Al-Ahram Hebdo, Littérature |La vie en rose
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 21 à 27 juin 2006, numéro 615

 

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Littérature

Alaa Al-Dib fait partie de ces écrivains des années soixante dont l’écriture a été marquée par les déceptions ayant suivi la défaite de juin 1967. Dans son dernier roman Ayam wardiya (La Vie en rose), il met en scène un héros emblématique de toutes les désillusions de la période.

La vie en rose

Tous les matins, Amine Al-Alfi essayait de retarder autant que possible le moment de sortir de chez lui. Il ne voulait pas se retrouver pris dans la bousculade matinale, dans cet ouragan d’élèves, enfants et adolescents, garçons et filles, qui déferlaient dans tous les sens.

Le chemin vers l’école passait par toutes les strates humaines et architecturales accumulées au-dessus du cœur de la ville. Il marchait dans le centre, avec ses vieux quartiers aux braves rues régulières, puis il traversait les tours : les anciennes, les nouvelles et enfin celles encore en construction, pesant sur le cœur de la ville et sur le sien. Symboles vivants des millions sauvages éparpillés dans ses dédales, hors de sa portée et de celle des gens. Tout de suite après, il passait au milieu de plusieurs bidonvilles dont les ruelles dégageaient une odeur insoutenable.

Tous les jours, il se donnait à lui-même des leçons inutiles sur la situation dans le pays, la société, les gens. Il aurait pu tout aussi bien les exposer dans un musée à farces, ou en faire un hymne du célèbre chanteur Fouad Al-Eskandarani.

Les bâtiments de l’école étaient assez étranges. Ils résumaient tout le passé. Au milieu, une villa d’époque, haute de plafond, avec une verrière garnie de bois. C’est là — heureusement — que se trouvait son bureau et celui des responsables. Les autres salles de cours — il y en avait un nombre infini, en augmentation constante — étaient dispersées, illustration tangible de la disparité des politiques appliquées par les ministres de l’Education successifs. Des dépotoirs dont les fenêtres restaient ouvertes jour et nuit, où d’épaisses couches de poussière recouvraient tout le processus pédagogique.

Dans son bureau, où il passait son temps à ne rien faire, il y avait une fenêtre. C’est ici qu’il était mis au courant de toutes les catastrophes et mascarades, par des connaissances, des collègues ou des élèves. Sur les documents échangés avec le ministère, il voyait passer des mises en scène grotesques, avec des comptes rendus et des chiffres qui n’avaient rien à voir avec la réalité, barbare et bruyante. Ça se terminait chaque après-midi pour reprendre tous les matins.

Parfois, les idées de gauche d’Amine Al-Alfi le reprenaient, comme des accès de fièvre. Il s’imaginait alors qu’on aurait pu trouver des solutions à tout ça. Les choses auraient pu se passer mieux que ça, cent fois mieux, s’il y avait eu des gens, des vrais, pour appliquer le socialisme et reconstruire le pays. Il n’avait jamais compris pourquoi c’étaient les opportunistes et les hyènes qui s’étaient imposés, partout. Pourquoi les valeurs nobles et les figures généreuses s’étaient rétractées ? Cette école avait absorbé une bonne partie de ses journées et de ses années. Il y était entré alors qu’il possédait encore une réflexion propre, basée sur deux ou trois certitudes. Un enthousiasme pour cerner une vérité ou deux. Et voilà que maintenant, il n’avait plus rien à dire. Il ne lui restait plus qu’à observer les bombes à retardement.

A ses débuts dans cette école, Amine Al-Alfi ressentait un incroyable désir de vengeance envers toute chose et envers tous ceux qui avaient contribué au désastre de 1967. Il voulait infliger une bonne leçon à tout le monde.

Il avait beaucoup travaillé avec les élèves. Il avait fait des dossiers à part pour les cas sociaux, médicaux, psychologiques, pour les pauvres. Il avait inscrit les noms dans des cahiers où il pouvait repérer les choix prioritaires. Il transmettait les documents à ses supérieurs, réussissant à obtenir quelques subventions. Tous les papiers étaient soulignés au feutre, avec plusieurs couleurs. Voici que tout était fini. Les cahiers et les documents étaient dans l’armoire, recouverts de poussière. Rien ne se passait, rien ne changeait, il en était témoin.

Même les journaux, il ne s’y intéressait plus. Depuis qu’il s’était installé sur le terrain du « ça ne sert à rien », il ne lisait plus que les faits divers, surtout les plus horribles ou les plus bizarres, ceux où un être humain mordait un chien.

Il avait arrêté de lire les articles d’opinion et les journaux d’opposition depuis que tout le monde s’était mis à parler d’une même voix, divergeant seulement sur les garnitures et les ornements.

Amine Al-Afi avait connu alors une période qu’il considérait être le « sommet du drame » — selon une expression propre aux intellectuels. Après ça, plus rien n’avait encore d’importance, tout s’était affaissé. C’est pendant ces quelques mois qu’il avait organisé à l’école des cours et des débats sur la Palestine. Beaucoup d’élèves y avaient participé et des centaines, dont certains n’étaient pas de l’école, avaient assisté aux cours. Leurs regards étaient sérieux et limpides. Leurs paroles brillaient d’un enthousiasme rare et d’une attente, et lui avaient communiqué une nouvelle énergie.

Il essayait toujours d’oublier la fin de l’expérience, comme si cette confrontation invraisemblable entre lui et l’officier des renseignements généraux, en présence du censeur, n’avait pas eu lieu, quand l’officier lui avait assuré que ces activités étaient dangereuses et indésirables.

Il essaya d’oublier la colère brûlante et déprimante qui avait habité ses veines. Il était sûr qu’ils mentaient, et que personne ne voulait faire quoi que ce soit. Il se mit à se moquer de lui-même parce qu’il ne s’en était pas rendu compte plus tôt, parce qu’il avait avalé la boule amère pendant toutes ces années. Pendant, avant et après ces journées-là, la Palestine avait été pour Amine Al-Alfi un symbole, une idée fixe qui lui permettait de mesurer les positionnements des gens, un « auxiliaire » qui lui permettait de départir les personnes sincères des menteurs.

Il s’était retiré de la politique, ou plutôt, c’était elle qui s’était retirée. Mais la Palestine usurpée était restée un sens derrière lequel il pouvait voyager, un nom qu’il pouvait chercher dans les recueils de poèmes et les paroles des personnes sincères. C’est par elle qu’il pansa les blessures de juin, la vie des pauvres autour de lui et des opprimés. Mais aucune blessure ne fut guérie, car aucun remède ne marchait. Il entendit autour de lui un enseignant le montrer du doigt, moqueur, en l’appelant « monsieur Palestine ».

Depuis, les heures passées à l’école ne s’écoulaient que très lourdement. Les élèves avaient arrêté d’aller le voir et il désespérait d’aller vers eux. Quatre respectables professeurs s’étaient incrustés avec lui dans le bureau. C’étaient eux qui géraient les « grandes propriétés », celles des cours particuliers. Ils se préoccupaient de questions uniquement matérielles, et ils en oubliaient comment ils s’appelaient.

Amine Al-Alfi se disait que quiconque en cette période trouvait de quoi s’occuper, de quoi être préoccupé à ce point, était heureux. Heureux qui pouvait ne pas sentir ce qui se passait autour de lui … heureux et insensible.

Morale de l’affaire : ne s’occuper que de soi-même.

**

Amine Al-Alfi était passé par une période de besoin matériel étouffant mais il n’avait pas connu la pauvreté chronique, ni les pleurs d’un enfant qui n’avait pas mangé. C’est pour ça que lorsqu’il rencontra Mouftah, qui avait douze ans mais en paraissait sept à cause de la misère, il sentit s’abattre sur ses épaules le poids de l’existence tout entier et il sentit à nouveau le désastre s’abattre sur son dos.

Mouftah était un être frêle et joli, qui dégageait de l’intelligence et toute la bonté qu’on peut retrouver chez un enfant de son âge et dans ses circonstances. Il était extrêmement brillant, et extrêmement pauvre. Il avait un rapport compliqué et complexe avec la plupart des enseignants et beaucoup d’élèves.

Amine Al-Alfi se consacra totalement à son élève Mouftah. Il réussit à lui trouver tout le soutien possible et à l’aider sans l’offusquer. Souvent, il l’emmenait avec lui lorsqu’il était pris de l’une de ses envies de balade.

Les traits fins, toujours très propre, Mouftah était le plus jeune de ses quatre frères. Son père était nubien, ouvrier dans les chemins de fer, sa mère était une femme noire et propre (qui faisait de temps en temps le ménage chez les gens), à laquelle il vouait une dévotion totale. A travers les paroles et les émotions de Mouftah, Amine Al-Alfi accéda à une réalité rare qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait rencontré que dans les grands romans, là où on retrouvait les nobles sentiments vécus dans le secret et les travaux durs et pénibles qui s’accomplissent en silence. Mouftah était pour Amine Al-Alfi une source de joie réelle rencontrée au milieu de ce crépuscule. Lui, le bourgeois pourri — comme disaient les camarades jadis —, pouvait se débarrasser de son sentiment d’isolement et de culpabilité, ou comme ils disaient aussi « reprendre le contact avec une réalité changeante ».

Il réussit à trouver du travail pour Mouftah : lecteur pour M. Mandour, devenu aveugle. L’ancien professeur était plus qu’heureux face à l’intelligence du garçon, très brillant. Mouftah, lui, brûlait de passion pour les connaissances et les nouveaux horizons que lui ouvraient les journaux, les revues et les livres qu’il lisait à M. Mandour.

Quand Amine Al-Alfi avait l’air heureux, content avec Mouftah, sa femme, Miss Chadin Al-Bili, disait que c’était toujours la même chose : tout son intérêt, tout ce qu’il avait de bien était pour l’extérieur.

Il se mit à emmener Mouftah — quand il n’était pas en train de lire à M. Mandour — à ses visites au chêne en dehors du village. Là-bas, leurs conversations et leurs silences étaient enveloppés d’une limpidité exceptionnelle.

Un jour, Mouftah lui récita un vers que M. Mandour lui avait appris. Très fier, il répétait le vers, avec les bonnes intonations en arabe :

Sur ma terre et mon ciel ne se sont point déversés

Des nuages qui de mon pays ne sont point des habitués

Mouftah se laissait envahir par ses sentiments tandis qu’il expliquait, heureux, les émotions que le vers éveillait en lui. « Aboul Alaa était aveugle », racontait-il. « C’est ce que dit M. Mandour. Est-ce que les aveugles voient mieux que nous ? ».

Un jour, soudainement, Mouftah lui demanda : « Combien de temps on met d’ici pour aller en Palestine par l’autoroute ? » .

Traduction de Dina Heshmat

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Alaa Al-Dib

Né au Caire en 1939, Alaa Al-Dib a obtenu une licence de droit en 1961. Depuis 1969, il est critique dans le magazine Sabah Al-Kheir. Il a publié deux longues nouvelles, Al-Qahira (Le Caire, en 1961) et Léebet al-nihaya (Le Jeu de la finale, en 1963), ainsi qu’une trilogie qui relate la biographie fictionnelle du trio du mari, de la femme et de l’amant. En 1987, il publie son chef-d’œuvre, Zahr Al-Leimoun (La Fleur du citron), qui reste un roman référence de la période des années 1960 et du rapport intellectuel/pouvoir. Il est aussi l’auteur de Atfal bila domoue (Enfants sans larmes) et de Qamar ala al-mostanqaa (Lune au-dessus du marécage). Il a également écrit le scénario de La Momie, de Chadi Abdel-Salam.

 




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