enfin, il faut citer le commandant Pérot, venu avec l'Antarès, en 1931, effectuer la prise de possession sur l'Ile aux Cochons : "Notre pavillon flotte à présent dans le grand vent du sud. Frêle étamine tricolore, combien de temps résisteras-tu à ce vent farouche ? conbien de temps garderas-tu vivant sur ta hampe solitaire le symbole de ton pays ?".