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Un témoignage par jour

Récit n° 125 de Vérkiné Nazarian

Fille de Roupen

Née en 1910 à Malatia

Je me rappelle mon père qui était malade.

Le prêtre est venu, il a dit ; "Roupen, ils me demandent nos armes, sinon ils vont me tuer". Mon père a répondu : "Va, te sacrifier, car nous ne devons livrer nos armes".

Il ne l’a pas écouté.

Je me rappelle que les Turcs ont emmené mon père, ils ont aussi emmené tous les hommes. L"alan-talan" a commencé (pillage, en turc). Nous avons donné à notre voisin turc tout ce que nous avions, pour qu’il nous les garde. Nous étions cachés dans la maison du Turc quand les gendarmes sont venus. Ma mère l’a supplié de ne pas ouvrir la porte. Nous voisin a donné de l’eau de vie aux Turcs, ils l’ont bue et sont partis. Notre voisin n’a pas ouvert la porte, mais le matin il nous a dit : "Je ne peux pas continuer à vous cacher, partez".

Nous sommes revenus chez nous. Puis nous sommes partis chez un autre voisin turc, qui s’occupait de médecine. Ma mère distribuait ses pièces d’or à tous, pour nous sauver la vie. Puis elle est partie chez sa mère. Sa mère lui a dit : "Pourquoi es-tu venue, Esther ?"

"Si tu meurs, je mourrai aussi, a répondu maman."

Ma mère, ma grand’mère et les trois enfants sommes partis dans la maison du patron de l’usine. Maman lui a donné un tamis rempli de montres pour qu’il nous abrite. Le Turc a dit : "Si les gendarmes viennent, entrez dans la salle de bains, car on a reçu l’ordre de n’y faire entrer personne".

Le nouveau-né dormait dans son berceau. Quand les gendarmes sont venus, ma mère m’a fait entrer avec mon frère Joseph, dans la salle de bains, mais elle a oublié le bébé dans son berceau. Les gendarmes ont dit :

"Quel mignon petit bébé, ce ne peut pas être l’enfant du patron. Il semble que ce soit un petit Arménien." Ma mère a eu peur qu’il arrive un malheur à l’enfant, elle est sortie de sa cachette, elle a dit : "moi je suis protestante" car les protestants étaient exemptés de déportation.

On nous a emmenés au marché de Alma Oghlu. C’étaient des champs, dans lesquels on avait déporté tout ce qui restait de femmes et d’enfants. On a mis de côté les "Loussavortchagan" (religion apostolique des Arméniens). On a séparé les protestants.

Ma mère, ma grand’mère et nous, sommes restés debout en plan. A ce moment, Chukri Beg est passé, c’était l’ami de mon oncle Karékine. Ma mère s’est approchée et lui a dit : "Chukri Beg, nous sommes abandonnés. Je suis la femme de Krikor Toutélian". Il a dit : "Allez de ce côté-là".

Le lendemain, ils ont emmené les "Loussavortchagan" et les ont tués. Les Catholiques et les Protestants ont été vérifiés. Ils ont vu que maman avait un enfant de plus. Ma grand’mère a mis l’enfant sur son épaule. L’enfant n’a pas bronché, Dieu l’a protégé. Ainsi, en tant que famille Toutélian, nous avons été sauvés. Chukri Beg a dit au gendarme : "Emmène ceux-là, libère-les, remets-les aux protestants", c’est-à-dire aux Allemands.

Ma mère, dans son émotion, était en sueur. Ensuite elle a vu que le serviteur turc de mon oncle, voyant que nous étions libérés, a fait à manger et nous l’a apporté.

Dans notre maison, nous avons vu que les murs étaient démolis. Ils cherchaient de l’or.

Mais nous étions libres.

Il y avait un orphelinat allemand à Izmir.

Ma mère, quand elle était petite était restée 6 ans dans un orphelinat allemand et savait bien parler allemand. Elle a été invitée à donner des cours. Mais ils ne donnaient que 4 (poulgui) par jour pour toute la famille. Nous les mangions, mais le bébé est mort de faim car maman, avec toutes ces émotions, n’avait plus de lait.

Nous avons vu en route le père des Vorpéyan, à qui on avait coupé la tête, on lui avait aussi coupé le membre et mis dans la bouche.

Beaucoup avaient été coupés en petits morceaux.

A l’orphelinat allemand, maman est tombée malade. Dans notre jardin, nous avions du gui, des mûres blanches et des figues. Ma mère fait du sirop de mûres et nous en faisait boire tous les jours. Tous les rescapés avaient le ventre et la rate enflés .Ma mère pleurait car elle aussi avait la rate enflée. Le médecin Allemand avait prescrit un médicament, mais maman lui a dit : je n’ai pas d’argent. Le médecin a eu pitié, il lui a donné le médicament. Elle l’a bu et elle allait mieux. Elle a donné le reste du médicament aux autres malades, eux aussi ont guéri. C’est ainsi que maman est restée en vie.

L’orphelinat allemand s’est transformé en orphelinat américain. On nous a emmenés à Alep, nous étions déjà en 1921. Notre famille comportait 150 à 200 personnes. J’avais des oncles, des tantes. Ils avaient tous été massacrés sur les routes de Der Zor, il ne restait plus que nous trois, ma mère et mon frère.

Mon mari était un Arménien Hamshén. Sa famille s’était sauvée d’Ordou en 1895, il était venu en bateau à Atlér dans le seul but de ne pas être converti. Ensuite ils étaient venus à Erevan. Ils s’étaient installés à Nor Malatia. Quand il m’a rencontré, il m’a raconté qu’à Atlér, tous les Arméniens étaient des Hamshéns qui n’avaient pas voulu se convertir. Les turcs voulaient convertir tout le monde, même les enfants et les vieillards. Ils disaient : "Nous allons supprimer la nation arménienne, il n’en restera qu’un pour mettre au musée".

Témoignage recueilli par Verjine Svazlian

Traduction Louise Kiffer

6 octobre 06

par Stéphane
vendredi 6octobre2006

THEMES ABORDES : Génocide

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