Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs |L’ébullition Yacoubian
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 21 à 27 juin 2006, numéro 615

 

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Nulle part ailleurs

Centre-Ville du Caire. L’Immeuble Yacoubian, roman à succès dont le film sort cette semaine, est surtout un lieu réel. Ses occupants se retrouvent sous les feux des projecteurs et n’apprécient guère cette intrusion dans leur vie privée.

L’ébullition Yacoubian

Un phénomène éditorial, une bombe politique, une dénonciation de tous les maux qui frappent l’Egypte, une révolte contre tous les tabous, une intrigue qui décrit les mutations de la société égyptienne, une métaphore de l’Egypte étouffée par les pressions et l’hypocrisie sociales. C’est ainsi qu’on a qualifié L’Immeuble Yacoubian. Ce best-seller de Alaa Al-Aswany publié en 2002, vendu à plus de 100 000 exemplaires au Moyen-Orient et traduit en plusieurs langues, est diffusé cette semaine sur le grand écran après avoir eu du succès pendant les festivals de Berlin et de Cannes. C’est l’un des événements majeurs de ces dernières années si l’on songe à la dimension sociale qu’il représente : sexe, corruption, religion, politique, tous les tabous sont dévoilés dans ce livre et son adaptation cinématographique. Et ce, non sans sarcasme et liberté de ton. Mais, ce n’est pas la seule raison de son succès. A travers cet immeuble, on arrive à suivre l’évolution qu’a connue le centre-ville, Le Caire et l’Egypte dans sa globalité au cours de ces 75 dernières années. De Zaki pacha, le nostalgique de la belle époque, à Taha, le frustré ayant trouvé dans l’intégrisme sa vengeance contre une société injuste envers lui, à Boussayna, qui renonce à ses principes pour subvenir aux besoins de sa famille, Malak, le tailleur qui use de toutes les astuces pour gagner sa vie, Hatem, le journaliste brillant, et Hag Azzam, le riche homme d’affaires, un stéréotype de l’opportuniste aux ambitions sans limites. C’est une fresque de personnages de toutes les classes sociales. Ils nous semblent familiers et cet immeuble est le lieu où ils ont pu se croiser. Mais, l’histoire ne s’arrête pas là. Alaa Al-Aswany, qui insiste à répéter que « tous les personnages et les détails décrits dans son livre ne sont que le fruit de son imagination », ne semble convaincre personne, surtout les occupants du véritable immeuble Yacoubian sis au 34, rue Talaat Harb, ex-Soliman pacha. D’où vient tout ce boom associé au roman et auquel n’a échappé personne. Déjà, deux procès ont été intentés par des habitants contre Al-Aswany, l’accusant de diffamation. « C’est un immeuble prestigieux et nos habitants sont des gens respectables. Ce qui est dit dans le livre ne s’est pas passé dans notre immeuble », dit Am Ibrahim, le portier de Yacoubian, d’un ton furieux. Il est vrai que Am Ibrahim n’a pas lu le roman, n’a jamais entendu parler de Alaa Al-Aswany, mais il tire ses informations des rumeurs qui circulent dans le quartier. En effet, depuis la parution du livre, l’immeuble est devenu très célèbre et ses habitants se sont trouvés sous les feux des projecteurs. Des dizaines de journalistes étrangers sont venus le visiter. On dirait un musée. Une chose qui semble déranger les gens qui l’occupent et qui n’apprécient pas l’idée de devenir un sujet de reportage. Il suffit de franchir le seuil de l’immeuble pour sentir l’état d’alerte. Am Ibrahim, originaire de Qéna, Haute-Egypte, fait tout pour nous empêcher de rentrer. Il nous suit partout, et nous empêche même de prendre des photos. « C’est un immeuble comme tous les autres du centre-ville », dit-il pour nous dissuader, mais sans réussir. De l’extérieur, le Yacoubian, n’a rien de particulier. Constitué de sept étages, et non pas de dix comme le dit le livre, il rassemble une variété de commerces. Un atelier de confection de robes de mariée occupe deux étages, des cliniques, des bureaux d’avocats, des entreprises privées d’importation, de transport maritime, des maisons d’édition et des logements privés. Le mélange et la promiscuité nés des changements opérés dans le centre-ville depuis que l’élite qui l’habitait s’est trouvée tout à fait minoritaire.

 

Entre fiction et réalité

A l’entrée, une grande enseigne indique le nom du propriétaire Yacoubian en lettres latines. La raison est qu’il était tellement fier de son architecture qu’il a voulu afficher qu’il en était le propriétaire. C’est en fait en 1934 que le millionnaire Hagop Yacoubian, président de la communauté arménienne d’Egypte, décide d’édifier un immeuble qui porterait son nom. Il choisit le meilleur emplacement de la rue Soliman pacha et signe un contrat avec un bureau d’architectes italiens. Des fenêtres ornées de statues du style grec, des colonnes, des escaliers et des couloirs en marbre. Les travaux de construction ont duré deux ans et le résultat en fut un chef-d’œuvre architectural qui a dépassé même les attentes de son propriétaire. Aujourd’hui, il faut faire un effort pour retrouver les traces de ces touches artistiques datant de jadis. La façade est défigurée par les enseignes. L’entrée est poussiéreuse et l’ascenseur marque Schindler vient d’être renouvelé. A l’entrée, on trouve un magasin de chemises pour hommes. C’était l’espace où Yacoubian exposait l’argenterie fabriquée dans son usine et qui a connu un grand essor dans les années 1940. Ensuite, ce magasin fut racheté par Hag Mohamad Azzam qui en a fait un magasin de vêtements. Au rez-de-chaussée se trouvait, autrefois, un vaste garage où étaient garées les Buick, les Rolles Royce et les Chevrolet des habitants. Sur la terrasse de l’immeuble, des pièces étaient réservées pour loger le portier et les servantes qui travaillaient dans cet immeuble et une cinquantaine de buanderies servant d’aires de stockage ou pour laver le linge. Chaque étage est constitué en fait de cinq appartements, dont deux dotés de balcons donnant sur la rue Talaat Harb. Dans les étages, c’est le grand silence. On n’entend pas des enfants crier, ou de postes de télévision dont le volume est élevé comme c’est le cas d’autres immeubles du Caire. Comme s’il s’agissait d’un immeuble fantôme, abandonné, il faut donc s’aventurer et sonner à la porte de l’un des appartements pour faire la connaissance de ses habitants. Nous sommes au sixième étage. Deux Arméniennes nous ouvrent la porte avec méfiance. Timides, elles nous expriment avec courtoisie qu’elles préfèrent ne pas parler. Ce sont en fait les propriétaires de la boutique Marthe, située à la rue Chawarbi à deux pas d’ici. C’est ce que nous explique Catherine, leur voisine grecque. Elle nous accueille avec un beau sourire et nous fait le flash-back. « J’habite cet immeuble depuis 1960. L’appartement appartenait à mon père ». Née en Egypte, Catherine est l’une parmi des milliers de résidents grecs qui possèdent la double nationalité. Elle a passé toute sa vie en Egypte et garde des liens avec son pays d’origine qu’elle va visiter cette semaine. Son appartement de six pièces est net de propreté. Un haut plafond, des pièces spacieuses, du soleil qui illumine ses murs. Catherine l’a simplement repeint, et a tout fait pour garder le même style. Cette femme à la retraite est actuellement la propriétaire de son appartement. Les héritiers de Yacoubian ayant émigré en Suisse ont demandé à Grégoire, le syndic arménien de l’immeuble, de gérer leurs biens et par la suite, c’est l’avocat Fikri Abdel-Chéhid qui s’en est chargé. Aujourd’hui, C’est la banque HSBC qui a en fait acheté l’immeuble et a le droit de vendre ou de louer ses appartements.

 

De la beauté d’antan

D’un étage ou même d’un appartement à l’autre, on semble se déplacer dans le temps et entre les classes sociales. Jadis, c’était bien la crème de la société qui habitait l’immeuble. Ministres, pachas, industriels étrangers. Mais, après la Révolution de 1952, les étrangers ont commencé à quitter le pays, cédant leurs appartements à des officiers de l’armée, les hommes forts de l’époque. Catherine est l’une des rares propriétaires étrangères à avoir décidé de rester en Egypte. Elle et son mari, son voisin arménien Sélim, et les deux femmes arméniennes du sixième étage sont les seuls étrangers du Yacoubian. « Nous menons un train de vie tranquille et gardons de bons rapports avec tout le monde », dit Catherine qui arrive à s’adapter aux changements ayant marqué son immeuble. Elle parle avec dévouement de ses voisins d’en face qui s’occupent de la gestion de l’immeuble, de la maintenance, de la propreté et de la restauration. C’est en effet la famille de Magdi Choukri. Chez eux, le décor est bien différent de chez Catherine. La mère, n’appréciant pas les anciens bâtiments, jongle pour garder ce vaste appartement aux plafonds hauts nets. Elle était plus heureuse d’habiter un petit appartement situé dans le quartier des Pyramides. Elle a installé des vitres en aluminium pour se protéger contre la poussière et le bruit, ce qui a ôté tout le charme à son appartement. Son mari, qui avait acheté ce logement il y a 14 ans, est un grand mordu de tout ce qui est ancien. Pour lui, le roman porte atteinte à la réputation des habitants, qui sont des gens dignes de tout respect. Etrange mais vrai. Les habitants du Yacoubian se sont identifiés aux personnages du roman. Malgré les dissemblances, ils trouvent que le simple fait de mentionner le nom de l’immeuble signifie que l’auteur parle d’un bâtiment en particulier, et donc, parle d’eux. En effet, c’est entre la fiction et la réalité que toute l’histoire se déroule. Al-Aswany, lui, nie toute ressemblance avec les personnages de son roman. Mais les habitants assurent qu’il s’agit de leur immeuble et de leur vie privée. Ce qui a créé la controverse. Pourtant, la particularité de l’immeuble réside dans  cette variété de gens qu’il regroupe. Etrangers, commerçants, médecins, nouveaux riches, il y en a de toutes les tendances, de toutes les classes sociales. Ce qui n’est pas le cas dans les immeubles des autres quartiers du Caire où la classe des habitants reflète la nature du quartier dans lequel l’immeuble est situé. Au centre-ville, l’histoire diffère. On trouve de tout sous le même toit. Ce qui fait de l’immeuble un miroir de la société égyptienne, avec une multitude de classes sociales et tendances politiques. Oum Tareq habite l’immeuble Yacoubian depuis 10 ans. Le roman ne semble pas l’intéresser. Originaire de Charqiya, dans le Delta, elle est venue s’installer ici pour être proche du business de son mari. Elle est la femme du célèbre Abou-Tareq, propriétaire du plus grand restaurant de kochari (plat populaire) de la rue Maarouf, au centre-ville. « J’habitais le quartier de Charabiya mais mon mari et mes enfants ont préféré que l’on soit au centre-ville pour être plus près de notre commerce ». A l’intérieur de son logement, des rideaux fleuris, un salon doré, et des lustres brillants frappent à l’œil et contrastent avec le style art déco typique de l’immeuble et ses appartements. Mais, ce n’est sans surprise. De Catherine à Oum Tareq, les habitants du Yacoubian ne sont que le reflet de la métamorphose qu’a subie la société égyptienne. Dans cet immeuble, des personnes aux destins très différents se rencontrent. Qu’ils le veuillent ou non, cet immeuble du centre-ville n’est qu’un échantillon de toute une société .

Amira Doss

 




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