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Bernard Quilliet
Christine de Suède
Paris, Fayard, 2003, 450 p.

jeudi 21 août 2003, par Stéphane Haffemayer

Stéphane Haffemayer, maître de conférences en histoire moderne à l’Université de Caen, associé à l’UMR 5037 du CNRS. Auteur de « L’information dans la France du XVIIe siècle. La Gazette de Renaudot de 1647 à 1663 », Champion, 2002.

Les éditions Fayard proposent une nouvelle édition de la biographie de la reine de Suède réalisée en 1982 par Bernard Quilliet. La bibliographie sur le sujet est abondante, le personnage n’ayant jamais laissé indifférent : femme de pouvoir au verbe souvent haut et cinglant, tout aussi savante et entourée d’hommes de lettres et de sciences que d’individus sans scrupules, son comportement si peu protocolaire et respectueux des règles en usage, parfois scandaleux voire scabreux, ne laisse d’étonner encore aujourd’hui.

Le récit chronologique qu’en livre l’auteur est enrichi des lumières les plus récentes apportées sur le personnage ; on regrette cependant l’absence d’introduction justificative explicitant les nouveautés apportées. Non fondé sur des archives suédoises mais sur les témoignages -parfois non concordants, des historiens qui s’y sont intéressés, ainsi que sur des mémorialistes et quelques lettres, le récit offre le regard souvent inquisiteur de l’historien dans les replis les plus intimes d’une souveraine au destin peu commun qui, rappelons-le, a abdiqué en 1654 après s’être secrètement convertie au catholicisme.

Les premiers chapitres permettent de revenir sur l’histoire de la Suède, si mal connue des contemporains eux-mêmes qui n’y voyaient qu’un pays excentrique et mystérieux, pauvre et rude. L’auteur rappelle l’origine des guerres du Nord, cette querelleuse haine de famille et de religion, entre la branche polonaise et catholique des Wasas et la cadette, luthérienne, en Suède. Mais plus que ces lointains conflits, c’est la fulgurante épopée de Gustave-Adolphe, le « lion du Nord » dans le théâtre de la Guerre de Trente ans qui révèle à l’Europe l’existence de ce centre nouveau de la politique européenne.

Malgré la beauté du mythe, l’auteur relève la modestie des origines de celle qui fut projetée sur le trône après le désastre de Lützen ; plus grave, l’atavisme lourd (démence fréquente, schizophrénie) qui ne semble pas l’avoir épargnée. Sans le dire vraiment, l’auteur avance là des explications plausibles à bien des égarements.

L’évocation de la difficile succession entre les mains d’une enfant de six ans est l’occasion de développements assez fouillés sur quelques personnalités suédoises comme le chancelier Axel Oxenstierna remarquable par son népotisme et son nationalisme farouche. Apparaît également la fragilité psychologique de sa mère, Marie-Eléonore, une Hohenzollern, enfuie au Danemark en 1640.

Le personnage se comprend également à la lumière de son éducation et l’auteur donne des renseignements très précis sur la nature particulièrement virile de celle que Gustave-Adolphe a ordonné d’inculquer à sa fille. D’une rigidité toute luthérienne, l’apprentissage de la princesse était fondé sur l’amour de la patrie, des langues et des auteurs classiques ; une frénésie d’apprendre qui ne la quittera jamais, comme en témoigne ce passage où Bourdelot, ami de Naudé et Gassendi, grand libertin, guérit Christine de sa torpeur anémique en lui lisant des « poésies plus licencieuses encore que celles qu’elle connaissait déjà ». Le ton est donné, en dépit d’un physique et d’une voix virils, la souveraine qui entame son règne personnel à la fin de l’année 1644, interroge sur sa sexualité.

On laissera à l’auteur la responsabilité de son propos sur l’intérêt historique des goûts érotiques de la fantasque souveraine. Sans doute l’historien est-il bien celui qui se risque le plus loin dans la mise au jour des intimités ! On limitera nos réserves à l’utilisation par l’auteur de sources parfois suspectes, dénoncées parfois comme supercherie littéraire : difficile d’en attendre des éléments nouveaux et les spéculations paraissent parfois bien hasardeuses. On s’étonne d’autant plus de l’hypothèse que la reine serait en fait un « pseudo-hermaphrodite mâle » qu’elle s’en serait elle-même justifiée, jupe en l’air, devant quelques passants romains (p. 375).

Plus sérieusement, on retiendra son exécration quasi-viscérale pour les femmes -hormis celles de qui elle tomba amoureuse et une sexualité incertaine qui lui fit prodiguer ses faveurs à l’un et l’autre sexe.

L’étude du règne personnel de Christine, jusqu’en 1654, permet de revenir plus longuement sur les grands partis d’influence autour de la souveraine, celui, nationaliste d’Oxenstierna, bientôt remplacé par le « parti français » autour de Magnus de La Gardie, un de ses amants présumés. On y trouve également quelques grandes figures comme le hollandais Grotius et Adler Salvius, en cheville avec l’excellent Chanut, ambassadeur de France qui eut toujours la confiance de la reine.

Conformément en cela à la France, l’un des points forts de l’attitude royale fut le choix de privilégier la valeur des hommes à leurs quartiers de noblesse, au grand dam d’un parti conservateur outré par les concessions territoriales et pacifiques du traité d’Osnabruck ainsi que du choix d’un successeur réputé « allemand », Charles Gustave, cousin de la reine, futur Charles X.

Le chapitre VII est consacré à la remarquable éclosion culturelle au cours de ce court règne, qui vit arriver en Suède des intellectuels de l’Europe entière (Christine était très sensible à la flagornerie). D’après l’auteur, la venue de Descartes - et sa mort à Stockholm, auraient laissé une empreinte durable sur les Suédois, donnant libre cours aux premières attaques publiques contre l’aristotélisme. Mais de tout cela, il apparaîtrait que le bilan culturel pour la Suède reste modeste : seule Stockholm, « nouvelle Athènes » en a profité de manière plus spectaculaire grâce aux artistes attirés à la cour comme Sébastien Bourdon, François Parise, grâce aussi à l’accumulation tous azimuts d’œuvres d’art par achat (Heinsius et Vossius la fournissaient en coûteux livres et manuscrits rares), par don ou pillage comme celui de Prague.

En fait, le plus frappant dans cette démonstration reste le désordre de la constitution de ces collections et le manque de cohérence de l’attitude royale, dont le seul fil conducteur sembla être la soif de posséder et de faire chanter ses louanges, un désordre qui caractérisera les derniers gestes politiques de la souveraine.

Le chapitre suivant aborde l’inébranlable décision d’abdiquer, prise très tôt (vers 1650 ?), ajournée jusqu’en 1654 malgré l’opposition virulente du Riksdag. Assez confuses, les raisons tiennent apparemment beaucoup à l’entourage étranger de la Cour, Pimentel, l’ambassadeur espagnol en tête, dont on ne saura jamais s’il fut le premier véritable amant de la reine. En tous cas, rudes furent les négociations sur les conditions matérielles de sa retraite ! En guise de conclusion sur ce sujet, l’auteur y voit le reflet probable d’un « trouble psychique grave ». A moins que l’aspiration à l’ivresse de la liberté n’en fut le motif essentiel…

Une liberté coûteuse pour la Suède puisqu’en partant - un départ organisé comme une fuite, Christine emporta tout ce qui avait quelque valeur… Très significativement, sa première halte fut la catholique ville d’Anvers, où elle resta quatre mois. Elle y rencontra Condé, passé au service des Espagnols et se livra à de malencontreuses initiatives personnelles qui entachèrent quelque peu son crédit.

L’auteur la montre au milieu des fastes d’une cour hétéroclite, des divertissements et des débauches supposées, en proie à des difficultés financières comblées à coups d’expédients ; après avoir profité de l’hospitalité de l’archiduc Léopold à Bruxelles, son voyage jusqu’à Rome en passant par l’Allemagne est ponctué d’entrées officielles dont elle semble ne jamais se lasser.

Le chapitre consacré à sa conversion établit l’ancienneté de son projet, probablement contemporain de celui de son abdication. Très intéressantes précisions sur l’entremise secrète d’envoyés jésuites dont la parfaite connaissance de la casuistique sut venir à bout des objections interminables de la souveraine. Les raisons du choix ? D’après l’auteur, celui d’une religion qui savait se montrer conciliante avec les péchés de la chair ! La reine ne pardonna visiblement jamais l’austérité hypocrite des sermons des pasteurs…

L’explication est suivie d’une édifiante description de la vie de tout ce beau monde à Rome au palais Farnèse, devenu un tripot et un véritable repaire de brigands ; le scandale et la vulgarité qui entouraient l’ex-souveraine provoquèrent son départ en juillet 1656, après un séjour de sept mois qui provoqua une profonde désillusion chez Alexandre VII qui croyait tenir là un exemple pour tous les réformés.

Son voyage en France fut marqué du même parfum de scandale, absent, comme il se doit de la Gazette ; après sa rencontre, à Lyon, avec le jeune duc de Guise qu’on rangea également au nombre de ses amants, elle fit celle de Mazarin et d’Anne d’Autriche. On en retiendra sa conviction de la parfaite innocence de leur relation et le saisissant portrait psychologique qu’elle livre alors du cardinal, excellent témoignage de sa perspicacité.

Une nouvelle fois, l’auteur livre le récit de ses stupéfiantes provocations, si peu en accord avec les règles de la diplomatie. Fait très intéressant : après les désastreux atermoiements de 1648 et le manque de soutien à l’expédition du duc de Guise, Mazarin trouve le moyen de s’en débarrasser en lui promettant la couronne de Naples… qui reste à conquérir sur les Espagnols ! Chimères assez vite abandonnées mais auxquelles Christine s’accrocha quelque temps.

L’épisode est connu mais l’auteur le décrit dans ses moindres détails, la cruelle exécution de Monadelschi pour trahison en 1657 à Fontainebleau, qu’elle avait rejoint sans y être invitée, la rendit définitivement indésirable en France, entraînant son retour à Rome en 1658.

Avant d’en venir à sa retraite romaine, deux vaines tentatives méritent d’être soulignées, celle de recouvrer son trône, en Suède, profitant de la santé chancelante du petit Charles XI, et celle d’accéder à celui, électif, de Pologne avec l’appui de Clément IX : échecs que ses provocations verbales ou épistolaires rendaient inévitables.

Les derniers chapitres montrent la souveraine sous un angle moins sévère, l’âge adoucissant quelque peu son caractère ; malgré la vanité de ses prétentions à jouer un rôle diplomatique (comme en témoigne sa tentative d’intervenir dans l’affaire de la garde corse - que l’auteur date à tort du 20 août 1664 - et non 1662), Bernard Quilliet la montre maîtresse d’un « nouveau royaume », en plein cœur de Rome où elle réside de 1668 à sa mort en 1689, entre partisans et détracteurs de « l’ancienne fille déchue de Gustave-Adolphe ».

Elle apparaît malgré tout sous un jour plus favorable, protectrice inspirée des arts et des lettres, entourée d’une cour intellectuelle brillante, créatrice de l’actuelle Académie de l’Arcade, d’une réplique de l’Académie des sciences et d’un théâtre, autre provocation.

On trouve là quelques informations inédites sur les rapports de la reine avec quelques uns des meilleurs musiciens italiens dont elle encouragea la création, comme Scarlatti, Stradella ou Corelli.

Comme il se doit, le dernier chapitre évoque ses ultimes combats : hostile à la Révocation de l’Edit de Nantes mais aux côtés de l’ambassadeur de France Lavardin pour la défense des franchises autour des ambassades. Certes, elle ne fit rien pour défendre son protégé, Molinos à l’origine du quiétisme, mais se proclama généreusement « protectrice des Juifs de Rome » en 1686. Dernier combat, aussi, contre la mort qui rode et l’emporte enfin, de février au 19 avril 1689.

Cette dernière biographie de la reine de Suède est aussi l’histoire d’une femme, dont on ne saura jamais si l’extravagance était une manière de s’imposer dans un monde d’hommes ou bien le fruit d’une affectation psychologique particulière. Loin du mythe, c’est un peu l’histoire d’une déchéance, peu commune dans le panthéon des souverains de l’époque.

 

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