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Entretien avec le cinéaste Malek Bensmaïl

« Dans les pays totalitaires, le documentaire fait peur »



Malek Bensmaïl est l’auteur d’une quinzaine de documentaires sur l’Algérie, dont Aliénations (2004), où il donne à voir à travers le microcosme d’un hôpital psychiatrique les malaises d’une société en crise. Il a aussi à son actif Le grand jeu (2005), où il fait rentrer le spectateur dans les arcanes de la campagne électorale pour la présidentielle de 2004. Les Instituts français d’Alger, d’Annaba et d’Oran (IFA, ex-Centres culturels français - CCF) ont entrepris récemment la diffusion de ses documentaires. En même temps, la Cinémathèque d’Alger diffuse La Chine est encore loin.

Dans cet entretien, M. Bensmaïl revient sur la difficulté de réaliser des documentaires en Algérie.
  
Pourquoi vos documentaires sont-ils rarement programmés en Algérie ?
 
Globalement, mes films ne sont pas vus ici. Il y a un mélange de censure, évidemment, d’excès de précaution de la part de certaines institutions et d’associations, de médiocrité et de bureaucratie, quand on a la réputation de faire des films qui ne plaisent pas aux instances gouvernementales. Alors, sans voir le film, on écrit et on porte un jugement. C’est notre problème en Algérie. On reste dans l’idéologie, qu’elle soit de l’ordre du nationalisme ou du religieux. Peu importe. On n’en sort pas. L’intelligence est mise au profit de la connerie idéologique, mais pas de la réflexion.
 
Le ministère (de la Culture, NDLR) a organisé le festival du film engagé, par exemple. C’est quand même fort comme appellation. Mais aucun film engagé algérien n’a été programmé, alors qu’il y a des films sublimes produits et faits par des jeunes Algériens. C'est-à-dire que la merde n’existe que dans les pays étrangers. En Amérique du Sud, par exemple. Comme si l’Algérie est un paradis et où tout se passe bien. Il y a toutefois une malice et une intelligence du pouvoir, qui fait qu’on organise ce festival et qu’on invite un panel de réalisateurs internationaux pour dire que ce qui se passe à Alger est génial ! Est‑ce que c’est normal dans une société qui ne va pas bien et qui est en crise avec des problématiques majeures ? L’ENTV a participé à la production de La Chine est encore loin, mais elle ne l’a jamais diffusé.
 
En Algérie, est-il plus difficile de travailler sur des documentaires que sur des fictions ?
 
Dans le monde arabe et dans tous les pays où il y a une dictature ou un système totalitaire, le documentaire fait peur. C’est qu’il ramène une réalité sociale et politique tellement forte, brute et parfois brusque. Une réalité qui renvoie au pouvoir le miroir de sa propre société. C’est un peu compliqué à admettre. Dans la fiction, il y a de la métaphore, et on peut faire énormément de choses par là. Cela est impossible dans le documentaire.
 
Une société qui ne se regarde pas et qui n’a pas un rapport au réel ne peut pas construire son imaginaire fictif et aller vers la bonne fiction. Comment peut-on construire un rapport à la fiction quand l’archive n’existe pas. Il faut passer par l’enregistrement du réel, par une série de documentaires, qui vont construire la mémoire collective. Ce qui est intéressant, aujourd’hui, c’est que les choses évoluent dans le monde arabe où il y a eu des révolutions entre guillemets. Il y a une certaine prise de conscience chez un certain nombre de cinéastes qui étaient complètement obnubilés par la fiction. Ils se sont dit que le moment est peut-être venu de prendre une caméra et de faire du documentaire.
 
Comment vous vous en êtes pris pour réaliser votre documentaire sur la campagne présidentielle de 2004,  Le grand jeu ?
 
Je savais pertinemment qu’il y avait deux clans qui étaient en confrontation : celui de Bouteflika et celui de Benflis, avec tout ce que ça génère derrière de cabinet noir, de généraux. Mais l’idée n’était pas de faire un film de provocation. Je me suis simplement dit que puisque, a priori, on va vers une démocratie, c’est le moment ou jamais de planter une caméra dans le QG de Bouteflika et dans celui de Benflis. Et de voir sur quel terrain ils vont se chamailler et sur quel terrain émergera cette campagne. J’ai fait la demande au staff de Bouteflika. Sellal, qui était son directeur de campagne, m’a dit : « Je ne pense pas (que ça sera possible, ndlr), mais reviens me voir. ». Et j’ai compris que c’était un niet absolu quand ils m’ont proposé de me refiler toutes les images des meetings. J’ai dit non, car je pouvais les filmer et je n’avais pas besoin de recevoir des images déjà triées par eux.
 
Benflis a eu ses moments de doutes. Je l’ai rencontré et je lui ai expliqué en profondeur ce que je voulais faire de manière très franche. A l’époque, il était encore patron du FLN, avant qu’il ne soit (candidat) indépendant. L’idée était de l’accompagner et de montrer comment se construit l’image d’un homme politique dans une société où il n’y a pas d’image d’homme ou de femme politique. Il a eu probablement ses raisons d’accepter. Et dans ce silence tacite, on a fait ce film, en sachant pertinemment que ça allait être très dur. A partir du moment où il a dit oui, c’est tout le staff qui me bloquait. Il fallait que je négocie avec les gardes du corps. Même si le film n’est pas du tout pamphlétaire. Il suit et montre la solitude du personnage. Quelqu’un à qui on fait croire probablement des choses. Il y a cru ou il a peut-être joué quelque chose malgré lui. Je ne sais pas. J’ai pu, en tout cas, avoir de beaux moments de solitude qui montrent bien le système.
 
Et ce qui se passe actuellement au plan politique, avec la crise au FLN et la précampagne pour la présidentielle de 2014, vous inspire-t-il ?
 
Je suis l’actualité et je la trouve répétitive. Pour moi, ça n’a plus d’intérêt sur le plan cinématographique. Ça se passe de la même manière qu’en 2004. C’est exactement la même mécanique et les mêmes ficelles qui sont mises en place, avec des gens qui sont en réserve de la République. Belkhadem a vécu la même situation (que Benflis, ndlr), le prochain vivra exactement la même crise. Sauf que tout ça est désolant pour un parti comme le FLN. Un parti de libération qui devient un parti de business.
 
En fait, mes documentaires filment des institutions qui ont un pouvoir, une bureaucratie, mais aussi de l’humanisme, et leur rapport au peuple. Le grand jeu raconte une institution qui est la politique, l’élection présidentielle, le QG de campagne. Mais il ne faut pas trop m’enfermez dans la politique, on peut parler de cinéma !
 
Mais vous parlez souvent de politique dans vos documentaires…
 
C’est la politique qui s’impose à moi. Quand j’ai décidé de réaliser Aliénations, ce qui m’intéressait au départ, c’était le rapport à ces pathologies et comment on les soigne. C’était de suivre l’équipe médicale, comment elle se débat, et de voir aussi les sujets de délires. Pour faire cela, j’ai voulu prendre des gens sans pathologies lourdes. Après avoir passé trois mois à l’hôpital, je me suis rendu compte au montage que 90 % des rushes (prises tournées d’un même plan, ndlr), c’était des délires (des malades) sur la religion, l’Etat-nation, Boumediene, le FLN ou les juifs. C’était hyper politique ou hyper religieux.
 
Quand on est submergé par cette matière politico-religieuse, on ne peut pas dire qu’on ne va pas la traiter. C’est ce qui s’est passé avec La Chine est encore loin, quand je suis parti pour filmer l’école où on parle d’hymne national, de religion, de nationalisme, du 1er Novembre et de 1962, matin et soir. Si l’objet est récupéré pour un débat politique, je n’y suis pour rien ! Et puis, je pense que plus on rentre dans les institutions avec des caméras, plus on démocratisera l’image. Et si on démocratise l’image, on peut faire bouger les lignes.
 
Vous travaillez sur quels projets en ce moment ?
 
Je travaille sur deux fictions. La première est l’adaptation de Festin de mensonges d’Amine Zaoui. Ce qui m’a intéressé dans ce roman, c’est tout l’univers. Il y a une radicalité des images qui m’a plu en tant que cinéaste. On va parler du coup d’état de Ben Bella, de la période entre 1965 et 1967, de la Guerre des six jours, mais aussi de l’éducation sexuelle et amoureuse du jeune Koceïla. Ça va être un mélange d’érotisme et de politique. Je ne pouvais, par exemple, tourner les scènes de masturbation dans le documentaire. Le scénario est bouclé, on est sur le casting. Dans la deuxième fiction, je vais confronter l’Algérie et le Japon à travers une scène théâtrale. On va questionner un peu l’espace culturel en Algérie.
    
 

 

 
02/03/2013 à 11:33 | 5 commentairesRéagir

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Vos réactions


QUOI DE NEUF DE CE QUE TOUT LE PEUPLE ALGÉRIEN EST AU COURANT! QUE DE LA FUMÉE, A QUOI BON ???

j'ai entendu parler de Malek Bensmail, j'ai pas encore vu de documentaires à lui, mais rien que de lire ses interwies, on voit qu'on a affaire à quelqu'un de brillant et en plus il est jeune. y'a qu'à voir ses thèmes pour s'en convaincre. merci imadamed, je vais voir ce docu.

@AZ15 j'aimerai bien partager votre fhama... La fiche de Malek Bensmail est assez exhaustive et son travail est vraiment formidable dans un pays comme le notre j'invite vraiment a voir son documentaire suivant Benflis durant la 3ouhda tania de Boutef en 2004, on le trouve facilement sur youtube.

« Dans les pays totalitaires, le documentaire fait peur ».Et pas seulement!et pas seulement!.Regardez ceux qui en Algérie ont peur d'une ombre de liberté que peut véhiculer une chaîne privée ou indépendante...et j'en passe et j'en passe.

J'ai ouvert la page WIKIPEDA pour essayer de voir à qui j'ai à faire,La 1ère ligne je lis à propos de Malek Bensmail: "Cet article est une ébauche(à voir son explication) concernant un réalisateur algérien",j'ai tout de suite eu une idée,CLOSE ET FIN.

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