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dimanche 19 février2006

Porto Alegre, 15 février 2006
Rapport du président du comité central du Conseil Œcuménique des Eglises Sa Sainteté Aram Ier

 

Photo : Le catholicos de Cilicie Aram 1er avec le président brésilien Lula

1. Les Assemblées sont des étapes importantes de notre voyage œcuménique. Au travers de la prière, de la méditation, des exposés, des débats et des décisions, elles offrent un cadre permettant d’évaluer le témoignage du Conseil œcuménique des Eglises, de discerner ses priorités futures et de déterminer le nouvel itinéraire. Les Assemblées constituent aussi une occasion unique d’approfondir notre communion fraternelle sur le chemin qui nous conduit vers l’unité visible de l’Eglise. Cette Neuvième Assemblée a lieu à une époque de l’histoire du monde où les valeurs sont en déclin, les visions incertaines et les espoirs confus, où l’injustice s’étend et où la paix est presque hors d’atteinte, où la violence et l’insécurité deviennent dominantes dans toutes les sphères de la vie humaine.

« TRANSFORME LE MONDE, DIEU, DANS TA GRÂCE »

2. Dans ce monde turbulent, nous nous tournons vers Dieu et prions : "Transforme le monde, Dieu, dans ta grâce" : c’est la supplication qui monte de nos cœurs brisés, un signe d’espérance au milieu des incertitudes de la vie humaine, une expression authentique de la foi qui se déploie dans le contexte des tensions et des angoisses du monde.

3. La grâce (Q’en en hébreu, charis en grec) est au centre de la révélation divine. Dans la Bible, ce terme apparaît avec de multiples significations et de nombreuses implications. La grâce est bienveillance, compassion, amour, miséricorde, don et beauté, qui se manifestent au travers de la variété des dons de Dieu (1 Pierre 4,10) et ses actes pleins de grâce (Esaïe 63,7-9). Les lettres de saint Paul passent à juste titre pour être la base de la théologie de la grâce. Dans la Bible, la grâce se caractérise par les traits suivants : a) elle est le don que Dieu fait de la "vie en abondance" (Jean 10,10). Elle est aussi une qualité de vie fondée sur l’obéissance envers Dieu. b) La grâce est l’expression concrète de l’amour de Dieu (2 Corinthiens 12, 7-10) qui rend l’être humain fort, au cœur même de sa faiblesse. c) Elle est la puissance transformatrice de Dieu qui restaure son image dans les êtres humains. d) Attribut essentiel de Dieu, la grâce appartient à la fois à sa transcendance et à son immanence. Il nous a communiqué sa grâce et nous en a fait part ; il est venu à nous, "plein de grâce" et il a "habité parmi nous" (Jean 1,14-16). e) La grâce est la victoire de Dieu sur le péché (Romains 5,21). Le salut de l’humanité et la création sont les fruits de l’intervention de Dieu en Christ (Romains 3,24). f) La grâce est le don que Dieu fait de la justice et de la paix, l’expression de sa miséricorde et de son amour pour l’humanité et de son engagement dans l’Alliance. g) La grâce de Dieu est sa réconciliation avec l’humanité en Christ (2 Corinthiens 5,17-21). La réconciliation est la guérison et la transformation de l’humanité et de la création réalisée par la kenosis de Dieu en Christ (Colossiens 1,19-20). h) La grâce de Dieu est la venue du Royaume des cieux sur terre, manifestée en Christ et par lui. Le Royaume de Dieu est le règne de la grâce. i) La grâce a pris la place de la Loi. Elle est le don gratuit de Dieu (Romains 3,24), donnée à tous sans discrimination aucune. Cependant, l’option préférentielle de Dieu se porte sur les opprimés et les marginalisés (Matthieu 5,1-12).

4. La notion biblique de la grâce occupe une place prédominante dans la théologie et la spiritualité orthodoxes. Voici les aspects qui retiennent l’attention :

a) La grâce a pour objectif le renouveau et la transformation de l’ensemble de l’humanité et de la création ; elle est nouvelle création. La grâce, entendue comme "re-création", commence par le "microcosme", c’est-à-dire les êtres humains et la communauté humaine. L’humanité et la création sont interdépendantes. La bénédiction des éléments de la création (l’eau, les fruits, la terre etc.), dans la théologie orthodoxe, renvoie à l’intégrité et au caractère sacré de la création.

b) L’action transformatrice de Dieu est devenue réalité dans l’événement du Christ. Sa présence transformatrice auprès de nous est une réalité permanente, à la fois événement et processus, existentielle et eschatologique. Dans la puissance du Saint Esprit, la grâce de Dieu devient réalité vivante et source de vie dans l’eucharistie et au travers d’elle.

c) L’action transformatrice de Dieu est trinitaire, elle est l’amour de Dieu le Père, la grâce de notre Seigneur Jésus Christ et la communion du Saint Esprit. La grâce est l’action universelle de Dieu ; elle pénètre toutes les dimensions et toutes les sphères de l’ordre créé et, en théologie orthodoxe, on parle de l’action cosmique de la grâce. La grâce est la puissance omniprésente et toute-puissante de Dieu qui transforme tous les aspects de la vie humaine. Elle advient au travers des sacrements du baptême, de l’eucharistie et de l’ordination.

d) La grâce de Dieu fait de nous tous un seul corps ; elle est la source de notre unité en Christ et du lien qui nous unit les uns aux autres. Malgré les divisions du monde, dans la puissance du Saint Esprit, la grâce de Dieu ne cesse de garantir, de sous-tendre et de protéger notre unité, ainsi que l’intégrité et la continuité de l’Eglise, et elle la conduit à l’eschaton, au retour du Christ dans sa gloire.

e) La gloire de Dieu crée la communion entre l’être humain et Dieu. L’être humain a été créé non seulement par Dieu, mais pour Dieu. Il est collaborateur avec Dieu (1 Corinthiens 3,9) et gardien de sa création. Son statut d’intendant de la création responsable devant Dieu s’exprime dans la communion de l’humanité avec Dieu, qui parvient à son accomplissement dans la theosis.

f) Accepter la grâce de Dieu signifie la partager avec les autres par l’évangélisation et la diakonia. C’est "la liturgie après la liturgie". La réponse à la grâce de Dieu dans la gratitude et la fidélité est coûteuse ; elle implique la kenosis, c’est-à-dire la martyria dans la vie et même dans la mort.

5. Des efforts soutenus ont été faits au cours de l’histoire pour transformer le monde. Toutes les tentatives de nature politique, religieuse, économique, idéologique et technologique ont échoué. La mondialisation, avec son nouveau système de valeurs, ses paradigmes et ses pouvoirs est une tentative de plus pour transformer le monde. En tant que chrétiens, nous croyons que seule la grâce de Dieu peut affermir, renouveler et transformer l’humanité et la création. Au cours de cette Assemblée, nous identifierons les implications de ce thème pour le mouvement œcuménique et en particulier pour le témoignage du Conseil œcuménique des Eglises, dans nos réflexions et notre prière : "Transforme le monde, Dieu, dans ta grâce". Assurément, cette prière est le cri des pauvres qui demandent la justice, des malades qui espèrent la guérison, des marginalisés qui recherchent la libération, le cri de l’humanité et de la création qui aspirent à la réconciliation. Forte de la grâce du Saint Esprit (Marc 13,11 ; Jean 16, 13), l’Eglise, communauté transformée et capable de transformation est appelée à devenir témoin du Christ jusqu’aux extrémités de la terre, jusqu’à ce qu’en Christ, toutes choses soient réconciliées et que toute la création soit transformée en "de nouveaux cieux et une terre nouvelle" (Apocalypse 21,1).

LE CONTEXTE LATINO-AMÉRICAIN

6. Cette Assemblée du COE est la première en Amérique latine. Par son combat pour la justice et la dignité et par son espérance, ce continent, sans nul doute, marquera nos délibérations et nos décisions d’une forte empreinte.

7. Les sociétés latino-américaines ont souffert de leurs origines coloniales. Les sociétés européennes, principalement celles de l’Espagne et du Portugal, ont imposé leur système social et politique et leurs valeurs culturelles aux populations autochtones, détruisant du même coup leurs cultures et leurs religions. Le régime et la culture oppressifs des colonisateurs ont laissé des cicatrices profondes sur les sociétés d’Amérique latine. La pauvreté, les inégalités et la dépendance à l’égard de l’étranger ont continué après le passage de la période coloniale à l’ère de l’indépendance.

8. Aujourd’hui, les sociétés latino-américaines, bien que différant les unes des autres à bien des égards, ont beaucoup de traits communs. La plupart d’entre elles ont subi de graves troubles politiques, économiques et sociaux tout au long du 20e siècle. Au milieu des années 1970, nombre de ces pays étaient sous la coupe de régimes militaires qui violaient les droits humains, persécutaient et assassinaient des dirigeants politiques et sociaux et mettaient les organisations politiques hors la loi. Depuis les années 1980, la plupart des gouvernements de la région ont adopté des stratégies inspirées des principes et des doctrines du néolibéralisme. Au cours de la décennie écoulée, la plupart des pays du continent ont souffert de graves crises économiques et politiques qui, à leur tour, ont provoqué des troubles sociaux et des mouvements de protestation. Durant cette période, le peuple d’Amérique latine a lutté pour la vie, la dignité et les droits des êtres humains. La mondialisation a eu des effets terribles sur les aspects politiques, sociaux et culturels des sociétés de la région : les populations locales ont perdu la maîtrise de leurs ressources nationales et de leurs activités économiques, et le fossé entre riches et pauvres s’est creusé. Récemment, plusieurs pays ont élu des gouvernements partisans de stratégies de développement opposées aux politiques des institutions internationales (FMI, Banque mondiale etc.).

9. De nombreuses Eglises ont été et demeurent attentives à ces changements, à ces évolutions et à ces défis. Elles sont convaincues que leur rôle pastoral et prophétique consiste à participer activement à la construction de la nation. La part qu’y ont prise les Eglises les a aidées à comprendre la mission de Dieu dans un contexte nouveau et dans une nouvelle perspective. La foi est une réalité essentielle de la vie quotidienne des Latino-Américains. La spiritualité, le zèle évangélique et l’engagement œcuménique sont vigoureux dans les Eglises. La croissance d’Eglises non institutionnelles et de mouvements charismatiques constitue une caractéristique importante du christianisme d’Amérique latine.

10. Le thème de l’Assemblée revêt une signification particulière à cette époque de l’histoire du continent. En participant à la séance spéciale consacrée à l’Amérique latine et aux services religieux dans les communautés locales, et grâce aux contacts quotidiens avec les gens et les Eglises locales, nous aurons l’occasion d’en apprendre davantage sur ce continent en général et sur le Brésil en particulier.

BOULEVERSEMENTS ET TÉNACITÉ

11. Ces sept dernières années ont constitué une période complexe et fragile de l’histoire mondiale. Le rapport De Harare à Porto Alegre (1998-2006) rend compte des événements marquants et des aspects importants du témoignage du Conseil au cours de cette période. Il esquisse brièvement les événements et les leçons apprises durant l’étape parcourue entre les 8e et 9e Assemblées. En annexe au rapport, vous trouverez un résumé de l’évaluation des programme préalable à l’Assemblée, une évaluation critique, exhaustive et objective des travaux du Conseil sous ses divers aspects et manifestations.

12. En jetant un regard rétrospectif sur cette période, nous pouvons à juste titre nous demander dans quelle mesure nous avons étés en mesure de progresser en direction de nos buts œcuméniques. Certes, il n’est pas facile de rendre compte de manière exhaustive du parcours de notre communion fraternelle. L’un des termes fréquemment utilisés ces dernières années pour décrire la vie et l’action du Conseil est le mot "crise". Nous avons traversé des crises de diverse nature. Soumis à des pressions importantes, nous avons affronté d’énormes tensions et poursuivi le témoignage du Conseil. C’est au travers des crises que l’on parvient à de grandes réalisations et atteint des objectifs importants. L’incarnation du Christ n’est-t-elle pas due à une crise ? La création du COE n’est-elle pas intervenue en réaction à une crise ? Le Conseil connaîtra toujours des crises sous diverses formes. Nous sommes appelés à réagir à ces crises dans la foi et l’espérance et dans une perspective d’avenir.

13. Ces sept dernières années de la vie du Conseil ont été marquées par des bouleversements, mais aussi par la ténacité. Le COE a ressenti les effets des événements mondiaux. Malgré les répercussions négatives de ces événements, l’inquiétude ressentie dans la maison en raison d’une diminution importante des recettes et de l’obligation de réduire les programmes et le personnel, et malgré l’émergence de nombreuses préoccupations relatives aux relations entre le Conseil et les Eglises membres, il a, dans une large mesure, mis en oeuvre les recommandations de l’Assemblée de Harare et les priorités qu’elle avait établies. La réflexion et l’action du Conseil se sont ordonnées, pour l’essentiel, autour de quatre points forts : être l’Eglise, servir la vie, le ministère de la réconciliation, et le témoignage et le service communs dans le contexte de la mondialisation. Les contraintes financières, les réajustements de programme et les changements intervenus au sein de sa direction n’ont pas fait obstacle à la qualité du témoignage du Conseil. Sous la conduite du Comité central et du Comité exécutif, et soutenus par des comités et commissions liés aux divers programmes, les membres du personnel ont bien fait leur travail. Ils méritent notre grande reconnaissance.

14. Une Assemblée est tout d’abord, pour le Conseil, l’occasion de rendre compte de ses activités, de ses échecs et de ses lacunes, et de les évaluer. C’est aussi une occasion de jeter un regard plus large et plus réaliste sur le mouvement œcuménique que le Conseil est appelé à servir. Assurément, cette tentative sérieuse d’analyser la situation œcuménique, d’examiner en détail les nouvelles réalités et les préoccupations qui apparaissent, et de repérer les nouvelles expressions de l’oecuménisme ainsi que les défis auxquels il est confronté nous permettra d’envisager l’avenir avec plus de confiance et de clarté. Au cours de la décennie écoulée, le mouvement œcuménique a connu une évolution importante qui, avec toutes ses ramifications et ses conséquences à long terme, va certainement devenir cruciale pour l’avenir de l’œcuménisme. Je souhaite concentrer mes remarques sur trois domaines spécifiques : l’ecclésiologie, le dialogue interreligieux et les nouvelles articulations du mouvement œcuménique.

UNE ÉGLISE AU DELÀ DES MURS

15. Le mouvement œcuménique parle de la manière d’"être l’Eglise". Toujours, il rappellera aux Eglises le devoir qu’elles ont de réaliser ce qu’elles sont par nature et de répondre à leur vocation dans le contexte d’époques et de circonstances qui changent. Dans mon rapport à l’Assemblée de Harare, je posais la question : "Quelle Eglise voulons-nous pour le 21e siècle ? Une Eglise confinée dans les limites des Etats nations ou des groupes ethniques et préoccupée seulement de se perpétuer elle-même, ou une Eglise missionnaire ouverte au monde et prête à affronter ses défis ?"i Au travers de ses programmes de ses relations et de ses activités, le Conseil a continué à se colleter avec cette question si pertinente. Nos Eglises aussi, chacune à sa manière, se sont attaquées à cette question critique.

16. Le christianisme traditionnel vieillit, et ses effectifs diminuent, mais le christianisme revient avec de nouveaux visages et sous de nouvelles formes. La création de paroisses non confessionnelles, d’organisations para ecclésiales et de méga-Eglises a modifié de manière spectaculaire le paysage chrétien. Des changements majeurs ont aussi lieu au sein des Eglises : l’Eglise institutionnelle est en train de perdre de sa force et de son influence dans la société ; dans de nombreuses Eglises, des tensions et des divisions relatives à des questions éthiques, sociales et pastorales provoquent la confusion et l’aliénation de beaucoup ; la ligne de partage entre "appartenance" et "croyance" se renforce, et nous entendons de plus en plus les médias parler de l’Eglise "dans la confusion", de l’Eglise "polarisée" et "silencieuse". Nombreux sont ceux, en particulier les jeunes, qui semblent déçus de ce qu’ils perçoivent comme l’incapacité de l’Eglise institutionnelle à relever les défis et à résoudre les problèmes des temps nouveaux. Ils recherchent une Eglise capable de répondre à leurs aspirations spirituelles, de satisfaire leurs besoins en matière de pastorale et de donner des réponses à leurs questions.

17. Ces tendances nouvelles mettent l’Eglise en demeure de franchir ses frontières institutionnelles, de transcender ses formes traditionnelles et de rejoindre les gens de la base. Pendant des siècles, des murs dogmatiques, éthiques, théologiques, ethniques, culturels et confessionnels ont protégé nos Eglises. Je me demande s’ils sont encore en mesure de les défendre dans un monde où l’interaction et l’interpénétration sont devenus partie intégrante de la vie humaine. L’Eglise est exposée à toutes sortes de vicissitudes et aux bouleversements qui affectent la société. Certaines Eglises ont réagi à cette situation en se retranchant derrière leurs frontières nationales, confessionnelles ou institutionnelles, afin de préserver leur spécificité. Face aux mutations de l’environnement, d’autres cherchent de nouvelles manières d’"être l’Eglise". L’Eglise ne peut plus demeurer dans la "forteresse", comme une entité autarcique ; elle doit être en interaction avec son environnement. Elle ne peut transformer le monde en restant dans ses murs, mais elle doit aller vers l’extérieur. Dans un nouveau contexte mondial, "être l’Eglise" constitue assurément un grand défi dont les implications sont concrètes :

a) Percevoir l’Eglise comme une réalité missionnaire et non pas comme une institution figée. L’Eglise acquiert sa nature authentique et sa pleine signification lorsqu’elle s’accomplit elle-même dans la mission. Elle est envoyée dans le monde pour discerner la volonté de Dieu et lui obéir au cœur des complexités et des ambiguïtés du monde.

b) Aller au delà d’elle-même, rejoindre les pauvres et les exclus, partager leurs soucis, s’identifier à leurs souffrances et répondre à leurs besoins. L’Eglise perd sa crédibilité si elle ne parvient pas à être en réel contact avec les gens qui sont assis sur ses bancs. Elle doit devenir "Eglise pour les autres", une Eglise qui donne aux exclus les moyens de devenir autonomes.

c) Devenir une communauté de tous pour tous, où tous les secteurs de la société se rassemblent dans le cadre d’une vie commune et de décisions prises en commun, où l’on écoute la voix des femmes, où les jeunes sont encouragés à participer et où l’on répond aux attentes des personnes handicapées, où, en fait, la discrimination sous toutes ses formes est éliminée.

d) Se préoccuper de questions liées à la bioéthique, à la biotechnologie, à la sexualité humaine et à d’autres domaines de l’éthique et de la morale. Le débat œcuménique nous a enseigné que l’être et l’unité de l’Eglise sont étroitement liés à l’éthique. Les Eglises ne peuvent plus ignorer ces questions, ni dans leurs relations internes, ni dans celles qu’elles entretiennent avec les autres. Il faut chercher un terrain commun par une démarche pastorale et contextuelle. C’est le genre d’engagement qui permettra aux Eglises d’éviter les tensions et les divisions.

e) Apporter la guérison et la réconciliation à l’humanité et à la création en ruines. En tant que communauté de Dieu transformée, avant-goût et signe du Royaume, l’Eglise est envoyée par le Christ pour transformer le monde par la puissance du Saint Esprit. Elle a le mandat de gérer la création de manière responsable.

f) Redécouvrir la place centrale de l’unité. Une Eglise divisée ne peut pas rendre un témoignage crédible dans un monde brisé ; elle ne peut pas s’opposer aux forces de désintégration et de désorientation de la mondialisation, ni entrer dans un dialogue signifiant avec le monde. Parler d’une seule et même voix et assumer ensemble la vocation prophétique de l’Eglise, voilà l’exigence essentielle pour "être l’Eglise" dans un monde polarisé.

18. Aujourd’hui, de nouveaux environnements apparaissent autour des Eglises et les invitent à revoir et à élargir leur réflexion théologique ; de nouvelles formes de mission apparaissent et mettent les Eglises en demeure d’aller au delà des normes traditionnelles de l’évangélisation de la diakonia ; de nouvelles manières d’"être chrétien" se créent et rappellent aux Eglises qu’elles doivent modifier leurs conceptions et leurs méthodes relatives à l’éducation. Il est évident qu’une Eglise qui reste sur ses positions et se replie sur elle-même ne saurait survivre dans des sociétés en pleine mutation. Seule une Eglise libérée de sa captivité à l’intérieur d’elle-même, qui est en dialogue créatif avec son environnement, une Eglise qui fait face avec courage aux problèmes de son temps, une Eglise de tous et pour tous peut devenir une source vive de la grâce divine qui donne la force d’agir, qui transforme et guérit. Je ne plaide pas en faveur d’une ouverture au monde dépourvue d’esprit critique, mais pour un mouvement dynamique et décisif qui conduira l’Eglise de la seule préoccupation d’elle-même vers l’interaction dialogique, du souci de la perpétuation d’elle-même au mouvement missionnaire vers les autres, de l’engagement purement réactif à une perspective proactive, de l’action visant à l’autoprotection à celle qui répond à l’autre. "Etre l’Eglise" est une question d’ecclésiologie ; cela signifie retourner aux racines authentiques de la catholicité, de la sainteté, de l’apostolicité et de l’unité de l’Eglise. C’est aussi une question de missiologie et signifie redéfinir et reformuler ce qu’est l’esse de l’Eglise en tant que réalité missionnaire. "Etre l’Eglise" est aussi une question œcuménique ; cela signifie interpeller l’Eglise et l’aider à devenir un instrument efficace et crédible de la transformation de Dieu dans un monde en mutation. "Etre l’Eglise" doit demeurer au cœur du mouvement œcuménique.

LA CONCEPTION DE SOI DANS DES SOCIÉTÉS PLURALISTES

19. La pluralité religieuse constitue le contexte même d’"être l’Eglise". Notre théologie, nos traditions, nos valeurs et notre style de vie sont très marqués par notre environnement pluraliste. L’Eglise est appelée à redéfinir son identité et sa vocation missionnaire au cœur de la pluralité religieuse. Elle a toujours été en dialogue avec son environnement. Or la mondialisation a rendu le dialogue encore plus existentiel et en a fait une partie intégrante de la vie quotidienne de l’Eglise. Etre en dialogue, c’est vivre de manière signifiante nos diversités au sein d’une seule et même humanité, dans un seul et même monde. C’est aussi tenter de vivre ensemble, quelles que soient nos divergences ou les tensions existant entre nous. Les remarques qui suivent méritent une attention particulière :

a) La conception que les chrétiens ont d’eux-mêmes dans le contexte de la pluralité religieuse est un facteur décisif. Aborder la question de l’identité sous l’angle phénoménologique n’a pas de pertinence dans un monde globalisé et dans le contexte de sociétés pluralistes. Le nouvel environnement dans lequel nous vivons met en question une conception de soi monologique et centrée sur soi et invite à une définition de soi dialogique. Tout en étant conditionnée par notre foi, notre identité est mise à l’épreuve par l’environnement spécifique dans lequel elle est vécue et formulée. Cette perception interactive de l’identité chrétienne, malgré les risques qu’elle comporte, enrichit et élargit notre conception de nous-mêmes, elle affecte aussi la manière dont nous organisons l’éducation et la formation chrétienne.

b) Une telle manière d’aborder la conception de soi chrétienne nous permet aussi de comprendre dans la juste perspective l’"altérité" de l’autre, qui n’est plus alors un étranger, mais un prochain, un voisin. La mondialisation a transformé le dialogue avec des étrangers en dialogue entre prochains et voisins. Expression de compassion et de respect, ce dialogue avec notre prochain est une dimension essentielle des enseignements bibliques. Découvrir "l’autre", c’est se redécouvrir soi-même. Mais notre compréhension de "l’autre" devrait toujours être vérifiée pas la compréhension que cet "autre" a de lui-même. La perception que nous avons de "l’autre" est également décisive pour la conception missiologique que l’Eglise a d’elle-même et pour sa réalisation. Le mouvement missionnaire de l’Eglise ne doit pas être perçu comme une réaction "contre" l’étranger, mais comme un engagement proactif "auprès de" notre voisin. C’et pourquoi nous devons explorer la signification et les implications de la Missio Dei dans le contexte de la pluralité religieuse.

c) Aborder la pluralité religieuse dans une perspective chrétienne est toujours une démarche qui s’apparente au jugement ; elle se fonde sur notre foi dans le Dieu trinitaire et sur notre engagement dans la Missio Dei. Nous devons revisiter la théologie biblique et la christologie du Logos de l’Eglise ancienne, qui nous remettent en mémoire les fondements de notre foi et nous aident à les considérer dans une perspective plus vaste. Selon l’enseignement de la Bible, Dieu offre le salut en Christ à l’ensemble de l’humanité. De même, selon la pneumatologie chrétienne, l’œuvre du Saint Esprit est cosmique ; par des voies mystérieuses, elle rejoint des personnes de toutes les religions. C’est pourquoi l’Eglise est appelée à discerner les signes du Christ "caché" et la présence du Saint Esprit dans les autres religions et dans le monde, et à témoigner du salut de Dieu en Jésus Christ.

d) Dans le dialogue interreligieux, nous ne saurions faire des compromis en matière de ce que nous revendiquons comme la vérité. Mais le fait d’affirmer notre foi en Christ ne doit pas nous empêcher d’entrer en dialogue et de coopérer avec d’autres religions. La spécificité et l’intégrité de chaque religion doivent être respectées dans ce dialogue. Pour que celui-ci soit crédible et fondé sur une base solide, nous devons approfondir nos valeurs communes et accepter nos différences. Il est de plus en plus urgent que les religions s’expriment ensemble, à partir de valeurs communes, sur les questions qui les préoccupent toutes, mais simultanément, l’ambiguïté du rôle des religions dans la société et le mauvais usage que l’on en fait s’accroissent aussi. Les Eglises sont prises dans ce dilemme. Cette situation ambivalente rend le dialogue interreligieux encore plus nécessaire. Les Eglises et le mouvement oecuménique doivent le prendre très au sérieux.

POUR UN ŒCUMÉNISME PERTINENT ET CRÉDIBLE

20. Nous sommes entrés dans une nouvelle phase de l’histoire de l’œcuménisme. Le paysage œcuménique change rapidement et radicalement : les institutions traditionnelles sont en train de perdre leur motivation et leur intérêt ; de nouveaux modèles, des normes nouvelles d’œcuménisme apparaissent, de nouvelles alliances, de nouveaux partenariats se nouent, et de nouveaux ordres du jour sont établis. Le panorama œcuménique présente aujourd’hui une image neuve. Je vais définir quelques éléments de cette évolution :

a) Un œcuménisme centré sur les personnes. Au cours de la dernière décennie, l’œcuménisme institutionnel, en tant que mouvement concernant tout le peuple de Dieu, a peu à peu pris le pas sur l’œcuménisme institutionnel qui ne suscitait plus que de l’indifférence et même une certaine aliénation. Il sort des limites étroites de l’institution et s’aventure même au delà des limites des Eglises. Pour certaines d’entre elles, il est marginal, alors qu’il constitue une priorité pour les institutions et les groupes d’action œcuméniques. Dans de nombreuses régions, vécu à la base, il devient attirant. On se rend compte de plus en plus que si le mouvement œcuménique ne s’enracine pas dans la vie des gens et n’est pas vu dans leur perspective, son authenticité et sa crédibilité en pâtiront considérablement. En fait, l’œcuménisme n’est pas quelque chose que l’on peut importer de l’extérieur ou développer à partir d’un centre institutionnel ; au contraire, il doit émaner de la vie des gens, leur appartenir. Il doit toucher leur vie dans tous ses aspects. Par conséquent, un œcuménisme centré sur les personnes et une vision œcuménique axée sur la vie apparaissent aujourd’hui comme un paradigme possible. Cette vision, qui a le potentiel de conduire le mouvement œcuménique au delà de ses expressions institutionnelles, est déjà en gestation. Le mouvement "Action commune des Eglises" en est une manifestation concrète.

b) Un œcuménisme sensible aux changements. Aux yeux de certains, l’œcuménisme vieillit, pour d’autres, il est déjà dépassé. Les normes actuelles de la culture œcuménique et les formes structurelles de l’œcuménisme ne sont plus adaptées aux nouveaux environnements. En outre, l’ordre du jour œcuménique, dans une large mesure, est suranné et ne correspond plus aux besoins et aux préoccupations d’aujourd’hui. En s’occupant de diverses questions, le mouvement œcuménique a considéré que son rôle principal était de discerner et de formuler. Mais on attend de lui qu’il aille au delà de ce rôle traditionnel et qu’il recherche des solutions, donne des orientations et, en cas de nécessité, prenne une position prophétique ferme. Je note aussi que les institutions œcuméniques ont de grandes difficultés à répondre promptement et avec efficacité aux attentes des Eglises et aux crises dans le monde. L’œcuménisme institutionnel s’est préoccupé de ses propres problèmes et, de ce fait, a perdu de vue les questions que les Eglises doivent affronter. Ce fossé, qui se creuse entre l’œcuménisme institutionnel et les Eglises, doit être abordé avec du sens critique. Plutôt que l’œcuménisme réactif que nous avons pratiqué, nous devons édifier un œcuménisme ouvert qui transforme les Eglises et accompagne leurs efforts de renouveau, qui met en question les perceptions archaïques et encourage la réflexion créatrice, qui s’efforce de remplacer les styles traditionnels par des méthodes novatrices, et les positions conservatrices par des attitudes réalistes.

c) Assurer la complémentarité et l’intégralité du mouvement œcuménique. Des Eglises de plus en plus nombreuses s’engagent dans des dialogues théologiques bilatéraux (une forme de relation œcuménique qui a surtout la faveur de l’Eglise catholique romaine depuis le concile de Vatican II) et des collaborations œcuméniques bilatérales. Ainsi, l’œcuménisme multilatéral connaît un déclin et l’œcuménisme conciliaire une stagnation. Le mouvement œcuménique évolue dans quatre directions : le dialogue théologique bilatéral, les partenariats œcuméniques bilatéraux, l’œcuménisme institutionnel et l’œcuménisme de la base. Jusqu’à présent, ni les institutions œcuméniques, ni les Eglises n’ont été en mesure d’assurer la complémentarité de ces éléments. Nous constatons actuellement des signes de polarisation dans de nombreux domaines et à différents niveaux de la vie œcuménique, et assistons à une désintégration constante au sein de nombreuses institutions. Il est essentiel de maintenir une cohérence entre les structures, les initiatives ou les actions œcuméniques aux niveaux mondial, régional et national. Il importe encore davantage de maintenir l’unité, la globalité et l’intégrité du mouvement œcuménique. Comme le déclare le document "Vers une conception et une vision communes du Conseil œcuménique des Eglises" (CVC), le COE, manifestation la plus organisée et la plus institutionnelle du mouvement œcuménique, a l’obligation de s’engager dans cette tâche importanteii. Au cours de la décennie écoulée, le Conseil a fait de grands efforts pour accroître l’ouverture du mouvement œcuménique ; cependant, à mon avis, nous n’avons pas entièrement réussi à manifester concrètement, même avec l’Eglise catholique romaine, son unité et sa globalité. Il me semble que si les Eglises, qui sont les véritables acteurs et détenteurs du mouvement œcuménique, n’assument pas cette tâche critique, les organisations œcuméniques seront dominées par les partenaires et l’activité œcuménique des Eglises se limitera aux dialogues théologiques bilatéraux.

d) Un œcuménisme qui unit ou qui divise ? Lorsque le mouvement œcuménique a vu le jour, son but déclaré était de renverser le "mur de séparation" (Ephésiens 2:14) et de conduire les Eglises à l’unité visible. Pourtant, en raison d’événements tant extérieurs qu’internes aux Eglises et de changements intervenus dans le monde, le mouvement œcuménique est devenu un espace où se font jour des tensions et des aliénations nouvelles. Des controverses et des divisions au sujet de questions de nature éthique, politique et sociale ont souvent des répercussions au sein du mouvement. De nombreuses Eglises font de l’œcuménisme une interprétation erronée ; elles l’identifient aux forces du libéralisme et du sécularisme. Elles craignent qu’il ne menace l’enseignement moral de l’Eglise et ne conduise au prosélytisme et au syncrétisme. Le COE et un certain nombre de conseils régionaux et nationaux, voire des communions mondiales, ont pâti de cette conception fautive. Cette situation exige que nous menions une réflexion en profondeur, que nous abordions l’ensemble du problème et le traitions avec prudence. La seule manière de faire face à cette situation complexe, pour les Eglises et les institutions œcuméniques, consiste à s’écouter et à se faire mutuellement confiance, à comprendre les sensibilités et à respecter les préoccupations des unes et des autres. Le mouvement œcuménique doit continuer à offrir aux Eglises un espace propice à un dialogue honnête et à une interaction créative afin de prendre conscience de leurs contradictions. Il doit aussi les aider à rechercher davantage de cohérence et un consensus plus parfait, tout en restant fidèles à leurs diversités.

e) L’émergence de nouvelles formes d’œcuménisme. Pendant longtemps, les acteurs et les partisans de l’œcuménisme se limitaient aux Eglises et à leurs autorités ; aujourd’hui, on compte aussi dans leurs rangs les agences donatrices et les partenaires spécialisés. De nouvelles manières d’"être œcuménique" et de "pratiquer" l’œcuménisme se développent : le travail en réseaux prend la place de certaines institutions, la défense de diverses causes remplace les programmes ; l’œcuménisme fondé sur le statut de membre perd de son importance, et un œcuménisme de partenariats et d’alliances gagne du terrain. De plus en plus, les Eglises et les milieux œcuméniques considèrent le mouvement œcuménique comme un "forum" ou un "espace" de rencontre et de collaboration. Ces nouveaux modèles ne renforcent pas seulement un œcuménisme qui ne s’engage pas, mais ils relèguent à la marge le but, qui est la recherche de l’unité visible. Je suis convaincu que nous ne devrions pas perdre davantage de temps et d’énergie à conserver les vestiges d’un œcuménisme vieillissant. Le mouvement œcuménique doit servir la cause sacrée qui est la sienne et ne pas se laisser paralyser par des structures pétrifiées. Je suis également persuadé que toute forme d’œcuménisme qui ne suscite pas un mouvement et un engagement ne mérite pas son nom. L’œcuménisme "complaisant" et "en solitaire" est un obstacle à notre cheminement œcuménique. Nous avons besoin de modèles qui ne cessent d’interpeller les Eglises et les invitent non seulement à cohabiter, mais à grandir ensemble et à passer de l’autarcie à l’interdépendance, du témoignage unilatéral au témoignage multilatéral. Telle est la voie véritablement œcuménique.

f) Les institutions sont-elles en crise, ou est-ce la vision ? Le mouvement œcuménique a toujours eu à affronter des crises. Nombreux sont ceux qui pensent que la crise est inhérente à l’institution, et je suis d’accord avec eux. A mon avis, la vision œcuménique se trouve aussi face à une crise. Certains soutiennent que le problème n’est pas celui de la vision, mais qu’il est lié à la manière dont ses impératifs et ses défis sont perçus et traduits dans la réalité des faits. Mais d’autres sont convaincus que nous avons déjà dépassé l’étape du document CVC et que nous devons, par conséquent, rechercher une nouvelle vision pour le 21e siècle. A mes yeux, le vrai problème est double : les institutions œcuméniques sont en train de perdre le contact avec la vision, et la vision semble vague et ambiguë. Nous ne devons pas devenir prisonniers de nos institutions, ni nous laisser piéger par notre vision œcuménique. Le mouvement œcuménique ne saurait être identique aux programmes, ni réduit aux activités de défense des causes et au travail en réseau. L’institution ne peut pas remplacer la spiritualité, ni l’action prendre la place de la vision. En tant que don du Saint Esprit, orienté vers l’avenir, le mouvement œcuménique transcende ses limites institutionnelles et ses expressions géographiques. Ce dont il a besoin est une nouvelle formulation de sa spiritualité et de sa vision. Sa dimension horizontale doit être sous-tendue par une dimension verticale, par une spiritualité qui en fera une source de renouveau et de transformation. De plus, la vision œcuménique doit être constamment réévaluée et redéfinie, pour ce qui est de sa fidélité à l’Evangile et de son adaptation aux conditions qui se modifient.

21. Cette évolution continuera à influer sur le COE, dont nous devons avoir le courage d’accepter non seulement les points forts, mais aussi la vulnérabilité et les fragilités ; tout en nous réjouissant de ses réalisations, nous devons aussi reconnaître avec humilité ses insuffisances et ses échecs. Un esprit triomphaliste ne fera qu’aggraver la stagnation, et un esprit de surprotection isolera davantage encore le Conseil du mouvement œcuménique. Le COE n’est pas une organisation qu’on pourrait évaluer sur la seule base d’un "bilan". C’est une communion fraternelle de prière et d’espérance. Il est appelé à devenir le signe et l’instrument d’un œcuménisme crédible, digne de confiance et ouvert à son environnement. Pour atteindre ce but, sa manière de penser, d’agir, d’organiser et de communiquer ses activités doit passer par un changement et un renouveau profonds.

AU DELÀ DE L’ASSEMBLÉE : REGARDS VERS L’AVENIR

22. Une assemblée est aussi une occasion unique de regarder vers l’avenir, de chercher à identifier les domaines prioritaires qui apparaissent et les grandes préoccupations qui détermineront le futur ordre du jour et l’orientation du Conseil. La période suivant l’Assemblée devrait être marquée par une planification stratégique intense, dont l’objectif sera de remodeler le cadre des programmes. En ce qui concerne ce processus, qui doit commencer au cours de cette Assemblée, j’ai la conviction que les questions suivantes doivent faire l’objet d’une sérieuse considération :

ÉDIFIER LA COMMUNAUTÉ FRATERNELLE : UNE PRIORITÉ ŒCUMÉNIQUE

23. Malgré ses efforts permanents en vue de se réaliser en tant que communauté fraternelle d’Eglises, le COE est demeuré une organisation dont le siège est à Genève. Plus que jamais, le caractère communautaire du Conseil se trouve face à de très grands défis : premièrement, le fossé grandissant entre les Eglises membres et le Conseil ; deuxièmement, la participation croissante des partenaires œcuméniques à la vie et au témoignage du conseil ; troisièmement, le déplacement de plus en plus marqué du rôle du Conseil, de l’édification de la communauté fraternelle vers les activités de défense de la justice.

a) Nombreux sont ceux pour qui l’unité n’est plus une priorité œcuménique, mais plutôt un thème académique ou, au mieux, un objectif eschatologique. En fait, par une méthodologie et une stratégie nouvelles, le Conseil a lié l’unité à des questions éthiques, sociales et missiologiques, ce qui a pour conséquence que l’unité a perdu en grande partie sa place centrale et son urgence. Le COE doit à nouveau mettre l’accent sur l’importance vitale de l’unité visible en s’engageant à nouveau dans des processus de convergence et de réception, en s’appuyant notamment sur les études suivantes : "Baptême, eucharistie, ministère" iii, "Confesser la foi commune"iv, et "La nature et le but de l’Eglise"v. Cependant, le Conseil doit aussi approfondir la conviction théologique selon laquelle la quête de l’unité et l’engagement dans le témoignage et le service communs auprès du monde ne s’excluent pas, mais qu’ils s’enrichissent mutuellement.

b) Quelle sorte de Conseil sommes-nous ? Une organisation qui planifie des activités, élabore des programmes et lance des actions de défense de diverses causes, ou une communauté fraternelle qui recherche avec ardeur l’unité visible de l’Eglise ? Je dirais que nous sommes les deux. Je ne vois là ni dilemme ni ambiguïté ; ces deux aspects de l’activité du Conseil se conditionnent et se renforcent mutuellement. Du fait que nous sommes une organisation, il est indispensable que nous travaillions avec un groupe d’alliés plus large que nos seuls membres, avec nos partenaires œcuméniques notamment. Il est également crucial pour l’avenir du mouvement œcuménique que nous devenions sensibles à la réciprocité et à la complémentarité qui marquent nos relations avec nos partenaires œcuméniques. Le Conseil a besoin de leurs compétences et de leur soutien financier. Nous devons cependant nous souvenir que la création de nouvelles alliances, de nouveaux champs d’action et le partenariat croissant avec de nouveaux alliés œcuméniques pourraient, à plus ou moins longue échéance, affaiblir le caractère communautaire du Conseil. Celui-ci ne saurait se transformer en une organisation œcuménique mondiale qui se contenterait de faciliter, de mettre en réseau et d’organiser des activités. Cela reviendrait à renier sa nature même et sa vocation. Le Conseil doit continuer à avoir des comptes à rendre aux Eglises, en tant que communauté fraternelle d’Eglises ; mais il a besoin de plus d’espace pour permettre une réflexion et une action créatives. Comme l’indique le document CVC, "l’approfondissement" et "l’élargissement" de la communauté du Conseil sont deux éléments indissociablesvi. C’est pourquoi la spécificité du Conseil en tant que communauté fraternelle d’Eglises et son rôle unique d’organisation au sein du mouvement œcuménique mondial doivent s’équilibrer, il faut les réaffirmer et les remodeler.

c) Certaines Eglises pensent qu’il y a d’autres façons de formuler l’engagement œcuménique. C’est pourquoi elles sont désireuses de collaborer, plus que de grandir ensemble et de dialoguer entre membres du Conseil. Comment pouvons-nous les aider à approfondir leur sentiment d’appartenance au Conseil ? Il est lui-même constitué par les Eglises membres avec leur engagement commun envers l’Evangile et les unes envers les autres. Il doit se mettre davantage à l’écoute des Eglises ; son objectif premier doit être d’approfondir leur communion. Et les Eglises doivent prendre plus au sérieux leur appartenance au Conseil en tant que ses membres, et reconnaître que la participation à la communauté du COE a des implications spirituelles, œcuméniques et financières. Un jour, je demandais à un responsable d’Eglise ce que son Eglise faisait pour le COE ; il m’a répondu : "Nous cherchons à réunir des fonds.” Je lui ai dit : "Vous devez aussi chercher à sensibiliser les gens.” Oui, édifier la communauté fraternelle implique que l’on sensibilise, que l’on renforce la confiance et que l’on fasse des sacrifices. A l’Assemblée de Harare, les Eglises ont déclaré : "Nous sommes décidés à demeurer ensemble et sommes impatients de croître ensemble dans l’unité."vii Nous sommes appelés à donner une qualité nouvelle à notre communauté fraternelle, en rendant le Conseil plus conscient de sa responsabilité, en recherchant de nouvelles manières de réfléchir, de travailler et d’agir ensemble, en inaugurant de nouvelles façons d’"être l’Eglise" ensemble. Si le Conseil n’est pas assuré d’une base ecclésiologique minimale, notre communauté demeurera instable et ambiguë. N’est-il pas temps de revenir à la déclaration de Toronto ?viii

D’UN CHANGEMENT DU RÈGLEMENT À UN CHANGEMENT D’ETHOS

24. Depuis la fin de la Guerre froide, le COE et les Eglises orthodoxes ont cheminé dans des directions fondamentalement séparées, ayant des préoccupations et des priorités différentes. Le COE n’a compris ni entièrement, ni correctement les attentes des orthodoxes qui cherchaient à retrouver, à redécouvrir leur identité et la place qu’ils allaient occuper dans la société post-communiste ; dans le même temps, les critiques que les Eglises orthodoxes adressaient au Conseil étaient exagérées, au point d’ignorer les réalisations œcuméniques fondamentales auxquelles il avait participé en jouant un rôle important. Certaines des tensions et des incompréhensions entre le COE et les Eglises orthodoxes ont leur origine dans la situation interne de celles-ci, dans les changements intervenus dans des sociétés nouvelles dont les populations sont en majorité orthodoxes, et dans la structure interne et l’ordre du jour du Conseil. Après sept ans de travail intense, la Commission spéciale, créée par l’Assemblée de Harare, a identifié un certain nombre de domaines spécifiques exigeant une révision sérieuse. Les recommandations de la Commission ont été adoptées par le Comité central. Certaines questions concernant la Constitution et le Règlement sont à l’ordre du jour de l’Assemblée.

a) La méthode du consensus introduite dans les procédures de vote est la réussite la plus importante de la Commission. Grâce à elle, le Conseil va connaître un changement fondamental en passant d’un système de prise de décisions de style parlementaire à la recherche d’un consensus. Le modèle du consensus n’a pas seulement pour objectif de changer les procédures de vote, mais on espère aussi qu’il favorisera la participation, l’engagement et la communauté fraternelle. Consensus n’est pas nécessairement synonyme d’unanimité ; au contraire, le consensus permet de préserver la diversité et de respecter les différences et, en même temps, de surmonter les contradictions et l’aliénation. Ce changement n’est donc pas une simple question de procédure, mais il doit nous inviter à partager nos idées théologiques et nos expériences spirituelles, et à exposer de manière plus efficace nos perspectives et nos préoccupations en nous donnant mutuellement les moyens de le faire et en recherchant ensemble l’avis de l’Eglise. A l’origine, l’idée du consensus devait permettre de renforcer la participation des Eglises orthodoxes. Mais il faut aller au delà et rappeler à toutes les Eglises membres qu’elles constituent toutes ensemble une communauté fraternelle et qu’elles sont par conséquent appelées à traiter les questions qui leur sont soumises sans tomber dans la confrontation, dans un esprit d’ouverture et de confiance mutuelle.

b) Le modèle du consensus et les autres recommandations de la Commission allaient-ils modifier l’ethos du Conseil ? Les "consultations orthodoxes" que nous avons organisées, les "déclarations orthodoxes" que nous avons faites, les "contributions orthodoxes" que nous avons apportées au Conseil depuis sa création en 1948 ont eu, sans nul doute, un effet, mais elles n’ont provoqué aucun changement dans le style, la structure et la méthodologie à dominante protestante et occidentale existant au Conseil. Cet échec était dû principalement à l’absence d’engagement cohérent et constant et de suivi de la part des Eglises orthodoxes, ainsi qu’aux hésitations et à l’indifférence des Eglises protestantes à l’égard des préoccupations et de la contribution des orthodoxes. C’est là que réside le véritable problème, là aussi qu’est le défi. La Commission spéciale a proposé de nouvelles manières de travailler ensemble sur des questions controversées, sources potentielles de division. On s’attend à ce que les Eglises orthodoxes soient mieux entendues et comprises. J’espère que, de leur côté, elles sauront saisir cette occasion pour participer de manière plus organisée et plus efficace à tous les domaines de la vie et de l’activité du Conseil, à tous les niveaux. L’ethos du Conseil ne peut pas changer en un clin d’œil, à la suite des travaux de la Commission spéciale. Nous devons faire preuve de réalisme et de patience. La question critique demeure : comment le Conseil peut-il passer d’un changement du règlement à un changement d’ethos ? Toutes les Eglises membres ont un rôle déterminant à jouer dans ce processus long et difficile.

c) Le résultat des travaux de la Commission spéciale répond-il aux "préoccupations orthodoxes" ? Certaines Eglises orthodoxes ne sont pas entièrement satisfaites des travaux de cette Commission. Certains membres protestants du Conseil ont aussi des réserves au sujet de certains aspects de l’activité de la Commission. A côté des perspectives communes, les divergences et les ambiguïtés continueront à exister. Ce que la Commission spéciale a accompli jusqu’à présent ne signifie pas la fin, mais seulement le commencement du processus. Il faut continuer à travailler, notamment dans les domaines de la qualité de membre, de la prière commune, de l’ecclésiologie et des questions sociales et éthiques. L’époque des "contributions" orthodoxes est révolue, celle de l’intégration des orthodoxes au Conseil a commencé. Ce processus doit se mettre en route principalement au sein des Eglises orthodoxes, qui doivent faire prendre conscience à leur base de l’importance que l’œcuménisme revêt pour la vie de l’Eglise. Il doit trouver son expression concrète dans la participation active des représentants orthodoxes aux comités liés aux programmes, qui constituent, en un sens, le cœur de l’activité du Conseil. Le consensus et les recommandations de la Commission spéciale facilitent ce processus. J’espère que la crise entre le COE et les orthodoxes secouera toutes les Eglises membres et les interpellera sur leur engagement œcuménique.

LA RECONFIGURATION : UN PROCESSUS DE RENOUVEAU

25. Les institutions œcuméniques se sont formées dans le cadre de l’ancien ordre mondial. Elles sont incompatibles avec le nouveau contexte du monde. Le paysage œcuménique actuel, de par son évolution et ses réalités nouvelles, pourrait rapidement provoquer de la confusion et désorienter les gens s’il ne fait pas l’objet d’une évaluation critique et d’une réorganisation. Au cours de la décennie écoulée, le COE, au travers du document CVC et de la Commission spéciale, s’est efforcé de traiter des questions urgentes et pertinentes qui se posaient au mouvement œcuménique en général et au Conseil en particulier. Le processus de "reconfiguration" dans lequel le Conseil s’est engagé récemment doit prendre une place importante dans l’ordre du jour œcuménique. Il faut, à mon avis, accorder une attention particulière aux questions et facteurs suivants :

a) La notion de reconfiguration a diverses significations selon les régions, et les Eglises et les partenaires œcuméniques la perçoivent de manières différentes et n’ont pas les mêmes attentes à son égard. La préoccupation de tous est que le mouvement œcuménique, sous tous ses aspects, a besoin d’être réévalué de manière complète et réaliste, et qu’il faut le remodeler et le recentrer. C’est pourquoi il ne faut pas considérer la reconfiguration comme un projet du Conseil dont la portée et les implications seraient limitées. Elle doit être perçue comme une entreprise commune, organisée globalement et menée avec la participation de toutes les Eglises, y compris l’Eglise catholique romaine, les institutions, partenaires et divers acteurs œcuméniques.

b) La reconfiguration ne saurait se limiter à un simple état des lieux et à une réorganisation de l’oikoumene, mais, elle doit viser fondamentalement à renouveler la vie et le témoignage œcuméniques, et cela signifie adapter la culture de l’oikoumene aux nouvelles circonstances, restructurer les institutions œcuméniques, réviser les programmes et les relations, approfondir la qualité de la croissance commune, établir une cohérence et des réseaux parmi les diverses formes et expressions de l’œcuménisme, et élargir la portée des partenariats œcuméniques. Le Conseil n’a pas été capable d’intégrer pleinement la déclaration CVC dans ses programmes. Même si ce document, en tant que document d’orientation, demeure pertinent pour l’ensemble du mouvement œcuménique, il doit être réinterprété. Dans le déroulement de ce processus, le document CVC et les travaux de la Commission spéciale doivent faire l’objet d’une attention particulière.

c) Le mouvement œcuménique doit aborder de manière globale la question de ses institutions, de son ordre du jour et de ses buts, ainsi que de ses méthodes de réflexion et d’action. Il doit aussi trouver une perspective intégrée pour répondre aux questions fondamentales et aux grands défis que pose le monde. Celle-ci, qui s’oppose aux initiatives unilatérales et isolées en favorisant une perspective interactive et coordonnée, n’est pas une simple question de méthode ou de stratégie ; il s’agit là d’une réalité ontologique qui fait partie de l’esse de la foi chrétienne. Une telle perspective peut aussi assurer l’efficacité du témoignage œcuménique.

d) Le mouvement œcuménique se trouve actuellement face à un dilemme et vacille entre intégration et désintégration, partenariat et fragmentation, plaidoyer humanitaire et communauté fraternelle, bilatéralisme et multilatéralisme. De par sa nature même, qui est d’être une communauté fraternelle d’Eglises en croissance, le COE a un rôle à jouer dans le mouvement œcuménique mondial : faciliter, créer des réseaux et coordonner. Cette vocation spécifique et privilégiée du Conseil doit devenir plus visible et plus efficace à ce moment décisif de l’histoire œcuménique.

e) Le mouvement œcuménique se trouve face à une crise de crédibilité et de pertinence. Nous ne devons pas réagir par la seule reconfiguration des institutions. A l’aube du 21e siècle, ce dont le mouvement œcuménique a besoin de toute urgence, pour pouvoir affronter les problèmes des temps nouveaux et répondre aux attentes des Eglises de manière responsable et efficace, c’est d’un "aggiornamento" fondamental, c’est-à-dire de renouveau et de transformation.

f) l’Eglise catholique romaine a invité à faire la "clarté" au sujet du fondement et de la vision théologiques de l’œcuménisme. Je partage ce souci. L’une des contributions les plus précieuses au processus de reconfiguration pourrait être ce que j’appelle une vision œcuménique partagée. J’entends, par cette expression, un examen et une formulation de l’ensemble des objectifs œcuméniques, auxquels toutes les Eglises, y compris l’Eglise catholique romaine et les partenaires œcuméniques, pourraient s’associer. Cette vision commune doit nourrir notre action œcuménique, quel que soit son cade institutionnel ou ecclésial. Une telle démarche contribuerait de manière significative à mettre en lumière les objectifs œcuméniques. Si on la néglige, l’activisme croissant risque d’affaiblir la base spirituelle et théologique du mouvement œcuménique. La reconfiguration doit aussi tenir compte de cet élément important.

LA VIOLENCE : UNE PRÉOCCUPATION ŒCUMÉNIQUE MAJEURE

26. Face à une culture de mort qui se répand, l’Assemblée de Harare a lancé la Décennie "vaincre la violence" : les Eglises en quête de réconciliation et de paix (2000-2010) (DVV). En s’engageant dans ce processus phare, le Conseil a déclaré : "Nous nous efforcerons ensemble de vaincre l’esprit, la logique et la pratique de la violence", et notre vocation prophétique nous appelle à devenir "des agents de réconciliation et de paix dans la justice"ix. Des lancements de la Décennie au niveau des régions, des campagnes annuelles avec accent spécial (l’accent spécial pour 2006 porte sur l’Amérique latine), les projets "Paix dans la ville" et de la documentation ont contribué de manière importante à sensibiliser les gens et à promouvoir les valeurs de la vie, de la tolérance et de la compassion. Réagir à la violence et la surmonter doit demeurer une priorité œcuménique de pointe. En évaluant les idées et les expériences émanant de la première moitié de la Décennie, l’Assemblée donnera certainement des orientations pour la période à venir. Dans ce contexte, je souhaite vous faire part de quelques perspectives :

a) Nous avons déclaré à plusieurs reprises que la DVV, un objectif auquel se rallie l’ensemble du Conseil, constitue à la base un processus œcuménique. Il est donc essentiel que le mouvement œcuménique, dans toutes ses expressions institutionnelles, considère l’objectif "vaincre la violence" comme une priorité urgente. La contribution des chrétiens à cette campagne mondiale contre la violence doit être réorganisée à la lumière des nouveaux événements et sa spécificité doit être plus clairement précisée.

b) La violence est un phénomène complexe aux multiples facettes. La DVV ne doit pas seulement s’attaquer aux symptômes ou aux éruptions caractérisées de la violence, mais aussi à ses causes profondes et à l’idéologie qui l’environne.

c) Vaincre la violence suppose que l’on comprenne "l’autre" et que l’on encourage la compassion, la tolérance, et les valeurs de la coexistence. Les religions peuvent jouer un rôle déterminant dans ce contexte. Le dialogue et la coopération au niveau interreligieux peuvent servir de cadre propre à favoriser l’édification communautaire.

d) Vaincre la violence signifie guérir les mémoires en acceptant la vérité, pour se diriger vers le pardon et la réconciliation. La DVV invite les Eglises à œuvrer en vue de la réconciliation. Le Conseil doit prendre très au sérieux ce travail qui est un moyen efficace de résoudre les conflits et constitue une dimension essentielle de la foi chrétienne.

e) Souvent, la cause profonde de la violence est le déni de justice. Œuvrer pour la justice est un moyen de la surmonter. D’un autre côté, il arrive que l’on use de violence pour parvenir à la justice. Le lien entre justice et violence est une question critique qui exige une analyse plus complète, et plus approfondie. Dans ce contexte, le document d’étude préparé par la CEAI sur la protection des populations menacées par la violence arméex, qui a été envoyé aux Eglises pour réflexion et commentaires, doit être repensé.

f) Les Eglises doivent aborder la question de la violence de manière proactive, et non réactive. La non-violence doit être considérée comme une stratégie forte et une manière active d’aborder le combat contre la violence. L’Eglise doit prêcher la tolérance, l’ouverture à l’autre et l’acceptation mutuelle. Notre vocation chrétienne nous appelle à devenir des agents de la réconciliation, de la guérison et de la transformation que Dieu donne. D’autres ont adopté la stratégie de la "guerre contre le terrorisme" ; la nôtre vise à "vaincre la violence" ; d’autres ont pour objectif la "sécurité", même au prix d’interventions armées ; notre objectif est la paix et la justice, et la promotion de la compréhension et de la confiance mutuelles.

LES JEUNES : CRÉATEURS D’UN NOUVEAU CHEMINEMENT ŒCUMÉNIQUE

27. "Fais que les jeunes transforment le monde, Dieu, dans ta grâce.” Voilà ce que les jeunes ont dit dans un esprit de profonde humilité, de responsabilité et de courage lors de la dernière session du Comité central. Ils ont demandé que l’Eglise devienne plus ouverte, la théologie plus pertinente, l’œcuménisme plus crédible, la société davantage fondée sur la participation. Je rejoins entièrement le ferme engagement et la vision lucide des jeunes. En tant que chef d’Eglise et que président, j’ai toujours aimé à écouter les jeunes et à me laisser enrichir par eux, tant dans mon Eglise que dans les milieux œcuméniques. Etre à l’écoute des jeunes ! Quel défi pour chacun de nous qui sommes assis à des postes d’autorité dans nos Eglises et dans les institutions œcuméniques ! Il est certain que les jeunes ont un rôle important à jouer dans nos Eglises, dans le mouvement œcuménique et dans nos sociétés. Mais il ne suffit pas de le dire. Nous devons les intégrer totalement dans tous les aspects de la vie des Eglises et du mouvement œcuménique en général. A cet égard, je souhaite faire quelques remarques :

a) Les jeunes ont un rôle spécial à jouer dans le cheminement conduisant à "être l’Eglise.” J’estime que ce rôle consiste à être par essence des agents de transformation. Nous devons les aider à passer de la marge de nos Eglises au cœur de leur vie et de leur témoignage, y compris dans les prises de décision. Je ne peux pas imaginer une Eglise sans eux. Ils assurent la vitalité et le renouveau de l’Eglise. Ils devraient y être des acteurs, et pas seulement des auditeurs, des responsables, et pas seulement des gens qui suivent.

b) Les jeunes ont un rôle majeur à jouer dans la démarche conduisant à "être œcuménique.” Ils sont appelés à participer activement au renouveau et à la transformation du mouvement œcuménique. Lorsque nous organisons des réunions ou nommons des comités, nous ne devons pas considérer la jeunesse comme un simple ajout ou une catégorie à part. La question des jeunes n’est pas affaire de quotas ou de programmes qui leur sont particulièrement destinés. Je souhaite la présence de jeunes dans toutes les catégories, à tous les postes, dans tous les domaines et à tous les niveaux de l’ensemble de la vie et du témoignage des Eglises et du mouvement œcuménique.

c) La formation œcuménique des jeunes revêt une importance décisive pour l’avenir du mouvement œcuménique. La qualité et le nombre des personnes intéressées à la vie œcuménique, au sein du COE et ailleurs, vont en diminuant. La survie du mouvement œcuménique dépend dans une large mesure de la participation active et responsable des jeunes. Une vision a besoin de visionnaires qui rêvent et luttent en vue de sa réalisation. La préparation d’une nouvelle génération œcuménique est un impératif et doit devenir une priorité pour le mouvement œcuménique. L’avenir appartient à ceux qui ont une vision et le courage de la mettre en œuvre.

d) Si nous ne confions pas de responsabilités à nos jeunes, ils trouveront d’autres "espaces", à l’extérieur des Eglises et du mouvement œcuménique, pour établir leurs propres réseaux et chercheront d’autres moyens d’exprimer leurs préoccupations, leurs rêves et leurs visions. La 8e Assemblée a été celle du Jubilé. La présente Assemblée doit devenir celle des jeunes, marquée non seulement par une forte présence des jeunes, mais aussi par leur participation et leur impact, ainsi que par le défi que constituent leurs perspectives. Les jeunes doivent devenir les pionniers du nouvel ordre œcuménique, et l’avant-garde d’un nouvel avenir œcuménique.

UN VOYAGE DE FOI ET D’ESPÉRANCE

28. J’ai commencé mon voyage œcuménique comme jeune délégué avec ces sentiments et cet engagement. J’ai été très heureux lorsqu’un groupe de jeunes venus de différentes parties du monde se sont réunis, voici quelques années, dans mon Eglise à Antelias, au Liban, et ont déclaré : "Etre œcuménique, cela fait partie de l’être même de l’Eglise"xi. C’est ce que j’ai appris moi-même de l’expérience que j’ai vécue dans le mouvement œcuménique.

Etre œcuménique, c’est s’engager ensemble dans la mission et la diaconie, et lutter pour l’unité visible de l’Eglise.

Etre œcuménique, c’est prier, travailler, souffrir ensemble, c’est partager et témoigner ensemble. Etre œcuménique, c’est percevoir notre identité essentielle non pas dans ce qui nous distingue les uns des autres, mais dans notre fidélité aux impératifs de l’Evangile.

Etre œcuménique, c’est affirmer nos diversités, tout en les transcendant pour découvrir notre identité commune et notre unité en Christ.

Etre œcuménique, c’est être une Eglise qui ne cesse de se réaliser en tant que réalité missionnaire, dans l’obéissance à l’appel de Dieu dans un monde qui change.

Etre œcuménique, c’est être fermement résolu à entreprendre un voyage de foi et d’espérance et s’y engager de manière responsable.

29. A Amsterdam, lors de la 1e Assemblée du COE (en 1948), nous avons déclaré : "Nous sommes décidés à demeurer ensemble.” A Porto Alegre, nous devons déclarer : "Nous demeurerons ensemble" dans ce voyage de foi et d’espérance vers l’avenir de Dieu.

30. Lorsque j’ai pris mes fonctions de président, en 1991, j’ai déclaré : "La mer est tempétueuse, Dieu nous appelle, dans la puissance du Saint Esprit, à conduire le bateau œcuménique sur la mer démontée.” Le mouvement œcuménique est un bateau qui avance. Le symbolisme profond de cette image sera toujours pour nous un défi. En naviguant sur la mer agitée, le bateau a pris des paquets d’eau. Certains diraient même qu’il est en train de couler. Pour ma part, je suis profondément convaincu que le courage spirituel qui nous pousse à rechercher de nouvelles visions, la foi profonde qui nous donne l’espérance d’un avenir nouveau et notre engagement envers la cause œcuménique maintiendront le bateau à flots dans les terribles tempêtes du monde.

31. Le voyage œcuménique est un pèlerinage de foi et d’espérance. J’y participe depuis 1970 - un court laps de temps pour un aussi long voyage ! Au cours de ce voyage de foi et d’espérance, j’ai fait des rêves :

J’ai rêvé que la reconnaissance mutuelle du baptême, sceau de notre identité chrétienne et fondement de notre unité, se réaliserait bientôt. J’ai rêvé que toutes les Eglises du monde célébreraient la résurrection de notre commun Seigneur ensemble, le même jour, comme l’une des expressions visibles de l’unité chrétienne. J’ai rêvé qu’une Assemblée œcuménique - sinon déjà un Conseil œcuménique - serait convoquée, à laquelle participeraient toutes les Eglises pour célébrer leur communion en Christ et relever les défis auxquels l’Eglise et l’humanité sont confrontées. Le rêve est une dimension essentielle de l’"être œcuménique.” J’ai confiance que les nouvelles générations, soutenues par un renouveau de foi et d’espérance, une vision et un engagement nouveaux, continueront à rêver.

J’exprime ma gratitude envers toutes les personnes qui, au cours de ce voyage œcuménique, ont affermi ma foi, nourri ma réflexion, soutenu mon action et enrichi ma diaconie. J’ai eu le privilège de collaborer étroitement avec trois secrétaires généraux, le pasteur Emilio Castro, le pasteur Konrad Raiser et le pasteur Samuel Kobia, et avec quatre vice-présidents, l’évêque Nelida Ritchie, l’évêque Soritua Nababan, Mme Marion Best et la juge Sofia Adinyira, ainsi qu’avec un grand nombre de sœurs et de frères en Christ originaires de diverses parties de l’oikoumene. Que Dieu soit juge de ce que j’ai pu donner au COE. Ce que j’en ai reçu a transformé ma vie et mon ministère. Je rends grâces à Dieu de m’avoir accordé le privilège de le servir au travers du COE.

Un ami œcuménique m’a demandé récemment : "Cette Assemblée marquera-t-elle la fin de votre voyage œcuménique ?" Je lui ai répondu : " Bien au contraire ! Ce sera le prélude à mon nouveau voyage œcuménique." L’œcuménisme est devenu partie intégrante de mon être même. Enrichi par l’expérience de toutes ces années, je vais être encore plus engagé dans l’œcuménisme. Avec l’aide de Dieu, je vais continuer ce voyage d’espérance dans la foi en pèlerin fidèle, priant avec vous et avec tant de personnes dans le monde entier :

Transforme nos Eglises, Dieu, dans ta grâce. Transforme le mouvement œcuménique, Dieu, dans ta grâce. Transforme le monde, Dieu, dans ta grâce.

ARAM Ier CATHOLICOS DE CILICIE

Février 2006 Antelias, Liban

NOTES i Faisons route ensemble, Rapport officiel de la Huitième Assemblée du Conseil œcuménique des Eglises, WCC Publications, Genève, 1999, Rapport du président, p. 77. ii Vers une conception et une vision communes du Conseil œcuménique des Eglises, Déclaration d’orientation générale, Genève, 1997, pp. 21-23. iii Baptême, eucharistie, ministère, Foi et constitution, document n° 111, trad. fr. Paris, Centurion/Presses de Taizé, 1982. iv Confesser la foi commune : Explication œcuménique de la foi apostolique, Foi et constitution, document n° 153. Cerf, 1993. vLa nature et le but de l’Eglise, Vers une déclaration commune, Foi et constitution, document n° 181, Genève 1998. vi Vers une conception et une vision communes du Conseil œcuménique des Eglises. Déclaration d’orientation générale, Genève, 1997, pp.16-17. vii Faisons route ensemble. Rapport officiel de la Huitième Assemblée du Conseil œcuménique des Eglises, éd. Nicolas Lossky, WCC Publications, Genève, 1999, p. xix . viii En 1950, le Comité central du COE, réuni à Toronto, a formulé un texte sur "L’Eglise, les Eglises et le Conseil oecuménique des Eglises" in : A Documentary History of the Fait hand Order Movement, 1927-1963, ed. Lukas Vischer, St Louis, MO, Bethany press, 1963, pp. 167-176. Ce texte, qui est connu dans la littérature œcuménique sous le nom de Déclaration de Toronto, demeure fondamental pour une conception commune du COE. Il est composé de deux parties ; dans la première se trouvent cinq propositions sur ce que le COE n’est pas ; la deuxième partie contient huit propositions positives qui sous-tendent la vie du Conseil. ix World Council of Churches, Central Committee, Minutes of the Fifty-First Meeting, Potsdam, Germany, 28 January - 16 February 2001, Geneva, 2001, p. 177. x "La protection des populations menacées par la violence armée : définition du point de vue éthique du Conseil œcuménique des Eglises" in : Central Committee, Minutes, Fifty-First Meeting, Potsdam, pp. 219-242. xi Nouvelle configuration du mouvement œcuménique. Les jeunes lancent un appel en faveur de la justice et d’une communauté sans exclusive, in : Consultation on Reconfiguration of the Ecumenical Movement. Convened by the World Council of Churches, 17-21 November 2003, Antelias, Lebanon. Geneva, World Council of Churches, 2004, p.27, version française : www.wcc-coe.org/wcc/who/antelias-youth-f.html

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