jeudi 20 janvier 2022

Le Saut Evolutif : un nouveau récit d'émancipation

La plus haute forme de l'espérance c'est le désespoir surmonté. Georges Bernanos 

Dans une perspective intégrale, conscience, culture et société constituent les trois grands champs d’un même système global en évolution que sont la conscience individuelle (Je, le lien à soi), l’intersubjectivité culturelle (Tu, le lien à l’autre) et l’objectivité des structures socio-économiques dans un écosystème (Il, le lien à un milieu de vie). Ce système global évolue au cours de l’histoire humaine à travers des stades de développement à complexité croissante qui sont autant d’étapes évolutives dont la cartographie a été élaborée à partir des travaux de nombreux chercheurs, notamment en sciences humaines et en sciences contemplatives. (cf. Introductions à la Vision Intégrale)

On ne pourra résoudre la crise de civilisation propre à notre époque qu’en posant la question de l’évolution de ce système global vers un nouveau stade de son développement, comme cela a toujours été le cas dans la très longue histoire de l’espèce humaine marquée par une série d’étapes évolutives. Dans un monde totalement intégré où selon Jaime Semprun : « la causalité s’est reportée sur la totalité », on ne peut pas penser le monde d’aujourd’hui avec les pensées linéaires et analytiques d’hier. A ce changement fondamental de paradigme correspond l'émergence de nouveaux modes de pensée : pensée complexe, approche systémique, vision intégrale, démarche holistique etc... Ces méthodes, dans leur diversité, visent toutes à développer une vision globale apte à saisir les relations et l'interdépendance entre les divers éléments d'un même système en évolution. 

C'est ainsi qu'une vision intégrale peut mettre à jour les synergies évolutives entre conscience, culture et société pour envisager le saut évolutif urgent et nécessaire en réaction au processus d’effondrement global en cours.  Ce qui permet d'élaborer, en complément, une véritable critique intégrale qui analyse les processus régressifs à l’œuvre dans les principales dimensions où évolue l’être humain : le "fétichisme de l’égo" dans le champ de la conscience, le "fétichisme de l’abstraction" dans le champ de la culture et le "fétichisme de la marchandise" dans le champ social.

Après une clarification de la méthodologie inhérente à cette critique intégrale, nous analyserons les processus archaïques et régressifs d’identification et de projection, d’aliénation et de soumission à l'origine de ces diverses fétichismes. Ces réflexions concernant la polarisation entre la dynamique créatrice d'une spirale évolutive et la dynamique régressive d'une spirale fétichiste sont à l'origine d'un nouveau récit d'émancipation que des minorités créatrices et cognitives sont en train d'écrire en traçant les perspectives créatrices d'un saut évolutif. 

De la Causalité à la Totalité 

La campagne électorale pour l'élection présidentielle est l’occasion de mesurer le vide sidéral des propositions faites par les pseudo-élites politiques et technocratique, intellectuelles et médiatiques, qui servent, le sourire aux lèvres, des plats surgelés et sans saveur tout juste sortis du congélateur où les idéologies obsolètes ont dépassé depuis longtemps leur date de péremption. Ces élites auto-proclamée n'ont absolument rien à dire et elles le font savoir à coup de discours fleuves dont la seule utilité est de noyer l'essentiel dans l'accessoire. Les pratiquants de la secte économique, tel les passagers du Titanic, ne font que répéter les sempiternels mantras de la croissance alors que tout change autour d'eux et qu'eux-mêmes sont incapables de changer, aveugles qu'ils sont aux mutations actuelles et à l'effondrement en cours dans la mesure où les idéologues ne voient que ce qu'ils croient et non ce qui est.

Jaime Semprun explique bien cette impuissance cognitive : " Le fond de la question, c'est que la société a réellement atteint un degré d'intégration, d'interdépendance universelle de tous ses moments, où la causalité comme arme critique devient inopérante. Il est vain de chercher ce qui a dû être cause, parce-qu'il n'y a plus que cette société elle-même qui soit cause. La causalité s'est, pour ainsi dire, reportée sur la totalité, elle devient indiscernable à l'intérieur d'un système où tant les appareils de production, de distribution et de domination que les relations économiques et sociales ainsi que les idéologies, sont entrelacés de façon inextricable." (Dialogue sur l'achèvement des temps moderne). 

Il fut un temps, celui d’une modernité illustrée par Descartes, où connaissance et démarche analytique était synonymes. Il paraissait évident qu’il fallait, pour mieux les comprendre, séparer à travers des frontières disciplinaires rigides et abstraites, les champs du personnel et du collectif, de l’intériorité et de l’extériorité. Si ce type de pensée analytique a permis d’immenses progrès dans le domaine de la science et de la technique, il est aussi à l’origine d’un délitement du sens et d’une pensée en miettes, soumise aux diktats abstraits d’une raison instrumentale au service d’un pouvoir technocratique. 

Parce que "la causalité s’est reportée sur la totalité", c’est une erreur fondamentale que de vouloir comprendre ce monde totalement intégré avec les mécanismes d'une causalité linéaire propres à l’abstraction moderne. D’autres épistémologies, d’autres méthodologies, d'autres vision sont nécessaires pour rendre compte d’une monde à la fois complexe (cum-plexus : tissé ensemble), intégré et dynamique.

Synergie


Dans cette perspective, une approche peut être qualifiée d’intégrale dès lors qu’elle met à jour ce réseau de relations et d’interdépendances qui associe de manière systémique société, culture et conscience c’est-à-dire infrastructure organisationnelle, superstructure culturelle et intrastructure psycho-spirituelle. Nous renvoyons nos lecteurs désireux de mieux comprendre ce saut cognitif aux multiples billets que nous avons consacrés à la pensée intégrale et dont ils trouveront les liens dans la rubrique Ressources. 

Cette introduction méthodologique a pour but de mieux faire comprendre le sens de notre réflexion actuelle. Un certain nombre de théoriciens modernes, tel Marx, ont pensé qu’un changement du mode de production et d’organisation sociale permettait l’émergence d’une nouvelle humanité, sous la forme du socialisme d'abord puis du communisme. D’autres, comme Gramsci, avec son concept d’hégémonie culturelle, ou plus contemporains, comme les Créatifs Culturels ont montré l’importance des représentations culturelles et de leur évolution dans la création et l’affirmation de nouvelles formes de structures et de relations sociales. D’autres encore, comme Gandhi ont mis en exergue la nécessité fondamentale d’une transformation personnelle dont la conséquence est une évolution à la fois culturelle et sociale : "Sois le changement que tu veux voir dans ce monde". 

Chacune de ce trois approches vise à la transformation d'une des composantes de la structure globale : superstructure culturelle pour Gramsci, infrastructure économique pour Marx et intrastructure individuelle pour Gandhi.  Chacune a sa logique et sa  part de vérité mais seule leur synergie est à même de réaliser un véritable saut évolutif qui ne peut être que global, c'est à dire à la fois personnel (je), culturel (tu) et social (il). Il faut être assez inconscient (c'est à dire économiste ou idéologue, politicien ou technocrate) pour penser qu’une évolution sociale ou culturelle peut se produire effectivement si la conscience individuelle est soumise à un petit moi, tyrannique et narcissique, illusionné par ses névroses et obsédé par la maximisation de ses intérêts. Ce fut l’erreur et l’impensé des révolutionnaires d’hier comme ce sont ceux des technocrates d’aujourd’hui. Une évolution de la conscience  individuelle est absolument fondamentale pour inspirer et accompagner une transformation sociale comme une mutation culturelle. 

Un saut qualitatif vers un nouveau stade de développement ne peut advenir que par la synergie des dynamiques transformatrices à l’œuvre de manière simultanées dans la conscience, la culture et la société. C’est pourquoi ce sursaut doit être à la fois spirituel, synthétique et écosophique. Spirituel si on entend par là l'expérience d'une présence non-duelle et d'une perception multidimensionnelle dans le champ de la conscience (Je, le lien à soi) ; synthétique si l’on se réfère à une vision globale fondée sur l'intégration de l'intuition et de la raison dans le champ de la culture (Tu, le lien à l’autre) ; écosophique si on considère l’organisation de communautés conviviales, libérées de l'emprise abstraite de l'économie et intégrées concrètement, de manière sensible et pratique, à leur écosystème (Il, le lien au milieu de vie). 

Fétichisme de l’Ego 

S’enfermer et s’enferrer dans une approche disciplinaire et analytique empêche de faire le diagnostic d'un effondrement systémique qui concerne simultanément toutes les dimensions de la vie humaine. Et sans ce diagnostic à la fois global et radical, pas de pronostic fiable, ni de thérapeutique valable, ce qui a pour conséquence l'aggravation de l'effondrement en cours. Seule une critique intégrale à est même de décrire la dynamique régressive d’une spirale involutive. Sous l’emprise de cette force de mort et de séparation qu’est Thanatos, cette spirale infernale est à l’origine d'un effondrement à la fois psychique, spirituel, culturel, institutionnel et écologique dont nous pouvons voir quotidiennement les effets. Cette spirale involutive est l’anti-pôle régressif d’une spirale évolutive animée par cette force de vie qu’est Éros. (Effondrements)

Durant les années écoulées, nous avons longuement analysé deux des principaux obstacles empêchant l’humanité d’accéder à une nouvelle étape de son développement. Nous l’avons fait en forgeant la notion de "fétichisme de l’abstraction" - propre à la modernité triomphante - qui représente une impasse cognitive dans le champ de la culture. Comme nous l’avons fait dans le champ social en reprenant le concept de "fétichisme de la marchandise" crée par Marx et développé aujourd’hui notamment par le courant théorique de la critique de la valeur qui propose une déconstruction des grandes catégories d'un capitalisme prédateur du milieu humain et naturel. Au cœur de cette déconstruction qui va à l'encontre du marxisme dominant : une critique du travail comme base d'un capital qui vit et prospère par son  exploitation, à laquelle nous avons consacré plusieurs billets. (par ex:  Devoir de Vacance)

Dans les prochains billets, nous voudrions compléter ces analyses en pointant l’obstacle majeur qui détermine en grande partie les deux précédents, à savoir ce que nous nommons le "fétichisme de l’égo". Nous entendons par là l’identification névrotique de la conscience humaine à une personnalité transitoire et illusoire qui enferme l’individu dans une forme d’isolat narcissique, source d’angoisse et de profond mal être. En noyant les individus dans les eaux glacées du calcul égoïste, cette instance de séparation qu’est l’égo fait obstacle à la force libératrice de l’intuition spirituelle. 

Pour s’assurer de son emprise, l’égo nous enferme dans la croyance infantile d’une stabilité qui nous permettrait de maîtriser notre vie et notre environnement alors même que tout fluctue, tout change, tout se métamorphose, instant après instant. Accueillir l’impermanence, c’est s’ouvrir à la  fois à la dynamique évolutive de la vie/esprit et à la présence non-duelle qui en constitue le cœur, au-delà de toutes les représentations conceptuelles. En limitant la conscience humaine à une forme de saisie conceptuelle, l’égo est un obstacle à une expérience libératrice vécue depuis des millénaires par des méditants et des sages, et transmise dans toutes ces traditions qui ont développées au cours du temps une phénoménologie des états de conscience dont la complexité et la subtilité n’ont d’égale que la profondeur. 

Face à la désespérance et au nihilisme générés par le narcissisme dominant, une prise de conscience collective se manifeste aujourd'hui à travers l'intérêt pour la méditation, le yoga et de nombreuses autres pratiques à la fois corporelles et psycho-spirituelles fondées sur une approche globale de l'être humain et un retour aux sources de l'intériorité. Signe des temps : depuis quelques années on voit émerger des mouvements comme les "sorcières" écoféministes ou les "méditants-militants", évoqués dans ce blog, qui associent éveil spirituel, mutation culturelle et transformation sociale. Sous les rires gras du conformisme dominant et l'incompréhension de la savante ignorance, des minorités cognitives et spirituelles sont en train d'inventer un nouveau récit d'émancipation comme le firent les premiers républicains sous la monarchie et, comme l'imaginèrent, à chaque époque, pionniers et visionnaires.

Spirale infernale 

Spirales Evolutives et Involutives

Ce qui détruit le lien à soi c'est donc ce "fétichisme de l'égo" qui a des conséquences mortifères dans le champ de la culture comme dans celui de la société. Dans le champ culturel de l’intersubjectivité, l’hégémonie de la raison analytique et de la rationalité instrumentale a totalement occulté le rôle fondamental de la sensibilité et de l'intuition, de l'imaginaire et de l'ordre symbolique au cœur des relations sociales.  Cette hégémonie de l'abstraction fait obstacle à l’émergence d'une vision globale et synthétique, celle d'une raison sensible animée par l'intuition et guidée par l'inspiration. En imposant une science sans conscience et une technocratie sans imagination, cette emprise de l'abstraction aboutit de nos jours à l’essor d’une idéologie transhumaniste comme horizon de sens pour des sociétés post-humaines fondées sur le remplacement progressif des processus naturels par des processeurs artificiels. Ce qui détruit le lien aux autres en imposant une pensée instrumentale en lieu et place d'un imaginaire partagé c'est le "fétichisme de l'abstraction". 

Dans le champ social, cette emprise de l'abstraction au service de l'égo a pour conséquence l’hégémonie quantitative de la valeur marchande qui a progressivement vampirisé toutes les valeurs morales et qualitatives à partir desquels étaient élaborés les codes éthiques et l'ordre symbolique des communautés traditionnelles. C’est ainsi que, travesti sous les atours séducteurs d'une économie censée instaurer la prospérité, le capitalisme n'est rien d'autre qu'un processus de valorisation abstraite, déconnecté des véritables besoins humains et des solidarités organiques, qui se produit au détriment de la vie sensible et concrète des individus comme des communautés. Au cœur de la réflexion de Marx, le "fétichisme de la marchandise" est à l'origine d'un système automate, fondé sur l'exploitation des hommes et des écosystèmes, qui détruit des milieux de vie à la fois sociaux et naturels sans que rien ne puisse arrêter sa folie suicidaire.

La spirale infernale à l’origine de l’effondrement en cours est constituée par la synergie régressive de ces trois fétiches : l'Egomanie (emprise de l’égo), la Technolâtrie (abstraction technocratique) et la Marchandise (totalitarisme économique). Tels sont les éléments totalement interdépendants d’une dynamique régressive qui touche, de manière systémique, conscience, culture et société. Il faudra développer en détail les relations d'interdépendance entre ces trois formes de fétichismes pour mieux comprendre le processus d'effondrement généré par la spirale involutive. 

Prendre conscience de cette interdépendance nous amène à élaborer une stratégie novatrice pour une pensée politique innovante à l'origine d'un nouveau récit d'émancipation intégrale  : rien de sert de se cantonner de manière obsessionnel, comme le firent les théoriciens de la modernité, à l'analyse et à la transformation d'un des éléments de cette trinité fétichiste si on ne développe pas une vision d'ensemble qui vise, simultanément, à la transformation des deux autres. Il faut établir des ponts entre des perspectives qui s'ignoraient, voire qui, souvent, se combattaient et s'excluaient, comme par exemple l'approche développementale et psycho-spirituelle des évolutionnaires versus la critique socio-économique des progressistes. 

Le temps est venu d'une synthèse entre les approches existentielles, culturelles et socio-économiques qui ne peut s'effectuer qu'à un stade d'intégration et de complexité supérieur à l'abstraction analytique d'un paradigme à dépasser dans un monde intégré. C'est un tel projet qui anime ce blog et que l'on comprendra mieux en lisant par exemple : Vers une synthèse évolutionnaire et  Un projet éditorial. Une telle démarche de synthèse nécessite de dépasser son point de vue spécialisé, ses prétentions à l'exhaustivité et son sectarisme idéologique pour regarder chaque élément d'un ensemble dans une perspective plus large qui le met en relation avec les autres éléments, tous interdépendants, d'un même système en évolution.

Fétichismes


Dans la perspective que nous venons de développer, la spirale involutive apparaît dès lors comme une spirale fétichiste dont l'emprise soumet les individus à des dynamiques régressives et à des formes d'affolement collectif dont les plus spectaculaires sont l'inflation des délires complotistes, l'ensauvagement généralisé ou les épidémies de mal être et de dépression, notamment chez les jeunes générations. La puissance et l'interaction de ces phénomènes régressifs rend les individus incapables de réagir à un effondrement annoncé. 

Du portugais feitico (artificiel et par extension sortilège), lui-même dérivé du latin factitius (factice), fétiche est le nom donné aux objets du culte des populations d'Afrique durant la colonisation du continent. Lié à l'animisme et aux premiers stades du développement humain, le fétichisme renvoie à ce processus archaïque de la psyché humaine au cours duquel la conscience est identifiée de manière fusionnelle à son milieu de vie. Cette fusion primordiale de l'individu et de son milieu est à l'origine d'une confusion qui se manifeste sous la forme d'une pensée magique, incapable d'opérer la distinction  entre l'intériorité et l'extériorité.  Pour cette pensée magique, émettre une intention est suffisant pour qu'elle se réalise concrètement dans l'environnement. 

Le fétichisme repose sur quatre processus fondamentaux : l’identification et la projection propres à la pensée magique dont les conséquences sont l’aliénation et la soumission. Les stades archaïques du développement humain, celui de l’enfant ou du primitif, ont été étudiés à la fois par la psychologie développementale et par l'ethnologie. Ces stades archaïques - pré-individuels et pré-rationnels - sont ceux qui précèdent la construction d'une identité stable. La fusion et la confusion infantile avec le milieu de vie - tant humain que naturel - donnent naissance à des processus d’identification à travers lesquels une conscience encore immature projette ses propres facultés et qualités sur des objets (sensibles ou intelligibles) de son environnement. Une telle projection confère aux objets visés une aura fascinante, une forme d'autonomie et d'autorité transcendantes à laquelle se soumet l’individu comme le collectif tibal.

La puissance de fascination du fétiche est telle que celui qui vit sous son emprise oublie qu’il en est le créateur, pour en faire une instance étrange et étrangère qu'il peut révérer et auquel il confère parfois des intentions auxquelles il se doit d'obéir. Fondamentalement, le fétichisme consiste à absolutiser une forme particulière en lui attribuant une sorte de transcendance illusoire. Le fétichiste isole un élément propre au champ relatif et déterminée de l’expérience humaine pour lui conférer l’aura et l’autorité d’un absolu indéterminé. C’est ainsi qu’il adore des objets (sensibles ou intelligibles) dont il en vient à ignorer qu'il en est lui-même le producteur. 

Aliénation 

Ce phénomène d'identification projective est à l'origine d'une aliénation dans la mesure où le sujet se prive des éléments de sa subjectivité qu'il a projetés sur un objet extérieur. Cette projection idéale mutile l'être humain qui n'est plus à même de reconnaître, de faire l’expérience et de développer certaines de ses qualités propres. Ce processus d’aliénation a été bien été analysé au XIX ème siècle par le philosophe Ludwig Feuerbach à travers une critique de la religion ainsi résumée par Michel Onfray : 

« Nous nous agenouillons devant l’hypostase de nos propres impuissances… Tout ce que nous ne sommes pas, Dieu le sera. On crée Dieu non pas à notre image mais à notre image inversée. La séparation entre moi et moi se nomme l’aliénation chez Feuerbach et le spectacle chez Debord. Ce que je suis, je le mets à distance en le regardant comme un objet. On vide sa propre substance pour nourrir une fiction. La réalité de nous-même est hypostasiée dans une fiction et nous faisons de cette fiction quelque chose de plus vrai que notre propre réalité ». Une analyse feuerbachienne

C’est ainsi que, selon Feuerbach, " L’homme est appauvri de ce dont Dieu est enrichi." Dépouillé de sa vraie nature et de son intégrité, l’homme devient étranger à lui-même, c’est-à-dire au sens propre aliéné. Si pour Feuerbach, la critique de la religion a pour objet de restituer à l'homme son être perdu en Dieu, la tâche d’une critique intégrale est de restituer à l’homme une dynamique évolutive aliénée par les fétiches apparus suite à la "mort de Dieu" : l'Egomanie, la Technolâtrie et la Marchandise. Depuis Chesterton on sait que les gens qui arrêtent de croire en Dieu ne croient pas à rien mais à n'importe quoi, c'est à dire aux divers fétiches idéologiques construits pas la culture dominante comme autant de figures capables d'apaiser le vide existentiel en justifiant l'aliénation... et la soumission.

Soumission

Dans le domaine érotique, l’attitude fétichiste perçoit comme objet sexuel une partie du corps ou un objet qui n’ont pas en eux-mêmes de pouvoir sexuel. Là où le psychopathe prend ses désirs pour la réalité, le fétichiste leur confère une forme de transcendance sous la forme d'un fétiche qui le domine et dont il tire jouissance en s'y soumettant. Quand, pour une raison ou une autre, leur propre désir est contraint, certains cherchent à se soumettre passivement, docilement, totalement au désir d'un autre qui peut prendre la forme d'un fétiche. Ce plaisir dans la soumission, si tangible dans la servitude volontaire, est sans doute une des clés de l'attitude fétichiste que l'on retrouve dans de nombreux autres domaines. 

Le désir sexuel n'est qu'une expression psycho-biologique d'un Désir, à la fois existentiel et spirituel, bien plus profond qui s'apparente à la force de la vie/esprit et à la dynamique évolutive figurées par Éros. Ce n'est qu'en levant les contraintes aliénantes - personnelles, culturelles et sociales - parfois très lourdes, qui pèsent sur ce Désir existentiel et spirituel que l'on peut progressivement se libérer de cette tendance régressive en assumant et en affirmant cette force créatrice de la vie/esprit qui nous anime en profondeur. 

Le courant freudo-marxiste des années 60, représenté notamment par Fromm, Marcuse ou Reich, a exploré les origines libidinales de la soumission et de la servitude volontaire tout en occultant, voire en négativant la force libératrice d'un élan spirituel, identifié par eux à la religion et donc considéré dans le cadre de leur idéologie scientiste, vitaliste et pansexuelle, comme une "illusion" mortifère. Ce faisant, ils étaient eux-même complètement soumis aux fétiches de la modernité, à savoir  la Science réductionniste et, bien malgré eux, à celui d'un Capital dont le but était, au début d'une ère de consommation de masse, de lever tous les interdits, tous les freins libidinaux et culturels à une pulsion canalisée vers la consommation. 

Et, ce qui est plus grave, en occultant cette dimension spirituelle qui fut au cœur de toutes les civilisations, le freudo-marxisme reconduisait, en l'approfondissant sous la forme d'une pseudo-libération, l'aliénation de l'idéologie dominante. Les analyses de Michel Clouscard et de Jean-Claude Michéa sur la convergence entre les approches libertaires et libérales ont montré avec brio la solidarité organique entre libéralisme économique et libération pulsionnelle, devenue aujourd'hui un cliché des analyses politiques. Il faut donc reprendre les intuitions freudo-marxistes concernant la soumission et la servitude volontaire en leur ajoutant ce qui leur font défaut, à savoir l'essentiel : la reconnaissance d'un élan spirituel profondément libérateur. Dans ce contexte les enseignements traditionnels sur l'égo et l'emprise de la saisie conceptuelle dont il est l'expression sont fondamentaux. Ils constituent sans doute le levier d'Archimède d'un authentique saut évolutif.

Archaïsmes

Le freudo-marxisme est un exemple du fait que l'on peut retrouver cette tendance fétichiste dans de nombreux autres domaines, notamment celui de la pensée où un concept, une idéologie ou une épistémè particulière, en étant hypostasiés, sont considérés la substance même du réel. Dans le champ social, Marx définit  le fétichisme de la marchandise comme le processus à travers lequel la naturalisation des échanges marchands, fondés sur l'accumulation abstraite de la valeur, en vient à déterminer et à remplacer par le marché la substance vivante, à la fois concrète et symbolique, des relations sociales en convertissant notamment l'activité humaine en travail abstrait.

Dans le champ spirituel, le fétichisme se manifeste à travers une idolâtrie qui consiste à rabattre l’invisible sur le visible et le mystère sur le manifeste alors même que l’icône, son contraire, utilise la représentation formelle comme le médium d’une présence transcendante qui l’a inspiré. Tout fanatisme religieux est le produit de cette tendance fétichiste comme l'est le phénomène des fans largement exploité par "l'industrie culturelle" pour en tirer de confortables bénéfices. Hypostasier, absolutiser, idolâtrer : voilà quelques verbes qui s'apparentent au fétichisme et permettent de mieux saisir ce processus d’identification et de projection, d’aliénation et de soumission qui en est à l'origine.  

On pourrait ainsi multiplier à l'envie les exemples de cette tendance archaïque au fétichisme qui détermine la spirale involutive par  l'emprise puissante qu'elle exerce sur les individus comme sur les groupes humains. La réflexion sur ces archaïsmes est fondamentale pour comprendre la soumission quasi-hypnotique dont ils sont les vecteurs et la façon dont ils se manifestent aujourd'hui de manière régressive dans le champ de la conscience, de la culture et de la société. Une critique intégrale permet ainsi d'élaborer des stratégies pour se libérer de ces archaïsmes afin de participer de plus en plus intimement et intuitivement à la dynamique évolutive.

Verticalisation

Elena Ray

Tel est le rôle d’une vision intégrale : offrir l’opportunité d’une réflexion à la fois globale et dynamique dans un monde intégré en mutation perpétuelle. Il s'agit de penser d'une part la synergie des courants évolutifs et  d'autre part la synergie des courants régressifs tout en rendant compte de la polarisation existant entre les uns et les autres. Vaste programme ! Mais pour cela il faut être capable de se hisser à un niveau de synthèse et de créativité supérieur au conformisme abstrait régnant dans les sphères académiques et officielles. Ce qui signifie devoir affronter l’inertie et la résistance des pouvoirs et des savoirs en place. 

L’ignorance savante des idéologues officiels nous condamne à utiliser des représentations et des recettes obsolètes appartenant à un passé dépassé. Ce qui mène l’humanité, de manière chaotique, à un effondrement programmé si un nouveau récit d’émancipation n'exprime pas le principe d’une insurrection sociale, culturelle et spirituelle contre toutes les formes de fétichisme. On se libère du fétichisme de l’égo par l’éveil spirituel, du fétichisme de l’abstraction par la raison sensible, du fétichisme de la marchandise par l’expérience du commun. 

Pour s’opposer à cette spirale fétichiste et à sa dynamique régressive, il faut redonner à la vie, à la sensibilité et à la spiritualité une puissance créatrice et instituante, occultée et déniée par l'hégémonie de l'abstraction moderne. En ces temps d’effondrement, il devient urgent de développer une vision à la fois intégrale et radicale dont la verticalité et la profondeur canalisent le surgissement de cette énergie créatrice et insurrectionnelle libérée de l'emprise d'un vortex involutif. Ceux qui n'auront pas retrouvé en eux la verticalité originelle de cet axe intérieur seront investis d'une énergie explosive générée par la compression d'une spirale infernale qui vise à la réification des consciences et à leur confusion. C'est ainsi qu'ils deviendront la proie facile de cet affolement généralisé dont nous pouvons constater régulièrement ces temps-ci les manifestations spectaculaires.

Ressources 

Dans Le Journal Intégral : Introductions à la vision intégrale - Vers une synthèse évolutionnaire - Un projet éditorial -

Dans les billets sur Le Fétichisme de l’abstraction et sur  Le Fétichisme de la marchandise vous trouverez de nombreux liens avec d'autres textes du Journal Intégral pour approfondir votre réflexion sur ces notions.

Critique de la Valeur  Une déconstruction fondamentale des grandes catégories du capitalisme.

 Effondrements : spirale évolutive versus spirale infernale

Sur les "sorcières" écoféministes : Femme, Magie et Politique - Le retour des sorcières - Magie et Imaginaire

Sur les "méditants-militants" : Une révolution spirituelle - Méditer et Militer - Méditer et Militer (2)  - Spectacle et TotalitéSagesse du confinementLes Créatifs Culturels -

Sur la critique du travail : Devoir de Vacance  - Tous les billets du libellé L'esprit de vacance

 Michel Onfray à propos de Guy Debord :  Une analyse feuerbachienne - Vidéo You Tube 2' / Réification et fétichisation - Vidéo You Tube 2'42"

samedi 1 janvier 2022

SOMMAIRE 7 (2021) Effacer pour Ecrire

Quand Dieu efface, c’est qu’il s'apprête à écrire. Bossuet

A l’occasion du dixième anniversaire du Journal Intégral, nous avions proposé au début de l'année 2020 une série de cinq billets qui constituent le sommaire des 355 textes postés durant la décennie écoulée. Une manière d'effectuer un bilan en jetant un regard sur le chemin parcouru. C’est dans le même esprit que, fin 2020, nous avons proposé le sommaire des billets de blog écrits durant cette année "extra-ordinaire". En ce début d'année 2022, nous réitérons donc cette démarche en proposant le sommaire des billets écrits en 2021. Une manière d’inscrire notre réflexion actuelle dans la continuité et la cohérence d’une pensée élaborée au fil des ans sur la trame du temps. 

Dans la perspective évolutive décrite en exergue d'une manière métaphorique et religieuse par Bossuet (1627-1704), nous assisterons en 2022 à l'effacement et au dépassement progressif d'un passé dépassé. Pour tous ceux qui, profondément identifiés à ce passé, sont incapables de lâcher prise en tournant la page, cet effacement se fera dans la douleur et les remous d'une spirale infernale où se mêlent ensauvagement généralisé, délires complotistes, effondrement écologique, pandémies virales, fanatisme terroriste et vagues dépressives chez une jeunesse désorientée. Sans compter les bulles financières formées par l'accumulation démente d'un capital fictif qui ne correspond à rien dans l'économie réelle. Ce délire financier est à l'origine de la généralisation des taux négatifs qui indiquent le dérèglement complet du système capitaliste et l'inéluctabilité de crises à venir d'une ampleur sans précédent.

Un tel "effacement" est en fait la métaphore littéraire de l'effondrement systémique d'un monde et d'une vision du monde à l'agonie. Ceux qui sont conscients de ce que les bouddhistes nomment "l'impermanence" tournent la page de cet ancien monde pour lire les nouveaux récits en train d'être écrits et vécus par des minorités créatives et cognitives. Inspirés par la dynamique d'une spirale évolutive, ces récits novateurs ne sont plus fondés sur l'hégémonie de l'abstraction, comme au temps de la modernité triomphante, mais sur une participation sensible et intuitive de l'homme à son milieu d'évolution. 

Alors que les prisonniers de la spirale infernale, aveuglés par l'idéologie et l'abstraction, voient ce qu'ils croient, les acteurs de la spirale évolutive voient tout simplement ce qu'ils voient : de nombreux phénomènes sociaux et culturels leur apparaissent comme autant de signes du temps exprimant un profond mouvement de mutation et de régénération en train d'avenir. Nous continuerons, autant que faire se peut, de rendre compte de ces nouveaux récits comme de cet effacement perçus et vécus comme les deux polarités complémentaires - créatrices et destructrices - d'une même dynamique évolutive. Que cette nouvelle année 2022 soit bienfaisante pour votre corps, bienveillante pour votre âme et inspirante pour votre esprit.

A chaque titre correspond un lien avec le texte d'origine

Sommaires 2010-2020

Sommaire 1 (2010) - Sommaire 2 (2011) - Sommaire 3 (2012/2013). 358 - Sommaire 4 (2014/2015/2016) - Sommaire 5 (2017/2018/2019) - Sommaire 6 (2020) Joyeux Confinoël !

 

370 - Une révolution spirituelle -10/02/21 

C’est quand tout semble perdu que tout est sauvé. Abdennour Bidar 

Plus d'un an de pandémie mondiale !... Et si, au lieu de nous lamenter en rugissant comme des fauves en cage, nous tentions de chevaucher le tigre, en utilisant, selon l'ancienne sagesse tantrique, le poison comme remède ? Nous pourrions alors vivre cette période non comme une calamité mais comme une chance: une forme d'initiation collective permettant d'initier ou d'approfondir la "révolution spirituelle", évoquée par Abdennour Bidar dans son dernier ouvrage, que notre monde en crise rend à la fois urgente et nécessaire. 

Abdennour Bidar croit aux forces de l'Esprit et à la capacité de la jeunesse de trouver en elle-même, dans un retournement intérieur vers l'Absolu, les puissantes ressources nécessaires pour nous sortir des impasses où l'exploitation du monde nous a perdus : impasse climatique, impasse économique, impasse matérialiste... Le philosophe nous engage à retrouver un horizon d’espérance métaphysique en réponse à cette "hubris" qui trouve son origine dans une science sans conscience et dans une conscience sans vision dont la conséquence est la prolifération cancéreuse d’un techno-capitalisme qui détruit nos milieux de vie, sociaux et naturels. 

371 - Vers une Santé Intégrale - 4/03/21 

J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé. Voltaire 

Ce billet est consacré à une approche intégrale de la santé, implantée dans de nombreux pays, dont l’ambition est de créer des liens entre les diverses approches de la santé et de la guérison. Cette vision intégrale vise à dépasser une approche disciplinaire, trop cloisonnée et trop spécialisée, pour développer une perspective globale capable de prendre en compte la santé dans toutes les dimensions – intérieures et extérieures, individuelles et collectives – où évolue chaque être humain. 

Un tel programme soulève bien des questions. Comment rassembler dans une vision synthétique la perspective de la médecine moderne hyper technique et celles des sagesses traditionnelles ? Comment assurer une continuité entre le monde extérieur objectivable du biologique et le monde intérieur et subjectif du psycho-spirituel ? Comment établir des ponts entre la médecine moderne, les médecines ancestrales, et les approches dites complémentaires ou alternatives ? Comment interconnecter l’individualité du patient au collectif du monde qui l’entoure ? 

372 – Méditer et Militer –  16/04/21 

L'essentiel est sans cesse menacé par l'insignifiant. René Char 

Anna Guegan pour la revue Troisième Millénaire

« J’appelle deux grandes familles à se réunir : la famille spirituelle et la famille politique – autrement dit, celle des méditants et celle des militants. Je les appelle à s’inspirer mutuellement d’abord, pour s’élancer ensemble dans l’action. Je dis donc aux méditants qu’il ne suffit pas de rester assis sur son coussin de méditation, qu’il va aussi falloir aller dans le monde – ce qu’exprimait Martin Buber : « Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. » 

Le but du travail sur soi est de se mettre au service de la transformation du monde à partir de la plus puissante énergie qu’on aura su libérer en soi. Mais de manière complémentaire, je dis à ceux qui ont déjà cet habitus de se lancer dans l’action : « N’oubliez pas votre âme ! Essayez de creuser en vous jusqu’à trouver la source de votre élan vital. » Abdennour Bidar 

373 –  Méditer et Militer (2)  – 30/04/21 

Nous faisons notre chemin comme le feu ses étincelles. René Char 

Elena Ray

Ce billet est la suite du précédent. « Nous avons institué en Occident une séparation préjudiciable entre l’inspiration du cœur et l’inspiration de la raison. Comme si la raison était autosuffisante et que l’inspiration du cœur ne valait rien ! Étant donné la gravité de la situation, nous avons besoin de toutes les puissances de notre être. On ne peut plus se mobiliser à moitié. On a besoin de notre cœur, de notre raison, on a besoin de savoir méditer, de savoir s’engager et d’œuvrer en permanence sur deux plans : le plan spirituel et le plan politique. 

Ce serait là une vraie sortie de la modernité, mais une sortie par le haut – et non plus une modernité hémiplégique ou unijambiste, ne marchant que sur la jambe de la raison et de l’action. Cette voie d’avenir n’a rien à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui paresseusement "postmodernité", alors qu’il ne s’agit que d’une continuation désenchantée de la modernité. Nous atteindrions une autre ère de l’histoire de notre espèce : ce moment où l’on est aussi rationnel et politique que les modernes, tout en ayant autant de cœur et de puissance spirituelle que les anciens ». Abdennour Bidar 

374 – Incitation (12) Effondrements 01/06/21 

A chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d'avenir. René Char 

Dynamiques évolutives et régressives

Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. 

Si, à travers de nombreux billets, nous avons observé et analysé divers aspects de la crise finale qui affecte notre civilisation, c'est parce que nous considérons que cet effondrement est la condition nécessaire à l'émergence créatrice de nouvelles forme de vie et de sensibilité, de pensée et d'organisation. Toute apocalypse étant, selon l'étymologie grecque, un dévoilement et une révélation. C'est dans cette perspective que nous évoquerons ici certaines manifestations de cet effondrement comme la connerie ambiante, la corruption des esprits, les expressions du fanatisme et le règne de la quantité. 

375 – La Désaisie 29//09/21 

Il faut toujours dire ce que l'on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit. Paul Valéry 

Dans le contexte de guerre sociale et culturelle où nous évoluons, les mots perdent leur sens pour devenir des armes et les idées perdent leur cohérence pour être réduites à des slogans. C’est ainsi qu’on enrôle la pensée en abandonnant la profondeur et la nuance, l’esprit de synthèse et la complexité. Il semble qu’une pensée exigeante et novatrice est inaudible dans le climat d’hystérie qui règne aujourd’hui sur les réseaux sociaux où, bien trop souvent, l’insulte, l'agressivité et l’anathème remplacent la rigueur et l'analyse, la vision et le débat. 

Dans cet océan de confusion, le silence devient alors une île et un refuge, une nécessité et une ressource qui ouvre la porte sur une perspective méditative fondée sur une "désaisie" qui consiste à lâcher la crispation du mental pour se détendre et s'ouvrir, notamment grâce à la méditation, à une présence d'esprit qui est non duelle, immédiate et naturelle. Et pour évoquer ce processus de "désaisie", rien de mieux qu’une fable qui, plus qu’à une analyse discursive, fait appel à l’intuition et à l’imaginaire. Comme chacun interprète une fable selon sa propre subjectivité, nous proposerons ensuite une interprétation originale, inspirée par notre réflexion au long cours sur ce blog.

mercredi 29 septembre 2021

La Désaisie

Il faut toujours dire ce que l'on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit. Paul Valéry

Voilà quatre mois que je n’ai pas posté de billet sur ce blog parce que, durant cette période estivale, j'aspirais à une vacance qui ne soit ni loisir, ni repos, ni divertissement mais Vacuité. Dans un billet intitulé Vacance et/ou Vacuité, posté l'été dernier, je proposais un certain nombre de liens pour mieux appréhender cette notion fondamentale de Vacuité, au cœur d’une spiritualité plurimillénaire. Durant ce temps, loin, bien loin de ce retour aux sources de l’esprit, l’ambiance générale était à la polémique où, sur fond de pandémie, d’angoisse et d’ignorance, chacun était sommé de choisir son camp, quitte à transformer l’autre en ennemi. Loin, bien loin de cette approche synthétique, novatrice et apaisée dont nous nous sommes faits l’écho dans un récent billet intitulé Vers une Santé Intégrale

Dans ce contexte de guerre sociale et culturelle où les mots perdent leur sens pour devenir des armes et où les idées perdent leur cohérence pour être réduites à des slogans, on enrôle la pensée en abandonnant la profondeur et la nuance, l’esprit de synthèse et la complexité. A vrai dire j’ai l’impression qu’une pensée exigeante et novatrice est inaudible dans le climat d’hystérie qui règne aujourd’hui sur les réseaux sociaux où, bien trop souvent, l’insulte, l'agressivité et l’anathème remplacent la rigueur et l'analyse, la vision et le débat. 

Dans cet océan de confusion, le silence devient alors une île et un refuge, une nécessité et une ressource qui ouvre la porte sur une perspective méditative fondée sur une "désaisie" qui consiste à lâcher la crispation du mental pour se détendre et s'ouvrir, notamment grâce à la méditation, à une présence d'esprit qui est non duelle, immédiate et naturelle. Et pour évoquer ce processus de "désaisie", rien de mieux qu’une fable qui, plus qu’à une analyse discursive, fait appel à l’intuition et à l’imaginaire. Comme chacun interprète une fable selon sa propre subjectivité, nous proposerons ensuite une interprétation originale, inspirée par notre réflexion au long cours sur ce blog.

L’Âne, le Tigre et le Lion 

Un tigre et un âne se croisent sur une prairie. 

L’âne dit au tigre : 

- L'herbe est bleue. 

Le tigre rétorque : 

- Non, l'herbe est verte. 

La dispute s'envenime et tous deux décident de la soumettre à l'arbitrage du lion, le "roi de la jungle". Bien avant d'atteindre la clairière où le lion se reposait, l’âne se met à crier : 

- Votre Altesse, n'est-ce pas que l'herbe est bleue ? 

Le lion lui répond : 

- Effectivement, l'herbe est bleue. 

L’âne se précipite et insiste : 

- Le tigre n'est pas d'accord avec moi, il me contredit et cela m'ennuie. S'il vous plaît, punissez-le ! 

Le lion déclare alors : 

- Le tigre sera puni de 5 ans de silence. 

L’âne se met à sauter joyeusement et continue son chemin, heureux et répétant : 

- L'herbe est bleue... l'herbe est bleue... 

Le tigre accepte sa punition, mais demande une explication au lion : 

- Votre Altesse, pourquoi m'avoir puni ? Après tout, l'herbe n'est-elle pas verte ? 

Le lion lui dit : 

- En effet, l'herbe est verte. 

Le tigre, surpris, lui demande : 

- Alors pourquoi me punissez-vous ??? 

Le lion lui explique : 

- Cela n'a rien à voir avec la question de savoir si l'herbe est bleue ou verte. Ta punition vient du fait qu'il n'est pas possible qu'une créature courageuse et intelligente comme toi ait pu perdre son temps à discuter avec un fou et un fanatique qui ne se soucie pas de la vérité ou de la réalité, mais seulement de la victoire de ses croyances et de ses illusions. 

Ne perds jamais de temps avec des arguments qui n'ont aucun sens... Il y a des gens qui, quelles que soient les preuves qu'on leur présente, ne sont pas en mesure de comprendre. Et d'autres, aveuglés par leur ego, leur haine et leur ressentiment, ne souhaiteront jamais qu'une seule chose : avoir raison même s'ils ont tort. 

Or quand l'ignorance crie, l'intelligence se tait. 

Ta paix et ta tranquillité n'ont pas de prix... 

(Auteur inconnu) 

Eros et Thanatos

Dynamiques Évolutives et Régressives*

Si cette fable d’un auteur inconnu circule beaucoup sur internet ces derniers temps c’est, me semble -t-il, qu’elle véhicule un message destiné à notre époque et que l'on peut lire à plusieurs niveaux. Nous proposerons pour notre part un interprétation qui s'inscrit dans le prolongement d'une réflexion synthétique développée au fil des années dans Le Journal Intégral.

Dans notre dernier billet intitulé Effondrements auquel les lecteurs pourront se référer, nous évoquions la tension évolutive qui existe entre, d’une part, une "spirale évolutive" qui tend vers un champ supérieur de synthèse et de complexité et, d’autre part, la "spirale infernale" de l’entropie qui tend vers la désorganisation et la destruction. En un mot : Éros, représentant les forces créatrices de la vie et de l’esprit, et Thanatos, représentant les forces entropiques du désordre et de la mort.  Ces deux faces, créatrices et destructrices, d'un même processus évolutif sont liées de manière inextricable parce qu'elles se répartissent les tâches :  à Thanatos la destruction des formes devenues inadaptées et à Éros l'émergence de forme novatrices dont la plus grande complexité correspond à l'évolution du milieu.

Il existe des carrefours temporels, comme celui où nous vivons, où cette tension entre les courants créateurs et destructeurs est d’autant plus importante que l’humanité aborde un nouveau stade de son développement qui nécessite un saut qualitatif. A l'émergence créatrice et évolutive de nouvelles formes de vie et de pensée correspond, comme exact anti-pôle, un courant régressif qui se manifeste à travers des phénomènes d''ensauvagement, une ambiance paranoïde et complotiste, des vagues de confusion intellectuelle et de dépression, dues à un profond vide existentiel, dont les conséquences psychiatriques sont alarmantes, notamment pour les jeunes générations. Une crise de civilisation déstabilise les institutions et les modes de pensée qui doivent se transformer alors même que des minorités créatrices et cognitives cheminent discrètement sur la voie escarpée d'un saut évolutif.

Comment, en ces temps troublés, entretenir une sérénité intérieure et une créativité inspirée qui permettent de se connecter à cette spirale évolutive sans se faire envahir par l’ambiance délétère générée par la dynamique d’une spirale régressive ? That is THE question. Il me semble que cette fable illustre assez bien l’attitude sereine à développer pour participer à la spirale évolutive sans se faire dévier par les multiples manifestations de confusion et de violence propres au déchaînement de Thanatos.

* Ni descriptif, ni explicatif, ce schéma permet simplement de visualiser les courants ascendants (Éros) et descendants (Thanatos) qui polarisent l'être humain entre transcendance spirituelle et ancrage matériel. Pour plus de précisions, voir le précédent billet intitulé Effondrements.

Une perspective méditative 

Cette fable rend compte, de manière symbolique, du calme, de la distance et de la maîtrise nécessaires pour ne pas se faire emporter par une forme d'affolement généralisé qui tend à nous absorber dans son vortex régressif. Plutôt que de répondre aux âneries proférées par ceux qui affirment violemment que l'herbe est bleue et que l'on ne parviendra jamais à convaincre, aveuglés qu'ils sont par leur illusions et leurs préjugés, il est essentiel de développer une attitude méditative qui est celle de la désaisie. Cette attitude de retrait actif et créatif privilégie la présence intérieure aux débordements du mental pris au « je » de l’égo.

Comme l’écrit Fabrice Midal au sujet de la méditation dans "Quel bouddhisme pour l'occident" : « Ce geste de simplement s’asseoir, sans projet délibéré, est en lui-même d’une radicalité qui explique le séisme qu’il a généré dans la vie de tant d’êtres – pour autant qu’ils aient trouvé un authentique instructeur et ne soit pas une simple gymnastique. La radicalité de ce projet est d’autant plus aigüe que notre temps est marqué par un écrasement, un effacement de toute confrontation directe à ce qui est. Le bombardement d’informations aussitôt dépassées qu’elles apparaissent, cette rotation incessante de nouveautés, détournent de soi

"L’attitude abstraite que Heidegger et Merleau-Ponty attribuent à la science et à la philosophie est en fait – le méditant le découvre à présent –, l’attitude quotidienne quand l’individu n’est pas attentif, explique Francisco Varela. Cette attitude abstraite est le scaphandre, le rembourrage d’habitudes et de préjugés, l’armure avec laquelle il se met habituellement à distance de ce qu’il vit". Par la pratique de la méditation assise se déploie une plus grande présence et attention qui sont propagées dans toutes les dimensions de l’existence ». 

Pleine Présence
 

Dans Le Grand Livre de la pleine présence, Denys Rincpoché évoque la voie libératrice de la désaisie qui, à travers la méditation, ouvre sur la pleine présence. Ce terme de pleine présence est une traduction de l’anglais "mindfulness" plus adéquate que "pleine conscience" car celle-ci renvoie en français à une réflexivité conceptuelle qu’il s’agit justement de dépasser par un présence attentive, ouverte et bienveillante :

 « A l’origine des crises écologiques, économiques, sociétales, humaines, se trouve une crise cognitive, une crise de la conscience qui a son origine dans la saisie cognitive qui la constitue. Le problème est que nous sommes exilés de notre nature, en un monde de représentation, rien que mental, dans une bulle de conscience mentale qui nous coupe de la nature, la nature que nous sommes. Notre hypertrophie mentale nous fait vivre dans un monde virtuel, clos. Cette hypertrophie du mental va largement de pair avec une hypertrophie de l’ego : plus il est de saisie cognitive, plus il est d’égo. Nous souffrons en quelques sorte d’une « égoïte aigüe» dont les manifestations sont notre individualisme et notre matérialisme égoïste..

L’égo est le sentiment ou l’impression d’être un moi-sujet autonome et indépendant. L’égo n’est pas une entité, une chose mais le résultat d’une opération de saisies cognitives qui génère cette impression d’un moi, d’un sujet expérimentateur qui vit un monde de choses expérimentées. L’égo se structure dans la conscience habituelle, son impression est à l’origine de nos tendances égoïstes… 

La désaisie est le lâcher prise dans lequel on abandonne, on lâche ses saisies et ses fixations. La désaisie opère une dépolarisation de la conscience duelle dans l’ouverture relaxée de la présence ouverte. La pratique et l’expérience de la désaisie constituent le cœur de la pratique de la pleine présence… La voie de la désaisie part de la conscience duelle, habituelle, pour nous conduire à l’expérience première, non-duelle, immédiate et naturelle. Ce cheminement de la conscience habituelle à l’expérience première résume toute la voie, de la dualité à la non-dualité. L’expérience première est nue, sans voile. Elle n’est pas fabriquée et subsiste en soi avant que le mental ne fabrique quoi que ce soit, avant que la conception ne la voile. » 

Dans la perspective développementale propre à une vision intégrale, la désaisie ne consiste pas à régresser vers un stade archaïque - pré-rationnel et pré-personnel - de fusion et de confusion dans un Tout indifférencié, au prétexte qu'il faudrait se libérer du mental.  Bien au contraire, la désaisie permet de dépasser l'abstraction conceptuelle, propre au mental et nécessaire à notre adaptation au milieu, pour faire de celle-ci un outil au service d'une présence qui la constitue et la transcende.

Voir ce que l'on voit

Méditer c’est en fait opérer une "déprise de conscience" qui permet de dépasser l’emprise réflexive du mental pour accueillir la pleine présence où s’origine la pensée. Cette perspective de la désaisie cognitive permet de proposer une interprétation originale de notre fable : ce qui semble bleu aux préjugés de l'ego se révèle être vert quand on se libère des projections mentales.

L’âne pourrait représenter l’égo qui, soumis à ses pulsions et fantasmes, fasciné par ses représentations, s’identifie à des âneries c’est-à-dire à des préjugés et croyances qu’il érige en vérité (l’herbe est bleue !...). Rivé à des certitudes qui ne sont, en fait que des projections mentales et des constructions sociales, cet égo fera tout pour conserver son emprise et défendre son territoire jusqu'à se perdre dans la tourmente d’une spirale régressive où règnent la haine et le ressentiment. 

Le tigre représente la présence d’esprit qui, libérée des préjugés et des illusions de l'égo, peut s’accorder à la plénitude d’une conscience non-duelle. Face aux âneries du mental, non seulement il dira ce qu'il voit (l'herbe est vraiment verte !...) mais, plus difficile, grâce à l'entraînement de l'esprit, il verra ce qu'il voit, selon la belle formule de Paul Valéry proposée en exergue. Voir ce que l'on voit : tel pourrait être la morale de cette fable et la définition même d'une sagesse immémoriale

Quant à la figure royale du lion, elle représente cette nature primordiale de l’esprit que chacun nomme à sa façon selon ses croyances et les traditions culturelles et spirituelles auxquelles il se réfère. Ainsi chacun de nous est polarisé entre un égo qui vit sous l’emprise de préjugés (personnels et/ou culturels) et une présence qui les transcende en s’accordant à une plénitude intérieure. Développer cette présence c’est prendre ses distances avec le champ passionnel et confusionnel de l’égo, soumis à l’influence de la spirale régressive, pour s’accorder à une inspiration créatrice qui participe à la spirale évolutive. Et le silence auquel le Lion "condamne" le Tigre pour le soustraire aux discours obsessionnels de l’Âne est la matrice même où peut éclore cette inspiration méditative. Dès lors que l'on peut saisir toute sa profondeur  cette fable révèle un enseignement important dans une époque troublée comme celle que nous vivons.

Voir ce que l'on voit c'est se libérer de l'emprise des représentations mentales et des constructions sociales pour voir les choses telles qu'elles sont à travers ce "retour aux choses mêmes" promu une phénoménologie qui met la description de l'expérience vécue au centre de sa méthode. Cette voie tracée par les phénoménologues retrouve celle des sagesses traditionnelles qui ont élaboré au cours des siècles une connaissance complexe et sophistiquée des phénomènes de conscience. 

Au regard des sciences contemplatives en train de se développer, ces enseignements traditionnels dessinent la voie d'une véritable phénoménologie libératrice. Nous aurons l'occasion de revenir plus en détail dans un prochain billet sur cette phénoménologie libératrice qui accompagne l'émergence d'une "Cosmodernité" succédant à la modernité. La où cette dernière était fondée sur le règne sans partage de l’abstraction rationnelle, la cosmodernité est fondée sur une raison sensible, concrètement enracinée dans l'expérience vécue.

L'Affolement

Les phénomènes d'ensauvagement, de confusion et de complotisme auxquels nous assistons ces temps-ci ne sont que les premières vagues d'un affolement généralisé qui va s'intensifier au fur et à à mesure qu'un effondrement global va s'amplifier, notamment à travers le dérèglement climatique, en se manifestant à travers les multiples dimensions - intérieures et extérieures, individuelles et collectives - où évolue l'être humain. 

Dans un prochain billet, nous analyserons plus en détail la mécanique de cet affolement qui se produit en quatre phases : l'effroi et le déni, le repli et la conjuration. L'effroi devant l'effondrement de tous les repères habituels suscite un déni du réel et de sa complexité ainsi qu'un repli à la fois narcissique sur le plan individuel et identitaire sur le plan collectif. Ce déni et ce repli s'accompagnent d'un processus de conjuration des peurs à travers l'émergence et la prolifération d'imaginaires paranoïdes et de récits complotistes. Dans une telle crise cathartique, on projette son anxiété profonde sur des bouc-émissaires à travers une floraison de récits plus ou moins délirants qui, en se diffusant par contagion mimétique, peuvent parfois prendre la forme d'une psychose collective. 

Ce processus de conjuration collective, qui relève de la pensée magique, s'accompagne d'un "fantasme d'élection" qui fait de celui qui y adhère le membre privilégié d'une communauté d'élus, seuls à même de comprendre des réalités secrètes, cachées à tous les autres, perçus comme des "moutons". C'est ainsi qu'un tel dispositif magique de conjuration permet de passer d'un statut de victime, hantée par la peur et l'incertitude, à un statut d'élu qui dénie cette angoisse et la compense par un sentiment de supériorité vis à vis de ces moutons asservis que sont le troupeau des personnes non averties. Et la boucle est ainsi bouclée... sur une violence symbolique, parfois physique, qui prend pour cible des bouc-émissaires chargés d'expier une angoisse que des limites individuelles et collectives empêchent d'accueillir, d'analyser et de transformer en créativité.

Prendre du recul en développant une attitude de désaisie permet  de percevoir avec précision ces processus de conjuration magique avec toutes les stratégies inconscientes et manipulatrices qui les sous-tendent. En ces temps troublés, se laisser bercer par le rythme aveuglant des habitudes, c'est prendre le risque de se faire emporter par des vagues de confusion, destructrices du sens et des liens sociaux, dont la pression est  telle qu'elles s'engouffrent dans les failles personnelles les plus secrètes. Untel, qui nous apparaissait jusque là comme une personne à peu près équilibrée, peut soudain basculer dans un autre continuum en devenant le vecteur passionné de délires complotistes. On a vu opérer cette contagion mimétique à de nombreuses reprises dans l'histoire humaine et récemment, par exemple, de manière spectaculaire, lors des dernières élections américaines. Un tel basculement a des conséquences profondes et dangereuses pour les individus comme pour les sociétés.

Stratégies

Si la clarté de la vision issue d'un retrait méditatif permet d'effectuer un diagnostic global sur la situation actuelle, elle permet aussi d'élaborer des stratégies pour affronter les diverses expressions de cet affolement général. Face à des vagues d’obscurantisme, de dépression et d'ensauvagement liés à la régression vers des stades archaïques du développement humain, mieux vaut avancer en silence sur la voie intérieure d’une spirale évolutive que de chercher à convaincre des individus soumis à un vortex mortifère qui les enferme dans leurs croyances et préjugés, leurs fantasmes d'élection et leurs délires complotistes. Comme autant de bunkers, ces constructions psycho-mentales protègent de l’angoisse et des incertitudes ceux qui n’ont pas les moyens de comprendre et encore moins d'accompagner l'évolution de leur environnement.

Face à l'effondrement et à l'affolement qui en est la conséquence, il ne s'agit pas de battre en retraite mais d’adopter une attitude de retrait actif et créatif pour mieux affronter le désordre ambiant en gardant la précision et l’inspiration qui, au cœur de la spirale évolutive, naissent d’une présence immédiate. Si on n’entretient pas le lien qualitatif avec cette présence intérieure, on risque de se perdre dans les jeux dialectiques de l’ego et du mental en succombant aux chants des sirènes qui, une fois leurs masques retirés, apparaîtront pour ce qu'elles sont : des vampires avides d'une énergie vitale et créatrice dont ils ont absolument besoin pour ne pas mourir définitivement.

Ceux qui sont perdus dans les rets de la spirale thanatologique voudront toujours attirer à eux, pour se nourrir de leur lumière et de leur énergie, ceux qui participent de manière discrète et créatrice à la spirale évolutive. Ces derniers, connectés à leur regard intérieur, ne chercheront jamais à occuper le devant d'une scène déjà rongée par les vers, ils ne voudront pas avoir raison à tout prix ou prononcer le dernier mot pour alimenter leur égo, conscients qu'ils sont des jeux qui se jouent derrière les apparences. Dans la profondeur d'un silence inspiré, ils seront les gardiens vigilants d'une résonance avec l’essentiel qui les anime et qui les guide. 

Compassion

Le retrait méditatif permet de percevoir les constructions mentales et émotionnelles de l'égo qui conduisent les individus à se faire aspirer par une spirale régressive. Mais le recul n'est pas la séparation, le retrait n'est pas le rejet : loin de conduire à la stigmatisation et au mépris, l'expérience méditative ouvre sur la compassion. Plus on se libère de l'emprise de l'égo et plus s'éveille en nous un sixième sens : celui d'une interdépendance universelle qui s'exprime notamment à travers un sentiment de fraternité humaine et de communion avec le vivant. La compassion devient une ressources essentielle en ces temps de crise où, en plus de l'individualisme et de la loi de la jungle propres au capitalisme prédateur, la haine et l'agressivité avivées par Thanatos tendent à séparer les individus et à les diviser en clans opposés.

Selon Denys Rinpoché : " La compassion est l'état en lequel on compatit, c'est à dire en lequel on participe à la souffrance d'autrui, animé par un profonde sentiment de bienveillance ou d'amour altruiste qui entraîne une réaction de solidarité active, voire engagée. La compassion est une amplification de l'empathie dans une motivation de bienveillance. Elle peut se décliner en trois niveaux : le premier consiste en la capacité de voir l'autre comme un "autre soi-même". La deuxième dans la capacité d'échanger "moi" et "l'autre", se mettant à la place de l'autre pour mieux comprendre la réalité de ses difficultés. La troisième est l'altruisme qui dépasse ses blocages égoïstes pour donner la priorité à l'autre et à l'altérité du bien commun. Compassion et altruisme peuvent être considérés comme synonymes.»

La compassion n'inspire pas forcément une action spectaculaire. Dans toutes les traditions spirituelles, des pratiques méditatives consistent à envoyer ce que l'on pourrait appeler trivialement des "ondes positives" ou des "bonnes vibrations" pour aider les individus à surmonter leur souffrance et à dépasser leurs limitations. Mais le développement de la compassion peut aussi ouvrir sur un engagement social, politique ou interpersonnel. Un engagement non prosélyte qui vise à aider concrètement des personnes en difficulté comme à proposer des pratiques pour éveiller la conscience et à transmettre des informations sur le développement humain et le sens de la vie. 

Sage et Guerrier

Si, loin de toute forme de prosélytisme, la compassion peut être à l'origine d'un soutien pour ceux qui sont soumis à l'emprise d'une dynamique régressive, elle ne consiste pas à les déresponsabiliser en les infantilisant et en les empêchant d'affronter les épreuves qui leur permettront de se développer. Chacun, d'une manière ou d'une autre, est appelé à faire face au conséquence d'un "karma" qui est le résultat de ses expériences passées. Empêcher quelqu'un de faire face à ses responsabilités c'est ne pas lui permettre de se libérer d'un "karma" ou d'un passé qui le détermine inconsciemment. En dépassant l'infantilisme et le nombrilisme ambiant, la compassion développe un sens des responsabilités qui dépasse notre personne pour embrasser l'humanité et le vivant.

Ce qui ne tue pas rend plus fort. Au fur et à mesure que montent en pression les vagues d'un affolement généralisé, on voit des individus inspirés par de nouvelles visions du monde se réunir et se regrouper pour participer ensemble à un saut évolutif devenu absolument vital. Ils se forment aux pratiques méditatives et développent leur sensibilité énergétique tout en inventant, au sein de minorités cognitives et créatives, de nouvelles formes de vie et de sensibilité, de conscience et d'organisation. Souvenons-nous de la célèbre formule de l'anthropologue Margaret Mead : " Ne doutez jamais qu'un petit groupe de citoyens réfléchis et engagés puisse changer le monde. D'ailleurs rien d'autre n'y est jamais parvenu."

Participer à un saut évolutif nécessite d’être à la fois sage et guerrier, méditant et militant, c'est à dire en fait un tigre : une énergie au service d'un instinct connecté à son milieu de vie. "Intelligent et courageux" comme le dit la fable, ce tigre est à la fois un sage qui participe de manière intuitive à la dynamique créatrice d’Éros et un guerrier capable d'affronter, à partir de cet axe intérieur, les forces de confusion et de désorganisation propres à Thanatos. Comme l'illustrent les art martiaux traditionnels, la puissance du guerrier trouve sa source dans cette présence et cette attention qui lui permettent de focaliser son énergie pour utiliser à son profit la force de l’adversaire. Mais ceci est une autre histoire… transmise dans les cercles formés par les guerriers de sagesse qui ont fait leurs preuves en surmontant les épreuves et les obstacles dressés sur leurs chemins de vérité. 

Ressources 

Le Grand Livre de la pleine présence  - Denys Rinpoché. Albin Michel.

Crée par Denys Rinpoché, la Buddha University propose de nombreux enseignements en présentiel et en virtuel. On trouvera sur le site une somme d'informations passionnantes aussi bien sur la pleine conscience que sur le dharma (la voie universelle du Bouddha).

Shambhala, la voie sacrée du guerrier  Chogyam Trungpa. La voie du guerrier au carrefour de la méditation et de l'engagement. 

Le Centre Shambhala paris propose de nombreux ateliers en présentiel et en virtuel pour approfondir la voie du guerrier spirituel.

Quel Bouddhisme pour l'Occident ? Fabrice Midal. Éditions Points.  Un ouvrage d'un philosophe et enseignant de méditation dont la lecture m'est apparue fondamentale pour penser les relations entre pensée occidentale et spiritualité orientale.

Conférences de Tokyo. Martin Heidegger et la pensée bouddhiste. Fabrice Midal. Une réflexion passionnante sur les liens entre phénoménologie et méditation.

A l'épreuve de l'expérience. Pour une pratique phénoménologique. Francisco Varela, Nathalie Depraz et Pierre Vermersch. Ed. Zeta - Réflexions sur une approche méthodique de la conscience.

Plaidoyer pour l'altruisme Matthieu Ricard. Ed. Pocket. Une réflexion fondamentale pour penser ensemble l'éveil de la conscience, le développement des cultures et les transformations sociales.

Dans Le Journal Intégral : Vers une Santé Intégrale - EffondrementsMéditer et Militer (2 billets) - Vacance et/ou Vacuité - Abécédaire de la méditation (1) - Abécédaire de la méditation (2) une révolution silencieuse - La Cosmodernité - Une régression anthropologique  -