2 décembre 1998




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CINÉMA. Après «Get Shorty» et «Jackie Brown», l'univers romanesque d'Elmore Leonard, composé de petits malfrats bavards et d'officiers de la loi faillibles, prend forme: mineur mais attachant

Publié il y a deux ans, «Out of Sight» n'aura guère tardé à être porté à l'écran. Un travail de commande pour Steven Soderbergh, exécuté avec un enthousiasme et une inventivité qui font pourtant plaisir à voir


Le petit monde d'Elmore Leonard inspire à Steven Soderbergh un polar décalé


Norbert Creutz
Il fut un temps où les adaptations de polars signés Elmore Leonard ne rapportaient pas un dollar. Les choses ont bien changé depuis Get Shorty et Jackie Brown: l'écrivain «cool» par excellence est en train de devenir aussi courtisé par Hollywood que Stephen King! Après Barry Sonnenfeld (décevant) et Quentin Tarantino (formidable), c'est ainsi au tour du caméléon Steven Soderbergh de s'y essayer. Depuis ses débuts remarqués avec Sexe, mensonges et vidéo (1989), ce cinéaste insaisissable a réalisé cinq longs métrages (tous inédits chez nous à l'exception de Kafka) et plusieurs téléfilms qui dessinent un parcours typiquement à mi-chemin entre l'art et le commerce. Aujourd'hui, Hors d'atteinte se présente comme une sorte de synthèse: un polar pas comme les autres, parce que sa véritable vedette serait la mise en scène.
Que les fans de George Clooney et de Jennifer Lopez se rassurent pourtant. Le beau gosse de la série-culte Urgences n'a jamais été aussi près de se définir une véritable image de star (dans le moule nonchalant de Clark Gable et Burt Reynolds), tandis que la «latina» sexy et déterminée confirme tous les espoirs suscités par Blood and Wine et U-Turn. Mais si le film sort vraiment de l'ordinaire, c'est bien grâce à une mise en scène curieusement «expérimentale» dans ce contexte: voyante parce qu'elle suscite des questions (ne serait-ce que de compréhension du récit) et des moments de vraie beauté, plutôt que dans le sens d'une virtuosité clinquante.
Prenez le geste de mauvaise humeur du héros dans la scène d'ouverture: bien sûr, Jack Foley ne va pas tarder à braquer une banque, mais cette entrée en matière bizarre laisse entendre qu'il y a là plus que de l'action au premier degré. Ce «plus» n'est peut-être pas d'un grand poids philosophique, mais il va clairement dans le sens de ce que propose Leonard, à savoir des récits principalement mus par les personnages, leurs motivations et leur étrangeté. Le spectateur aura plus tard l'explication de ce geste, manière de dire que Jack Foley, comme tous les superbes personnages de Jackie Brown, ne vient pas de nulle part, qu'il a un passé et ses raisons.
Du côté de la pure intrigue, c'est déjà plus classique. Gentleman-cambrioleur, Foley se retrouve en prison, mais ne tarde pas à s'évader grâce à l'aide extérieure de ses complices Buddy et Glenn. Leur erreur fatale sera de prendre en otage Karen Sisco, une femme-flic qui se fera un point d'honneur de retrouver nos hors-la-loi. Mais Karen agit-elle encore par souci de la loi, voire pour laver l'affront personnel, ou plutôt parce qu'elle n'est pas indifférente au charme de Foley? Un polar romantique, en somme, qui brode sur l'idée de la mince barrière que constitue la loi dans une société où le crime et les qualités vitales ne se trouvent pas forcément du côté prévu.
Si cet énoncé fait penser à feu Sam Peckinpah, le résultat s'en éloigne sensiblement. Le travail de Steven Soderbergh, tout en zooms, sautes de montage, arrêts sur image, flash-back et flash-forward, est clairement d'aujourd'hui, plus destiné à dépoussiérer les codes narratifs que viscéralement impliqué dans son sujet. Le cinéaste se hisse cependant au-dessus de la mêlée des petits malins par son profond respect pour les formes classiques, bien en évidence entre ses saillies modernistes. De plus, celles-ci semblent le plus souvent motivées par la conscience des protagonistes eux-mêmes, traduisant leur désorientation, leurs désirs ou leurs souvenirs (cf. la scène érotique imaginaire et celle, entre réalité et magie, qui en découlera).
D'un côté plus anecdotique, on apprécie aussi les apparitions non créditées de Michael Keaton et de Samuel L. Jackson, tout droit sortis de Jackie Brown: c'est ainsi tout un «petit monde» Elmore Leonard qui commence à se dessiner. Moins homogène que le film de Tarantino, Hors d'atteinte convainc par contre nettement plus que le trop parodique Get Shorty de Barry Sonnenfeld – lui aussi produit par Jersey Films (la compagnie de Danny DeVito) et adapté par le scénariste Scott Frank. Pour les amateurs de polars, malgré sa fin infidèle au roman, ce devrait être un «must» évident. Pour les autres, un film susceptible de leur révéler les multiples plaisirs du cinéma «de genre», qu'il n'est pas interdit de préférer à l'occasion à un cinéma estampillé «d'auteur».

Out of Sight (Hors d'atteinte), de Steven Soderbergh (USA, 1998), avec George Clooney, Jennifer Lopez, Ving Rhames, Don Cheadle, Dennis Farina, Albert Brooks, Catherine Keener.


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